Arban 1846
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ARBAN 1846

         
 

Arban, aéronaute français, avait plusieurs fois annoncé aux habitants de Trieste le spectacle d’une ascension ; mais, jusque-là, le mauvais temps l’avait empêché de mettre sa promesse à exécution. Cependant, le 8 septembre 1846, il se décida à accomplir le voyage.

 

Son aérostat fut transporté dans la cour de la caserne, et on le remplit de gaz hydrogène. Un ballon d’essai apprit que le vent soufflait du sud-ouest vers le nord-est, ce qui excluait toute crainte de le voir se diriger vers la mer.

Malheureusement on n’avait préparé qu’une quantité insuffisante de gaz hydrogène ; de sorte qu’au moment du départ, le ballon n’eut pas la force d’enlever la nacelle, avec l’aéronaute et les objets qu’il devait emporter. L’ascension avait été annoncée pour 4 heures ; il en était 6, et le ballon n’était pas parti. La foule s’impatientait ; elle faisait entendre des murmures et des plaintes.

Arban s’imagine alors que son honneur est compromis, et que le public l’accusera, s’il n’effectue pas son ascension, d’avoir voulu le tromper. Il prend aussitôt la résolution, téméraire, de partir sans la nacelle, en se tenant suspendu aux frêles cordages du filet du ballon. Sous un prétexte, il éloigne le commissaire de police autrichien, qui se serait opposé à son départ, dans de telles conditions. Il fait également retirer sa femme, qui devait partir avec lui, comme elle l’avait déjà fait, non sans courage, à Vienne et à Milan. Ensuite il détache la nacelle du ballon, lie ensemble les cordes qui la supportaient, se met à cheval sur ces cordes, et ordonne de lâcher le ballon.

 

Se retenant de la main gauche au filet, le courageux Arban salue de la main droite la population de Trieste, rassemblée autour de la caserne, stupéfaite de tant d’audace, et admirant cet homme intrépide, ou plutôt cet homme de cœur, qui donnait sa vie pour ne pas manquer à sa parole.

 

On le suivit longtemps des yeux ; puis on le perdit de vue dans les nuages. Seulement, le vent avait changé, et l’on voyait très-bien que le ballon planait au-dessus de l’Adriatique. Aussitôt, un grand nombre de barques et de canots sortirent du port, suivant la direction qu’avait prise l’aérostat.

 

Mais la nuit arriva, et il fallut revenir, sans rapporter aucun renseignement sur le sort du malheureux aéronaute. Sa femme, désespérée, passa toute la nuit à l’attendre, à l’extrémité du môle.

   
       
     
         
 

Voici comment se termina cette tragique aventure. Toujours accroché aux cordages de l’aérostat, Arban flotta, pendant deux heures, au milieu des nuages, par-dessus

l’Adriatique. Mais peu à peu, le ballon se dégonfla et descendit lentement. À 8 heures du soir, il rasait la surface des flots ; quelquefois même, il venait reposer sur l’eau. La masse d’étoffe légère qui composait le ballon, et le peu de gaz qu’il conservait encore, lui permettaient de se soutenir sur l’eau. Jusqu’à 11 heures du soir, l’infortuné aéronaute lutta, autant que ses forces le lui permettaient, pour se défendre contre les vagues. Par intervalles, le ballon se relevait, et poussé par le vent, glissait à la surface de l’eau. Le malheureux Arban était ainsi constamment ballotté entre la vie et la mort. Il se trouvait à deux kilomètres de Trao, sur la côte d’Italie.

 

Cette lutte épouvantable ne pouvait durer longtemps. Les forces du malheureux naufragé étaient à bout, quand il fut aperçu par deux pêcheurs, François Salvagno, de Chioga, et son fils, partis tous les deux pour pêcher dans les eaux de Trao. Ils firent force de rames pour arriver jusqu’à l’aéronaute, que ses efforts désespérés défendaient seuls encore contre une mort imminente. Ils le recueillirent dans leur barque.

 

Le lendemain, à 6 heures du matin, les deux pêcheurs entraient à Trieste, amenant dans leur barque, l’aéronaute miraculeusement sauvé, ainsi que les débris de sa machine. Il en fut quitte pour quelques jours de fièvre.

 
         
   

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