Anesthésie
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  ANESTHÉSIE
         
 

L’EXERCICE de la médecine ne devrait être autorisé qu’aux hommes ayant franchi la cinquantaine : l’âge où se calment pour mieux renaître l’ambition et l’avidité. Mais je tremble chaque fois que la Faculté lâche contre le malade le cruel appétit d’un jeune loup de vingt-cinq ans. C’est l’âge que j’avais le jour où je fixai ma carte de visite sur ma porte : « Ex-interne des hôpitaux. Consultations de une heure à trois ».


Pendant six mois, les clients ne fatiguèrent point le canapé maigre de ma salle d’attente. Nous n’étions pourtant que deux médecins dans ce gros bourg, et l’autre, installé depuis quinze ans déjà, n’avait jamais fait florès. Ce n’était point qu’on en voulût au docteur Lebrun de ce qu’il levait un peu le coude ; mais sur ce plateau où le vent sec et le cidre net donnent même aux ivrognes des idées claires, on reprochait à ce horsain d’avoir le vin triste et fumeux. La science incertaine du médecin et ses jambes qui ne l’étaient pas moins avaient dégoûté de toute médecine, si bien qu’à dix lieues à la ronde les gens s’étaient depuis longtemps habitués à vivre et à mourir sans ordonnance


 
 


 
 

Bon collègue à tout prendre, cet hurluberlu ne demandait pas mieux que de partager avec moi les rares os que la misère des temps lui jetait à ronger. C’est à lui que je dus ma première opération dont nous nous partageâmes en frères le bénéfice.

 

Je me demande encore au prix de quel bagout diabolique il avait bien pu réussir à convaincre Maître Arsène Blanfumet de la nécessité d’une intervention chirurgicale. Et pourtant, il s’agissait d’une antique fistule douloureuse qui, de toute évidence, ne cèderait qu’au bistouri ; mais le damné bonhomme, encore qu’il souffrît le martyre, ne voulut rien savoir avant que nous ne lui eussions consenti un rabais du quart sur le prix convenu. Il s’inquiéta fort aussi de savoir si, avant de l’endormir, je lui permettrais de prendre une topette de calvados « pour passer le goût ». Je tins bon contre cette lubie d’ivrogne et je lui expliquai que les procédés modernes d’anesthésie n’offraient aucun danger. Il branla longtemps du chef et me fit promettre que s’il tardait à sortir du sommeil, je lui passerais entre les lèvres le goulot de la dame-jeanne. Le confrère approuva fort ce remède que le manuel ne mentionne point.

 

Maître Blanfumet, tout en se déshabillant, discutaillait encore et nous demanda très sérieusement si, à soixante-huit ans d’âge, « le jeu en valait la chandelle ». J’étais sur le point de l’envoyer se faire opérer ailleurs, mais Lebrun était moins vite que moi à bout de patience. Il jura ses grands dieux que l’affaire était excellente. Le vieux exigea encore qu’on coupât la paille en deux : si l’opération réussissait, il paierait rubis sur l’ongle. En cas d’échec, nous nous engagions à ne rien réclamer. Cet absurde marché fut consigné par un mot d’écrit et le patient, tout en s’allongeant sur la table, eut un petit rire flûté qui me glaça…

 

J’eus vite fait de découvrir que Lebrun avait une plus longue pratique du vermouth-cassis que du chloroforme.

 

L’anesthésie devenait avec lui une sorte de loterie où le malade n’avait pas beaucoup de chances de gagner et où nous étions assurés de perdre. L’animal, pour comble, était bavard et débordant de science fumeuse. Tout en plaquant les compresses au petit bonheur, il se répandait en de troubles discours sur le conscient, l’inconscient et le subconscient. L’entreprise tournait à la farce ; Maître Blanfumet, plein d’un demi-siècle de cicasse, mettait à s’endormir une résistance redoutable. Chaque fois que je le croyais assommé, il recommençait à gigoter. Il fallut recourir aux fortes doses ; et les fortes doses administrées à un ivrogne par un ivrogne ne laissaient point que d’être dangereuses.

 

Quand l’opération fut enfin et heureusement terminée, je levai sur Lebrun un regard joyeux. Lebrun regardait Maître Blanfumet. Maître Blanfumet ne regardait rien. L’oeil vitreux, le souffle mince, il avait toute la mine du mauvais client qui aime mieux mourir que de payer sa dette. Le coeur battait encore, mais au ralenti. J’essayai la respiration artificielle ; puis je fis les tractions de la langue, pendant que l’autre manoeuvrai les bras du bonhomme.

 

Mais Lebrun déclara bientôt que, pour continuer, il lui faudrait reprendre des forces et qu’il allait essayer d’un peu de calvados sur le mourant et sur lui-même. Pas une goutte d’alcool ne put passer par les lèvres du patient, et Lebrun, ayant lampé double ration, commençait de désespérer, lui aussi.

 

Je me sentais envahi par la folle envie de l’assommer quand, tout-à-coup, il se toucha le front, en homme qui, pour une fois, a une idée… Les deux mains en cornet, il hurla dans l’oreille de Maître Blanfumet :

 

- Père Arsène ! On vole vos poules !

 
         
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille