58 Chapeau de paille des Philipinnes

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

 

CHAPEAUX DE PAILLE

DES PHILIPINNE


 

 

 

 

 

 

EDITION MANCHOT  LA REVUE DES CHAPEAUX             N° 58 BIMENSUEL 07-06-2011

 

 

 

 

 

 

 

 
     
   CHAPEAUX DES PHILIPPINES
 
 
 

 

CHAPEAUX DE PAILLE EXOTIQUES

Victor Forbin  

La Nature, N°2100- 23 Aout 1913

 

 

 

 Victor Forbin est un écrivain et vulgarisateur scientifique français né en 1866 


Le chapeau des Philippines, heureux rival du chapeau dit de Panama, est un article qui intéresse tout, particulièrement le marché français. Sur ce chapitre, notre pays est, de beaucoup, le meilleur client de l'archipel, puisque nous lui achetons 40 pour 100 , de sa production, quant au nombre, et 46,5 pour 100, quant à la valeur, soit plus du double de la quantité que lui achète sa métropole politique, les Etats-Unis.

 

Cette industrie est l'une des plus prospères de l'archipel, et c'en est aussi l'une des plus anciennes. D'après M. C. B. Robinson, auteur d'une très intéressante notice (Philippine Hais) publiée par le Philippine Journal of Science, Magellan, lorsqu'il débarqua pour la première fois dans l'archipel (en 1521), remarqua que la reine de Cébu et ses dames d'honneur étaient coiffées de chapeaux tressés de feuilles de palmier. Le roi, lui, était nu-tête.

 

 

 

Il est curieux de constater, avec les vieux chroniqueurs hispano-philippins que les femmes seules se servaient alors de chapeaux, et que les hommes en ignoraient l'usage ; c'est l'inverse que l'on observe aujourd'hui. Ce changement de coutumes fut inspiré par l'exemple des conquérants espagnols, qui se coiffaient de chapeaux, tandis que leurs femmes restaient fidèles à la mantille. Les Philippins peuvent se féliciter du "snobisme" de leurs ancêtres, puisqu'ils lui doivent une source appréciable de revenus!

 

Leur industrie chapelière admet une grande variété de qualités et de formes. Bien qu'avec répugnance, elle consent a suivre la mode, et les changements qu'elle . entraîne ; mais elle fabrique pour la consommation locale des articles dont la forme n'a pas varié depuis des siècles. Quant aux prix, que chaque fabricant fixe selon le nombre d'heures qu'il a consacrées à l'élaboration de l'article, ils varient par chapeau de 6 centavos (environ 0 fr. 20 de notre monnaie) à 1000 pesos (plus de 2000 francs).

 

 

L'industrie est exclusivement domestique, en ce sens que les chapeaux sont fabriqués chez elles par les femmes et les jeunes filles, pendant les heures de loisir que leur laissent l'entretien de leur maison et la préparation des repas. C'est, d'ailleurs., ce qui se passe en Colombie, pour la fabrication des« panamas ». L'après-midi, les femmes se réunissent à l'ombre des vérandas et, tout en bavardant et en fumant, tressent un chapeau.

 

L'intervention des hommes se limite à récolter la matière première et à lui faire subir une première préparation, qui requiert plus de force physique que d'adresse ou de science. Et ce sont encore eux qui se chargent de la vente, après que leurs femmes ou filles ont calculé le nombre d'heures que leur a coûtées chaque chapeau.

 

 

L'industrie chapelière est répandue dans tout l'archipel; mais trois villes sont particulièrement réputées pour l'excellence de leurs produits : ce sont Balinag, Lucban et Calasiao, situées dans l'île de Luçon. Les îles de Panay et de Bohol fournissent aussi des chapeaux très estimés, Remarquons que la fabrique de chapeaux est menée généralement de front avec celle des nattes, des étuis à cigarettes et des articles de vannerie. Les nattes philippines sont parfois de toute beauté.

 

 

Plusieurs espèces de plantes sont employées à la fabrication des chapeaux. Les deux plus importantes sont le palmier buri (Corypha eleta Roxb.), dont les feuilles en forme d'éventail, longues de 6 à 8 mètres, couronnent un tronc minuscule, et le bambou épineux (Bambusa blumeana Schult. f .) . Il faut citer encore une espèce de pandan (Panda-nus sabotan Blanco), et un rotang (Calamus, mollis Blanco) ; puis, une fougère grimpante (Ligodium circinnatum Burm). Dans certaines régions, les indigènes ont réussi à garder le secret autour des plantes qui leur fournissent leur matière première.

 

Comme les chapeaux en fibres de bambou forment les sept-huitièmes de la quantité exportée, nous leur consacrerons une description plus détaillée que pour les autres catégories. On compte aux Philippines un grand nombre d'espèces de bambou dont vingt-cinq seulement ont pu être identifiées par les botanistes; presque toutes se prêtent plus ou moins à la fabrication des chapeaux, mais l'espèce employée le plus généralement est, comme nous l'indiquions à l'instant, le bambou épineux.

 

 

Ce sont les pousses qui ont poussé verticalement qui fournissent la matière première; on les coupe dans les mois d'août ou de septembre, mais en rejetant mi peu de l'extrémité supérieure, et de deux à trois mètres de la partie inférieure. Le morceau conservé est découpé en tronçons dont on ôte les noeuds, et que l'on coupe en deux dans le sens longitudinal. On arrache le revêtement pulpeux intérieur, et l'on met jour une couche de fibres plus minces et plus denses, que l'on détache en forme de lames. Ce sont ces fibres qui entrent seules dans la fabrication des chapeaux dp bonne qualité. Après avoir été bouillies et séchées, ces lames sont coupées et taillées en bandes ou brins de la largeur et de l'épaisseur voulues, que l'on teint avec des teintures végétales pour leur donner un ton jaunâtre.

 

Les chapeaux de bonne qualité sont tressés en double, c'est-à-dire que l'ouvrière fabrique deux disques qui pourraient être pris pour deux chapeaux distincts avant qu'elle les ait réunis par les bords à l'aide de brins habilement tressés. Ces chapeaux doubles en bambou sont inusables; on nous en citait un qui sert continuellement depuis 12 ans, a subi déjà 25 nettoyages, et est encore en excellente condition.

 

 

Les ouvrières qui fabriquent ces chapeaux,ont des procédés secrets qu'elles se transmettent de mère en fille. L'expérience leur a prouvé qu'un chapeau en fibres de bambou est de meilleure qualité quand on le tresse aux heures les plus fraîches de la journée, soit le matin, soit le soir, et quand on évite les endroits trop secs. Aussi,' l'ouvrière experte travaille-t-elle de préférence sur le bord d'une rivière, à l'ombre d'arbres très feuillus.

 

Le palmier buri est un arbre qui joue un rôle plus important encore que le bambou épineux dans l'industrie chapelière philippine, car il fournit une grande partie des articles vendus aux indigènes, et une fraction appréciable de l'exportation. Il n'est pas spécial à l'archipel ; on l'a rencontré dans les forêts de l'Inde méridionale.

 

La gigantesque feuille, du buri sert à fabriquer trois catégories d'articles très distinctes, selon qu'on emploie le limbe même des folioles, la côte médiane des folioles, ou la matière fibro-vasculaire du massif pétiole.

 

La première catégorie ne comprend que des chapeaux bon marché (de 50 centimes à 2 francs). Débarrassé de sa nervure ou côte médiane, la foliole est séchée au soleil puis débitée au couteau en brins de la largeur voulue.

 

La fabrication des chapeaux dits de Calasiao,dans laquelle n'entre que la matière tirée de la côte médiane des folioles, exige plus de complications. On coupe les feuilles à l'époque où elles sont sur le point de se dérouler; puis, après les avoir conservées pendant trois jours dans un endroit frais (une cave de préférence), on les déroule et on les expose au plein soleil durant trois autres jours, et. on les étend sur une véranda ou dans-une cour durant une nuit.

 

On enlève alors la centaine de côtes que contient une feuille (ce qui représente à peu près les deux' tiers de la matière requise pour un chapeau), et on les classe par couleur; les blanches, les noires, les grises; les premières sont les plus estimées. On les coupe en deux dans le sens de la longueur pour les débarrasser de la matière tendre qui les remplit, et on les débite en pailles de la largeur et de l'épaisseur voulues à l'aide de couteaux de formes spéciales. La matière est bonne maintenant pour le tressage.

 

Manille; CPA collection LPM 1900

 

Ces chapeaux de Calasiao (nom du district où on les fabrique) sont très réputés pour leur beauté et leur durabilité, mais leur fabrication est peu avantageuse pour les ouvrières, et beaucoup la délaissent. Un chapeau qui leur coûtera trois mois de travail ne se vendra que 25 francs, et elles préfèrent se servir de matières premières qui requièrent de moins laborieux préparatifs.

 

Accordons une mention spéciale au chapeau fabriqué avec des fibres de rotang ou rotin, bien que cette branche de l'industrie soit en décadence. La plante est un palmier grimpant indigène aux Philippines, qui au , plus profond dés forêts, et dont la recherche est conséquemment coûteuse. Le prix de la matière première fait qu'on la réserve aux articles de luxe : un chapeau en rotang peut valoir de 100 à 2500 francs, selon le degré de finesse.


Un autre chapeau rare et coûteux, c'est le nito, fabriqué avec la tige d'une fougère grimpante (Lygodium circinnatum), que l'on coupe en trois brins. En tressant, l'ouvrière prend soin que la face du brin exposée à la vue soit celle qui faisait partie de la surface de la tige. Comme celle-ci est brun foncé, le chapeau conserve cette couleur, qui noircit encore en. vieillissant. Le nito est probablement le seul chapeau de paille au monde qui soit teint naturellement en noir.

 

Dans certains districts, les indigènes ont trouvé le moyen de fabriquer des chapeaux avec la matière fibreuse qui tapisse l'intérieur d'un concombre (Lu f fa cylindrica Linn.) ou celui d'une gourde (Layenaria vulgaris Ser.). serve à brève échéance Philippines.

 

Et, comme si les plantes de leur archipel ne leur suffisaient pas, les Philippins ont acclimaté chez eux depuis quelques années le palmier employé en Amérique du Sud pour la fabrication du chapeau dit de Panama, la. Carludovica palmata Cav.

 

Des « panamas » fabriqués à Manille, voilà ce que nous réserve à brève échéance l'initiative industrielle des Philippines.


 
   
 
     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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