210 Modes de Paris 1840-1850 2

 

         
 
     

Elle se fait passer un peignoir à jupe ouverte, en tissu foulard d'un nouveau genre, aussi remarquable par sa force et sa souplesse que par la franchise de ses nuances ; le dos en est froncé, on voit des plis dans l'épaulette et dans la ceinture, qui est fermée à l'aide d'une boucle d'or. En dessous, une jupe en pékin, de côté à trois volants festonnés ; aux mains des mitaines lacées en moire.

 

La Lionne reçoit alors ses amies, et l'on se met à table, pendant que messieurs les maris déjeunent au café de Paris. Le repas est copieux et solide ; nos fashionables ont les dents longues : les huîtres, le chapon truffé, les entremets disparaissent comme de simples bagatelles ; il faut soutenir l'honneur du nom, montrer un appétit léonin et se donner des forces et du montant pour supporter les fatigues du jour. Les griffes ne restent pas en place, d'autre part, et le prochain est légèrement lacéré dans ces conversations que nous écouterons avec l'oreille du physiologiste Guinot :

 

 
 

« Que dit-on de nouveau ?

 

– Peu de chose, ne sommes-nous pas dans la morte-saison du scandale !

– Avez-vous lu le dernier roman de Balzac ?

– Je ne lis jamais de roman.

– Ni moi.

– Ni moi.

– Ni moi.

– Le vicomte de L... a donc vendu son cheval gris ?

– Non, il l'a perdu à la bouillotte, et c'est là le plus grand bonheur qui lui soit arrivé au jeu !

– Comment ! perdre un cheval qui lui avait coûté dix mille francs, tu appelles cela du bonheur ?

– Dix mille francs, dis-tu ? il lui en coûtait plus de cent mille, et voilà bien ce qui fait qu'il a joué à qui perd gagne. M. de L*** était pour son cheval d'un amour- propre excessif et ridiculement opiniâtre ; il acceptait et il provoquait sans cesse des paris énormes ; le cheval était toujours vaincu, mais ces défaites n'altéraient en rien la bonne opinion que le vicomte avait conçue de cette malheureuse bête, si bien que cet aveuglement lui a enlevé quatre ou cinq mille louis en moins d'un an.

– Je ne le croyais pas assez riche pour soutenir une aussi mauvaise chance.

 

 

Le perron de Tortoni (1847)

 

 
 

– Avez-vous entendu Mario, lundi dernier ? Il a chanté comme un ange.

– Et le ballet nouveau ?

– Il serait parfait si nous avions des danseurs ; car de beaux danseurs sont indispensables dans un ballet, quoi qu'en disent nos amis du Jockey's Club, qui ne voudraient voir que des femmes à l'Opéra.

– Mme B... a-t-elle reparu ?

– Non, c'est un désespoir tenace ; elle regrette le temps où les femmes abandonnées allaient pleurer aux Carmélites ; mais nous n'avons plus de couvents à cet usage, et c'est fâcheux, car rien n'est plus embarrassant qu'une douleur qu'il faut garder à domicile.

– Pourquoi n'imite-t-elle pas Mme d'A..., qui ne porte jamais que pendant trois jours le deuil d'une trahison ? L'habitude est si féconde en consolations !

– A propos de Mme d'A on assure que le petit Roland est complètement ruiné.

– Que va-t-il devenir ?

 
 

– Il se fera maquignon.

– C'est dom mage ! il excellait au steeple-chase.

– N'a-t-il pas eu un cheval tué sous lui ?

– Oui, Mustapha, au capitaine Kernok, mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante en traversant la Bièvre 1843 dans une course au clocher.

– Ton mari, comment se porte-t-il ? Le verrons-nous aujourd'hui ?

– Je ne sais, il y a vingt-quatre heures que nous ne nous sommes rencontrés, et je ne suis pas allée chez lui par discrétion... Armand est mon meilleur ami, un, garçon charmant, que j'aime de toute mon âme, et que pour rien au monde je ne voudrais contrarier ; mais enfin je suis sa femme et cela suffit pour que nous gardions notre liberté réciproque.

– Oui, ma chère belle, tu as raison, tes sentiments sont irréprochables et tes

déjeuners sont comme tes sentiments... ; qu'allons-nous faire à présent ?

– Si vous voulez, nous irons au tir aux pigeons à Tivoli, puis au Bois ; il y a une course particulière, vous savez, entre Mariette et Leporello.

– Oui, nos chevaux de selle nous attendent à la porte d'Auteuil ; nous irons les prendre en calèche. »

 

 

Le départ du bateau de Corbeil (1846)

 
         
 

Ainsi se passe le déjeuner, dans un bavardage de sport insipide et presque exclusif ; de littérature et d'art, pas un traître mot. La Lionne fashionable semble ignorer que Victor Hugo vient d'entrer à l'Académie, que Musset publie des poèmes, que Lamartine s'est réfugié dans la politique, qu'Alphonse Karr cultive des guêpes malicieuses, que Mérimée, Gozlan, Théophile Gautier, Henri Heine, Alexandre Dumas et Soulié écrivent alors des chefs-d'oeuvre de verve, d'esprit et de style ; elle ne connaît

 

Eugène Sue que par les mouchoirs fleur de Marie dont Les mystères de Paris ont fait la mode ; elle ne parle que de courses et d'anglomanie.

 

Peut-être, par genre, fera-t-elle quelques observations sur le talent de Rachel, tout en insinuant que, pour elle, la femme de génie, c'est l'incomparable Lola Montès, l'excentrique amazone aventurière dont le nom déjà retentit à Vienne, à Berlin, à Munich et dans l’Europe entière.

 

Pendant que ses amies l'attendent en fumant le cigarro de Papel, la Lionne revêt une amazone fumée de Londres, garnie de boutons à grelots et de brandebourgs ; le corsage est à moitié ouvert sur la poitrine afin de laisser saillir la chemisette de batiste à jabot ; les manches, demi-larges, prennent la moitié de l'avant bras et ont un très haut poignet, que recouvre un gantelet en peau jaune ? semblable à ceux des chevaliers, ? retombant sur le poignet sans cependant le cacher entièrement.

 

Sous ce costume, elle se culotte d'un pantalon à sous-pieds et chausse des bottes mignonnes, munies d'éperons d'argent ; sur sa tête, elle campe un large feutre de castor, maintenu par une jugulaire de soie et dont la forme rappelle les chapeaux d'archevêque

 
         
 



 
 

Voilà notre lionne et ses amies à Tivoli ; elle descend de sa Clarence ou de son américaine, relève son amazone sur le bras et entre d'un pas délibéré ans l'enceinte du tir aux pigeons, au milieu d'une assemblée de dandys et de sportsmen auxquels elle distribue des bonjours virils et des poignées de mains énergiques et cordiales, à la manière anglaise.

 

Elle réclame une carabine, l'ajuste avec aisance et, tandis que son tigre en tient une seconde à sa disposition, elle abat un pigeon, puis deux, puis dix, puis vingt sur trente coups déchargés, fière de son succès et des murmures approbateurs qu'elle entend bruire autour d'elle.

 

On remonte en carrosse ; à la porte du Bois, on enfourche des chevaux fringants, on enlève ses bêtes de la cravache et de l'éperon et on arrive au galop, bien en selle avec une assiette remarquable, sur le terrain des courses, au pesage, où l'on s'engage dans mille paris pour Mariette ou Leporello, après des discussions savantes sur le degré d'entraînement et la performance des favoris.

 

Les courses ne sont pas terminées que déjà fière d'y avoir assisté la lionne galope de nouveau et revient à Paris, à quelque séance d'escrime, ? où elle fournit bravement son assaut, en faisant remarquer la finesse et la fermeté de son jeu, ? ou bien elle se rend à quelque établissement nautique, piquer une tête du haut de la girafe et montrer sa science dans les brasses, les coupes, la planche et toutes les gracieuses manifestations de la natation.

 

La journée de la lionne n'est point terminée ; elle vient s'étendre quelques minutes dans son boudoir et fait

disposer sa toilette de soirée une robe en étoffe orientale avec manches à la bédouine ou à la persane ; sur ses cheveux, coiffés en bandeaux ondés qui cachent l'oreille et tombent en coquettes frisures sur le cou, elle posera un bonnet grec ou des barbes en dentelles avec une rose de Bengale.

 

Le dîner servi chez la fashionable sportswoman est généralement somptueux et d'une belle ordonnance ; comme les convives y sont nombreux, on y parle presque généralement chevaux, match et barrière du Combat ; la lionne y tient tête au lion et boit crânement comme les dragons de Ververt ; elle n'est étrangère à aucune question mondaine ; elle passe en revue, une à une, non sans esprit critique, toutes les beautés du dernier bal de la liste civile ; elle s'extasie sur la musique exécutée au concert du duc d'Orléans, elle prodigue toutes les gammes de sa sympathie au talent de Virginie Déjazet et toutes les notes de son

admiration à Fanny Elssler

 
 

 

Le choeur des lions lui donne la réplique ; à leurs regards, à leurs accents, à leurs sourires, on sent qu'ils la trouvent divine, pyramidale, délirante et colossale.

 

Il est encore question des raouts donnés à l'ambassade d'Angleterre, du comte d'Orsay, de la haute élégance des bals de Mme d'Apony, des soirées ministérielles ; de la fête des Polonais à l'hôtel Lambert et de la princesse Czartoryska ; de M. de Rambuteau, de la comtesse Merlin et de leurs magnifiques réceptions ; enfin, on parle beaucoup, au dessert, de la belle Mlle Pradier ainsi que de ses réunions dansantes, pleines de distinction et d'attrait, où, parait-il ? disent ces dames ? toutes les sommités littéraires et artistique de Paris se font une gloire d’être admises.

 

A l'heure du café, la société léonine passe les dans un petit salon où les sièges sont bas, moelleux et commodes ; la lionne a emprunté le confort à nos voisins d'outre-mer ; elle l'a étendu à tout ce qui l'entoure : au service, à l'ameublement et à la parure.

 

 

Tribune des courses au Champs de Mars (1848)

 
         
 

Dans ce salon-fumoir, où nos dîneurs se trouvent réunis, ce ne sont plus des grands canapés adossés contre le mur, sur lesquels les femmes de la Restauration s'alignaient très droites comme des petites pensionnaires presque chagrines de l’obligation de ne pas changer de voisines ; on n'y voit maintenant que des Deux à deux, des vis-à-vis, des causeuses, de bons coussins, chef-d'oeuvre de points à l'aiguille, sur lesquels on s'appuie après les avoir admirés.

 

Les tapis sont épais, les riches portières font ressortir les meubles gothiques, et il semble que dans ces porcelaines anglaises de la maison de Toy on savoure mieux le café, que sur ces divans profonds la conversation soit plus à l'aise, que ces brûle-parfums disposés sur des trépieds font la vie plus douce, plus reposante et aident en quelque sorte au travail de la digestion.

 

Tout ce luxe caressant, cette enveloppe de tiède bien-être ne suffisent point pour maintenir la Lionne dans sa cage ; elle conduit sa société à l'Opéra, dans sa loge, entendre un acte ou deux du Comte Ory.

 

 

Le carrefour Gaillon et sa fontaine (1848)

 
         
 

A son entrée, toutes les lorgnettes se braquent sur elle ; il y a comme un remous de têtes dans l'orchestre ; notre fashionable a fait son effet. Elle pose sur le bord de velours de sa loge son éventail de chez Duvélleroy, son bouquet de camélias fourni par Constantin, sa jumelle d'or fin, ses boîtes à pastilles ; elle fait entendre un frou-frou de soie et de velours, et, placée confortablement, légèrement renversée en arrière, elle commence, sans s'inquiéter de la scène, à faire l'inspection de la salle et du pourtour des loges.

 

De temps à autre, elle fait un petit signe discret, un geste coquet de la main ou un joli sourire de connaissance ; elle détaille complaisamment les toilettes, retrouvant ici ou là le talent d'Alexandrine ou de Mme Séguin, le bon goût de Brousse ou de Palmyre, le savoir-faire de Mme Dasse ou la manière anglaise de Mlle Lenormand.


     

Elle remarque beaucoup de représentants de la fashion : lord et lady Granville, la princesse de Beauffremont, Mme Duchâtel et Rambuteau, la princesse Clémentine, Mme de Plaisance. Mme Lebon, Mme Aguado, Mme Le Marrois, la comtesse d'Osmont, etc.

 

Les femmes et les diamants étincellent à chaque loge, c'est là qu'est pour elle le spectacle ; que ce soient la Damoreau, Duprez ou Roger qui se montrent en scène, peu lui importe ! Toute son attention est accaparée par la composition de certaines loges ; elle essaye de deviner des intrigues, de compléter des anecdotes courantes, de créer des aventures galantes.

 

De temps à autre elle se renverse sur le dossier de son siège, demandant à l'une de ses compagnes :

 

– Connaissez-vous la personne qui est avec Mme X... ? – Comment ! Mme de Z..., toujours avec le petit Rubempré ?

 

Ou bien encore :

 

– Oh ! Ma chère, cela est inconcevable ; voyez un peu cette vieille marquise de C... qui minaude scandaleusement avec ce jeune blanc-bec..., elle n'attend donc pas qu'ils soient formés.

 

La lionne reste peu à l'Opéra ; elle compte achever la soirée au faubourg Saint-Germain ou à la Chaussée-d'Antin dans un bal ou un thé intime ; elle mettra quelques louis à la bouillotte, dévalisera un buffet ou lunchera copieusement, et, vers deux heures du matin, elle regagnera son hôtel et se couchera sans avoir trouvé une heure pour penser, pour rêver ou pour aimer.

 

Toutes ses journées se ressembleront ; le lendemain, elle reprendra le même train, toujours active, agissante, surmenée physiquement ; elle ne songera qu'à la correction, qu'au bon ton du jour, au New fashioned ; son mari, ses enfants tiendront moins de place que ses chevaux dans sa vie ; pour ce qui est de son coeur, il est solidement horlogé et à mouvements réguliers ; ni lion ni dandy n'arrêteront ou ne précipiteront son mouvement.

 

     
 
 

L'amour en 1840 ne se rencontre plus guère que dans la bohème étudiante et dans le populaire ; on le retrouve dans les idylles champêtres si joyeusement décrites par Paul de Kock, ou bien encore dans les frissonnantes pages de Murger, mais lions et lionnes ne l'admettaient point.

 

Le lion se donnait le genre d'être sous le charme de sa Panthère, de son Léopard ou de son Rat ; la lionne reposait satisfaite dans sa force sportive et son coeur était aussi ordonné que le pouvaient être ses écuries, mais elle ne permettait pas qu'on y mangeât familièrement au râtelier.

 

En réalité, et pour nous résumer, en 1840, le dandysme et la fashionabilité établirent dans la société un cant, ou plutôt, comme nous disons aujourd'hui, un snobisme d'autant plus insupportable qu'il était artificiel et parodiait avec outrance les moeurs affectées d'outre-Manche.

 
 

 

 

 

Singerie n'est pas ressemblance, et comme l'écrivait, après Carlyle, J. Barbey d'Aurevilly, on peut prendre un air ou une pose, comme on vole la forme d'un frac ; mais la comédie est fatigante, le masque cruel effroyable à porter.

 

Lions et lionnes n'eurent qu'un faux reflet de dandysme ; ils sont un peu justiciables de la caricature, et Gavarni, mieux que personne, a fixé leur ridicule dans les meilleures compositions de fine mise en scène de son curieux guignol humain, ? Paraître ou ne pas être fut la devise de tous ces pantins.

 

 
 
 

Nous n'essayerons pas, toutefois, à leur sujet, de verser dans la philosophie de cette page pittoresque de notre histoire sociale.

 
         

Modes de Paris 1797-1897