A la foire du jeudi Saint
  VIVRE NORMAND
   
  A LA FOIRE DU JEUDI SAINT
         
 

LES CLOS DE JADIS
TABLEAUX DE MŒURS NORMANDES

PAR
Robert CAMPION 

1925

 

A LA FOIRE DU JEUDI SAINT

 

Après les joyaux d’argent
Qui sont ouvrés d’orfèvrerie,
Si n’oublie pas, comment qu’il aille,
Ceux qui amènent la bestaille.


                           (Un poète du XIIIe).

 

Il est jour à peine. La lueur faible de la chandelle lutte avec l’ombre. Nous voici devant l’âtre, mal éveillés, en habits des dimanches, prêts pour la ville. Catherine s’est enroulée dans un épais tablier de tiretaine qui la gaine jusqu’aux aisselles. Hélie et Harel ont revêtu deux blouses, l’une pour protéger l’autre.

 

Pour éviter les cahots et les branches mouillées du chemin, nous descendons le coteau à pied, par le sentier battu qui mène à la route.

   
     
 

La carriole est là. Hélie et Catherine se placent à l’arrière, Mme Neuville, ma mère et moi sur le siège du milieu. Harel, qui conduit, s’assied de quart sur l’ailette. Notre poids appuie la caisse sur l’essieu, et le brancard, trop libre dans la dossière, entretient un mouvement de bascule que Harel atténue en se portant tantôt en avant, tantôt en arrière. Si le cheval s’arrête, nous glissons des sièges gaîment. Le ciel s’éclaire. A notre droite, l’aurore déploie son éventail rose, multiplie son prisme aux perles de la haie ; l’eau s’égoutte des grands arbres ; la terre sent bon.

 

Nous devançons des paysans vêtus de peaux de chèvre, aucuns, qui suivent leurs troupeaux, somnolent au creux de leur cabriolet. Par instant les bœufs tiennent toute la voie, font déborder les moutons sur les talus, et des débandades se produisent aux carrefours où les meneurs essoufflés, à l’éclat rauque, étendent les bras, barrent la route aux bêtes qui s’évadent. A l’accès de la rivière, des bœufs fatigués se couchent dans l’eau.

A mesure que nous approchons de la ville, les embarras du chemin se font plus nombreux, nous n’avançons plus qu’au pas du cheval. Harel s’arrête court pour éviter le poulain qui s’effare et cherche l’abri sous le col de sa mère. De peur d’un choc, Mme Neuville tend les mains vers les rènes, tant et si bien qu’aux portes de l’octroi nous descendons de voiture.

 

A cet endroit, des maquignons trafiquent à la passade. C’est entre deux rangées de carrioles dételées, enchevêtrées à cul et à bras que nous gagnons l’auberge, le long des murs où des marchands d’estampes ont aligné leur imagerie.

 

L’entrée du Plat d’Etain est tout envahie par des paysans qui traînent des auges, portent à dos des harnais, reçoivent le foin jeté des greniers. Nous enjambons, pour gagner les salles basses, des paniers posés à terre, de petits sacs d’avoine. Nous chassons devant nous, d’auge à auge, des poules stupides, des pigeons roses qui s’élèvent avec de grands bruits d’ailes.

 

Venu du porche, un souffle chaud, relent de foin et d’écurie, nous surprend au perron. Mais la brise qui emprunte aux cuisines la bonne odeur des rôts, l’effervescence des jus décantés, assainit vite notre odorat. D’ailleurs, c’est, par les portes étroites, de jeunes servantes en tabliers blancs, joues vermeilles et bras nus qui se croisent propres et fraîches. Et le cuivre rutile aux clanches, le rideau est clair aux carreaux, un linge bien lessivé est posé sur l’assiette.

 

Par groupes, dans la cuisine, des écots se chargent de leurs réchauds à tripes. Les hommes puissants – blouses bleues et casquettes de soie, – des fermières en bonnet de coton, se rangent avec précaution dans les corridors et les escaliers. C’est déjà, dans les salles des deux étages, des appels à la fille, un glissement de souliers ferrés et des bancs repoussés. Provoqués par le battement des dominos, de larges éclats de rire s’évadent des encoignures et dominent, au dehors, le « dia-hue » des valets. Cette fin de carême débride la bonne humeur. Certains ont une pommette luisante, le nez rouge et mobile. Une gaîté finaude retrousse l’arc des lèvres minces et rasées. C’est de bon pied que Harel a poussé son cheval au râtelier

.

Le chantre sent renaître sa veine… A la table du casse-croûte où Madame Neuville fait servir des abatis, Harel, qui a pénétré dans le réduit où les maritornes plumaient les poulets, en revient couvert de duvet. Il s’ébroue plaisamment au contact de Catherine qui, dégaînée de son tablier, jette les hauts cris et se défend contre la plume. Madame Neuville proteste et couvre de sa main le plat de notre table, cependant que le duvet monte en spirale, s’éparpille, retombe en neige lente et menue. « Manquablement, objecte Hélie, que c’est pas des choses à faire devant le pain ! »

 

Mais des colporteurs à petits bérets, en blouse courte et rayée, sont venus nous faire des offres en un parler sonore. Ils portent en bandoulière, accouplés par des anneaux, des porte-monnaie, des bretelles, toute une pacotille de menus objets de corne et d’acier ; en mains des livres estampillés de bleu : la Clef des Songes, l’Art Vétérinaire, le Grand Albert, les Bons Mots de Piron… Harel nous dit que ce sont des basques, qu’ils sont surveillés par la police… Un peu inquiets, nous brusquons notre premier repas et nous regagnons le perron, où, visiblement, le mouvement de la rue nous attire.

 

Devant nous s’est formé un cercle autour d’un joueur de vielle, et nous voici happés par la foule dont les courants se heurtent à la manière d’une onde contrariée. Chaque remous nous divise, nous entraîne au déballage d’un camelot, à la table volante d’un pâtissier, aux étalages des frivolités en papier de couleurs. Nous nous retrouvons devant les halles, où de hauts étalons hennissent au vent. Ils sont là, le col superbe, la tête petite, l’œil en éveil, une rose au licol.

 

Par cette route joyeuse, nous pénétrons au cœur de la ville. Les vieilles maisons nous regardent passer. Elles ont un même visage. L’encorbellement leur fait un front ridé, leur fenêtre un œil éteint, et leur allée, plafonnée de solives séculaires, dégage, vétuste, une haleine fétide.

 

D’un étage élevé, des marchands ont laissé tomber de longs tissus rouges et blancs pour indiquer leurs nouveautés. Ici, des cierges à collerettes ; là, des livres de messe à couvertures d’ivoire, des chandeliers d’argent, des images polychromes, tout un chemin du ciel qui s’avive, contraste avec le faux et le clinquant des voiturettes des ambulants.

 

Aux angles du grand espace clair que fait la place du marché, des chanteurs de complaintes déploient leur toile peinte et nous font suivre, à la baguette, les phases du dernier assassinat célèbre.

 

Et, par les avenues qui mènent au champ de foire, des marchands ont épinglé au cordeau les estampes de la famille impériale, le berceau du Petit Prince, les portraits de Garibaldi et de Béranger ; le vent soulève les chansons de Geneviève de Brabant, du Roi Dagobert, de M. et Mme Denis, replie sur elles les compositions populaires des batailles de Magenta et de Solférino, l’assaut et la prise d’Alger, et des dessins de couleurs vives montrent des jeunes femmes décolletées, aux épaules tombantes, coiffées à bandeaux, un camélia dans les cheveux. Elles ont des papillottes, sourient, et répondent aux noms de Céline et de Julie. Leurs tailles, d’une finesse extrême, finissent en pointe dans l’ampleur des crinolines.

 

Et nous trouvons notre route joyeuse entre deux rangées de loteries et de tirs, de musées de cire et de massacres, sans que nous puissions fixer notre attention par ce qui éblouit nos yeux et étourdit notre entendement : Temples de toiles, colonnes bleues, fresques sanguines. Bas reliefs et panneaux peints se juxtaposent, s’harmonisent aux déesses sans voiles, aux cariatides or et ocre qui, bras hauts, soutiennent les frontons à caissons simulés.

 

Légers dans l’éclat des orchestres, attentifs à tous les bruits, nous nous égaillons des marteaux d’Hercule aux jeux de palets, du déclic des disques au « tac » percutant des carabines, ravis de l’élégance des jets d’eau roulant un œuf à leur sommet, et du chariot sur rails qui apporte une rose au tireur adroit.

 

Catherine et Harel ont misé au tourniquet. Ils en reviennent avec un sucrier de style Louis-Philippe, enguirlandé de myosotis. Hélie, obligeamment, reçoit l’objet du côté de son épaule démise… Le bonhomme presse la porcelaine contre sa poitrine, et, de son bras libre, en maintient le couvercle.

 

Nous entrons dans une exploitation minière. Les galeries, sablées de charbon, dévoilent leur activité souterraine. Mû par un mécanisme invisible, le mineur, d’un pouce de haut, pioche pour de bon ; de petites bennes remontent les puits, se déversent dans de minuscules vagonnets, plongent au bout de leur course pour revenir à l’opposé et recommencer leur court trajet.

 

Nous passons devant la tente d’une femme impalpable.

 

A un musée des grands hommes, Hélie reconnaît le buste de M. Thiers.

 

Nous entendons rugir le lion du mont Atlas !

 

Et des singes enchaînés se balancent aux barres des ménageries, cependant que, près de nous, un homme sauvage dévore un lapin cru.

 

Au carrefour, des chevaux de bois, nous donnons d’enthousiasme. Notre manège est actionné par un cheval gris pommelé. L’homme commande le départ du sifflet attaché à son cou, arrête sa bête en lui posant la main sur la croupe. Nous tournons au-dessus de la foule, les yeux presque fermés, abandonnés au sillage aérien. Catherine a coiffé de sa jupe volante la tête d’une sirène. Nous tournons, sans pouvoir repérer notre point de départ, sans reconnaître aucun des nôtres. Etourdis par trois tours, ahuris par les sons, nous descendons n’ayant plus l’usage de nos jambes et nous demeurons un instant stupides à l’audition brusque d’un homme-orchestre qui rassemble autour de lui les cavaliers démontés du manège.

 

Cet homme extraordinaire, surmonté d’un chapeau garni de grelots, porte à dos une grosse caisse et des cymbales. Le tampon de sa caisse est fixé à son coude par un bracelet ; ses cymbales sont reliées à son talon par un fil articulé, de telle sorte qu’elles se frappent et s’écartent à volonté, selon le rythme que le joueur donne du talon. De sa droite il tient un flageolet, de sa gauche le bâton de son triangle. Si bien que, dans l’exécution de son morceau, l’homme orchestre agit de la tête, des mains, du coude et du pied, en de telles contorsions qu’on le dirait pris de la danse de Saint-Guy.

 

Hélie en a changé son sucrier de bras. Harel qui ne sait comment exprimer son admiration, offre à boire à cet homme étrange qui s’excuse en secouant ses grelots : « Jé souis Piémontais… Jé né bois que dé l’eau ! » – De l’eau ! dans la manœuvre de cinq outils… Harel n’en revient pas.

 

Mais nous voici aux abords du champ où l’on trafique, et le chemin est souillé, encombré par les chevaux qu’on fait galoper. Dans l’effroi des ruades, nous obliquons vers les tentes du champ, où les marchands boivent et mangent.

 

Pour y arriver, nous passons devant de grands feux où rôtissent, d’une seule broche, des moitiés de moutons ; par devant des tonneaux de cidre, qu’on décante pot à pot.

 

Au brasier crépitant nous prenons un gigot, et, munis de galettes sablées, nous remisons au petit bonheur.

Une rumeur de flot qui déferle s’élève de la foule. Mais tous les bruits de la terre sont ici : le coq chante, le mouton bèle, le taureau beugle, le hennissant appel des poulinières se croise aux quatre vents, où, par bouffées venues de proches parades, les bugles et les trombonnes sèment leurs déchirements.

 

Loués au matin, de petits valets et des fillettes rousses, de contrées lointaines, sourient aux buveurs des tentes. Ils vont, par la foule, à la queue leu leu, leur baluchon accroché à leur fourche faneuse.

 

Près de nous, des paysans décident de la fermeté de leur marché en se frappant les mains : « C’est conclu !... » Ils déploient leur bourse de cuir à terre, comptent par pistoles, nouent en des mouchoirs bariolés les pièces d’argent.

 

L’or ruisselle au creux des assiettes.

 

A l’écart des turbulences, désigné par un écriteau, un écrivain public donne à une humble servante le délié de son écriture arrondie.

 

A travers tables, entrant et sortant, passent des paysans en culottes courtes, des Auvergnats à boucles d’oreilles, des Bretons en chapeau de velours.

 

Les femmes d’Ille-et-Villaine ont des brides flottantes à leur bonnet ; celles du Bessin portent des châles à effilés. La Bayeusaine – au doigt très fin – place sur deux bandeaux son bonnet sans ailes, froncé devant et fermé sur le chignon par un nœud de dentelle.

 

Faute de place en ville, le cirque s’est installé dans le champ, et, avec lui, différents musées et baraques de joailliers, de confiseurs et de cordiers.

 

Son ampleur, l’ondulation des toiles, la silhouette élégante des mâts à oriflammes donnent à cette partie l’aspect d’une anse marine, et sa respiration puissante soulève ses bâches, secoue son armature. Par endroits, la toile déclouée a des battements d’ailes. N’étaient les pieux circulaires qui le retiennent, il s’arracherait du champ, anticipant sur son départ, car il est en partance, toujours, étant de la famille des voiliers d’aventure. Mais il est rivé là : le filin de fer a cravaté son mât.

 

De la tente, j’aperçois un maillot rose, une perruque rousse, et, sur l’estrade, où deux tambours sont accrochés et des cuivres posés à terre, une affiche, en lettres capitales, annonce en matinée une grande fantasia arabe : « Fra Diavalo ! »

 

Violent et faux, l’éclairage artificiel des rampes m’a pénétré de malaise. Je descends les gradins du cirque, les genoux tremblants. Dehors, la clarté saine m’éblouit. Dans la vêprée, le soleil oblique élargit son disque, et le couchant bleu pâle s’est rayé du sillon mince et rose qui fait présager la nuit calme et froide. Le sillon rose alterne avec le sillon bleu sur un espace immense, et le rose se reflète aux nappes d’eau de la vallée, se fixe à la pointe des mâts, sur la toile des tentes, sur le passant plus rare, sur toute chose qui lui oppose maintenant un côté d’ombre.

 

De-ci, de-là, une petite baraque s’allume. La lampe à huile, sur le velours grenat des vitrines, éveille l’orfèvrerie clinquante du doublé-or, met un reflet rutilant aux chaînes de cuivre et d’argent. A l’étal des confiseurs, le rayon éclate aux chromos ovales des sucs de pommes, se concentre aux cristaux des friandises. Très à regret, je suis Catherine par delà les montres à disques de papier et les pains d’épices fourrés d’orange et d’anis. Je devine la pèlerine : elle porte un écu à une roulotte, pour s’entendre dire qu’elle sera épousée, au solstice d’été, par un jeune homme blond né, comme elle, sous le même signe du Zodiaque. Je l’accompagne jusqu’à l’entrée où, par crainte, je refuse de pénétrer. Je reste là entre les tréteaux d’une estrade et la magnificence miroitante d’une voiture à panneaux de cristal. Par fortune, Harel, que le bruit de la parade attire, passe à proximité, et je le rejoins au moment où Catherine descend les marches du « Temple de l’Avenir ». Il est visible qu’elle a touché l’oracle.

 

- C’est-y, gazouille Harel, qu’on n’ peut s’entendre avec les parents des promis ?

 

Ironique, il la ramène à petits coups et lui déclare que lui, Constant de son prénom, savait aussi sa destinée liée au cours d’un astre. – Dam oui ! son astre brillait dans les yeux de Catherine. Quel « jeteux d’ sorts » le faisait chercher dans les nuages quand il était à portée de la main ? Visiblement, il était le jeune homme blond. Catherine, qui s’entend comparer à une étoile, se fâche.

 

– « Ivrogne ! » glapit-elle. Surpris dans son geste qui désigne le Zénith, Harel reste le bras tendu, dans l’attitude d’un homme qui gaule des noix. Soudain, un roulement de tambour remet Harel dans un maintien normal et fige le mépris aux lèvres de Catherine.

 

- « Ecoutez  bien, clame la voix, je vous parle d’abondance de cœur. Il n’est pas besoin de mettre les points sur les i, à bon entendeur, salut ; il n’est qu’un mot qui serve ; il ne faut pas tant de beurre pour faire un quarteron ; quiconque fera bien trouvera bien ; les effets sont des mâles et les paroles des femelles ; on prend les bœufs par les cornes, les hommes par des paroles, et quand les paroles sont dites, l’eau bénite est faite ! » « Le sens de ces paroles est profond, murmure Harel, vous y devez, Catin, reconnaître un avertissement de l’Oracle ».

 

Et, avec grâce, il offre à Catherine un minuscule flacon d’élixir enroulé dans le feuillet d’un horoscope.

 

« C’est un grand malheur, clame un autre, que Galien, Hyppocrate et Avis, ces médecins de l’Antiquité, n’aient pas connu la nature de la puce, autrement ils en auraient dit des merveilles et en eussent laissé de gros volumes à la postérité. Nous avons beaucoup d’obligations à de grands savants qui découvrent tous les jours quelque chose. Monsieur Picotin, si fameux par ses ouvrages, assure que le bain du sang de la puce guérit toutes sortes de gouttes ; le fiel est très souverain pour supprimer les écrouelles ; le cœur est fort bon pour les inflammations des yeux ; le poumon soulage les asthmatiques ; la rate, la mélancolie ; et une once de ses œufs, mangée à chaque repas, conserve le corps en bon état. Les apothicaires tirent de la barbe, du bec et du pied, une très bonne huile pour fortifier les nerfs, et un sel contre le catarrhe : C’est un esprit qui chasse les rats de la tête et qui dissipe la folie. Soyez persuadés que si vous pouviez en remplir trois ou quatre sacs de muid, vous feriez une fortune, et vous le vendriez au poids de l’or, tant à Bruxelles qu’à Paris. »

 

Le boniment est ponctué par le tambour. Des paysans tendent les mains. Aucuns montent sur la plateforme de la voiture pourpre et or, et se font arracher un cor, extraire une dent. Oh ! le pied !... la joue !... le cri dans le bruit des cymbales !

 

Nous quittons le champ à l’approche de la brune.

 

Petit à petit la foule s’est écoulée, chacun s’est dégagé du dernier remous pour regagner la ville, son auberge ou sa voiture. L’assoupissement pénètre, gagne les hautes cimes des arbres. Une poulinière hennit au poulain disparu. Au pas de leur roulotte des comédiens se rangent en rond pour le repas du soir.

 

Nous croisons, au retour, de petites vieilles accroupies qui débitent encore, à la chandelle, du miel, des légumes secs et du jambon fumé.

 

Une dernière fois, nous entrons dans un musée, où, au scandale de Catherine, Harel est allé droit au salon réservé aux adultes… Et nous voici à l’auberge où Hélie et Mme Neuville nous ont devancés. Hélie est chargé de cartons à chapeaux, de robes neuves, dont les cerceaux crèvent les enveloppes de papier. Silencieux et las, nous montons en carriole, gênés dans les sièges, par les provisions de Hélie : scions d’osier pour la taille, pieds d’épines pour regarnir les haies.

 

Hé quoi ? Harel et moi, nous avons fait l’emplette d’un couteau, d’un fouet, d’un jonc flexible de Perpignan à main de cuir, garni de peluche rouge, d’un porte-monnaie et de bretelles. J’ai, à la boutonnière, une montre en métal doré. Et nous avons pinté au hasard des rencontres ; nous nous sommes perdus devant les feux, retrouvés sous les tentes… Aïe donc ! C’est d’un geste sûr que Harel se rassied de quart et donne le branle du retour.

 

La nuit est sans lune. La lanterne projette sur le talus le disque tournant de la roue. Le cheval marche sur son ombre. Harel laisse baller les rènes, et Mme Neuville sourit aux étoiles, qu’elle désigne de la main : la Polaire… là-bas, sur notre ferme ; le Chariot de David, les Trois Mages rangés en quilles. Au delà de la nappe noire où sombre la vallée, quelques étoiles à travers les chênes apparaissent vacillantes, comme de petites veilleuses attachées aux branches. Nous dépassons un homme silencieux qui tire un cheval par la bride, un ivrogne qui interroge avec éclat un partenaire imaginaire.

 

Placé entre Mme Neuville et ma mère, la couverture au menton – « Manquablement que le relent est à redouter » – Je reprends en pensée le trajet coloré de la journée ; je me revois aux lunettes grossissantes, et je m’endors dans l’horrifique vision du radeau de la Méduse, de l’éruption du Vésuve et de l’incendie du « Grand Opéra » !...

 
         
   
         
   

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