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 Préjugés et superstitions en Normandie
 
 DU GOBLIN OU CHEVAL BAYARD


Archives annuelles de la Normandie :
historiques, monumentales, littéraires et artistiques
Première année
Caen : Mancel, 1824.- XVI-296 p. NORM 5581

 

LE Goblin ou Gobelin, dont le nom se retrouve aussi en Angleterre, est un génie malicieux, espiègle et dégourdi ; toujours prêt à faire quelques niches, toujours en activité de service, assez bon diable d’ailleurs, point trop exigeant, jouissant au surplus d’une grande puissance dont il a le bon esprit de ne pas abuser, ce qui n’est pas commun, comme on sait, surtout parmi les diables.


La protection du Goblin n’est pas du tout à dédaigner. Pour être bien avec lui, il suffit de ne point parler mal sur son compte : c’est un point sur lequel il est fort chatouilleux. Il aime beaucoup les enfants et les chevaux. Cette affection est loin d’être stérile, comme tant d’autres : il donne aux uns de la bouillie, aux autres du foin ; il étrille ceux-ci, il berce ceux-là. Il fait bien, à la vérité, quelque espièglerie en passant, mais il les aime tendrement, les caresse beaucoup, et les fouette à l’avenant : car qui aime bien, châtie bien. Au reste, cela n’arrive que lorsqu’il est mécontent. Quand le Goblin a pris quelqu’un en affection, enfant ou cheval, il n’est sorte de bons procédés qu’il n’emploie ; ses attentions sont sans borne, comme ses bons soins sont sans terme. Tout cela n’empêche pas qu’il ne se livre aussi à quelques malices, de peur d’en perdre l’habitude ; car

    Naturam expellas furcá, tamen usque recurrat ;

Il se plaît quelquefois à lutiner ses protégés ; tantôt il chatouille, il pince les enfants ; tantôt il ébouriffe les crins des chevaux. Et des crins entremêlés annoncent infailliblement sa  présence et sa protection. Il aime assez les métamorphoses ; et quoique le sort des chevaux ne soit guère plus heureux dans les campagnes qu’il ne l’est à Paris, le Goblin se change souvent en cheval. Il est vrai de dire pourtant que sa métamorphose est de courte durée. Ce temps, qu’il sait mettre à profit, lui suffit pour jouer quelques tours assez plaisants.

Il n’est pas vrai de dire, comme l’a fait Labbe (1), que le nom de Gobelin vient du bruit que cet esprit est censé faire en remuant les gobelets. Ce nom est très-ancien. Orderic Vital (2), qui écrivait dans le XIIe. siècle, parle à propos des miracles de saint Taurin, évêque d’Evreux, d’un démon que le saint chassa du temple de Diane, et qui, du temps d’Orderic Vital, continuait d’exister à Evreux, où il prenait toutes sortes de formes, sans pourtant blesser personne. Le peuple l’appelle encore le Goblin, dit le grave historien de St.-Evroul. Ce que Cassien (3) rapporte du Gobelin a beaucoup de rapport avec l’opinion qu’en conservent nos paysans, ce qui prouve bien l’antiquité très-reculée de toutes ces rêveries, si redoutables pour eux. Cassien représente le Goblin comme un esprit immonde à la vérité, mais à cela près, jovial et plaisant, qui n’est pas nuisible, et qui se plaît à rire aux dépens des passants qui lui tombent sous la main.

Le Goblin a beaucoup de rapports avec le Nissen des paysans de la Norwège. Le Nissen, suivant ces bonnes gens, a soin des bestiaux, et surtout du cheval, qu’il affectionne particulièrement. Il les tue quand on les néglige. Ces paysans croient aussi à des génies qui substituent leurs petits monstres aux enfants qu’ils enlèvent. C’est là probablement l’origine des enfants qu’on croit changés en nourrice.


Dans le département de l’Orne, les paysans ont vu, « de leurs propres yeux vu, ce qui s’appelle vu, » (4) plus d’un de leurs camarades bien attrapés par le Goblin. Vers le soir, le villageois croyait bonnement enfourcher son cheval ; point du tout : il était fort étonné de n’académiser qu’un Goblin. C’est en vain qu’il voulait quitter sa monture ; il n’en était pas quitte à si bon marché : les caracols, les soubresauts, les pirouettes, les pétarades n’étaient pas épargnés. Le Goblin danse la gavotte aussi bien, sans doute, que le faisaient les chevaux de Franconi au théâtre de la Cité. A droite, à gauche, en avant, en arrière, le malheureux était berné presque autant que le sobre et courageux écuyer du héros de la Mancha. Pour terminer la parade joyeuse, et, sans doute, aussi pour rafraîchir le patient, le cheval soi-disant jetait lestement son cavalier au beau milieu de quelque mare, ou bien dans quelque fossé plein d’une ample provision d’eau.

Le Goblin est sujet aussi à se changer en petit garnement ; et, pour être bien avec lui, il faut l’appeler le bon garçon ; ce nom le flatte beaucoup ; et pour si peu de civilité, on ne désoblige pas volontiers. D’ailleurs, rien de si complaisant et de si poli que le villageois quand il a peur. Le Goblin hante principalement les vieux donjons et les châteaux abandonnés ; il veille sur les trésors. Quand on veut le faire déguerpir, comme il aime beaucoup la symétrie, il suffit de déplacer ce qu’il a mis en ordre. On peut aussi jeter ça et là de la graine de lin dans l’appartement qu’on veut lui faire quitter : sa vivacité naturelle ne lui permet pas de la ramasser ; il finit par s’impatienter, et il va chercher fortune ailleurs. On ne dit pas si on le ferait décamper en usant du remède qui fut employé à Naples contre le pauvre Belphégor, et qui eut un si favorable succès quand Mathéo lui dit pour lui faire prendre la fuite :

    .  .  .  C’est Madame Honesta
    Qui vous réclame, et va par tout le monde
    Cherchant l’époux que le ciel lui donna.

Les traditions n’en disent rien ; mais il est présumable qu’à cet avertissement, le Goblin, d’ailleurs médiocrement patient, fuirait encore plus vite.


NOTES.

(1) Etymologies, Ire. part., p. 262, au mot Gobes.
(2) Hist. ecclés., liv. 5, p. 556, règne de Guillaume-le-Conquérant, an 1080.
(3) Collat. 7, ch. 32.
(4) Molière.