CC 01.03 Mont-Saint-Michel par J Baude 1851
  LE MONT SAINT MICHEL
  CC 01.04 AVRANCHES - MONT-SAINT-MICHEL
   
  De Pontorson au Mont-Saint-Michel 1/4
         
 

Les Côtes de France J.-J. Baude

Revue des Deux Mondes

- 1851 - tome 11

 

De Pontorson au Mont-Saint-Michel, la distance n’est que de 10 kilomètres ; on en franchit les trois quarts sur une route départementale construite pour le transport de la tangue, et l’on n’a qu’un court trajet à faire sur ces grèves sinistres, auxquelles le goût des voyageurs pour le merveilleux et les frayeurs intéressées des guides ont fait une si menaçante renommée.

 

On peut admirer la baie du Mont-Saint-Michel, on peut la maudire, mais non pas prétendre avoir rien vu de semblable. Les œuvres des hommes aussi bien que celles de la nature ont ici un caractère de sauvage grandeur qui défie tous les souvenirs et toutes les comparaisons. Aux équinoxes, l’amplitude des marées atteint, indépendamment du refoulement des eaux de l’Océan sous la pression des tempêtes du nord-ouest, une hauteur verticale de 15 mètres. La mer se retire alors à 12 kilomètres du Mont, puis elle revient, l’enveloppe de ses eaux, et inonde à 12 autres kilomètres en arrière les baies de la Sée et de la Sélune.

 

À mer basse, cet immense espace, encadré dans des coteaux verdoyans, a l’aspect d’un lit de cendres blanchâtres.

 

Mont-Saint-Michel

 maison de Duguesclin

CPA collection LMP 1900

 
         
 

Au milieu se dresse le noir rocher du Mont-Saint-Michel, immnsi tremor Oceani, disent les vieilles chroniques, abrupt et vertical au nord et à l’ouest, garni jusqu’à mi-hauteur, du côté du midi, de cabanes plaquées comme des nids d’hirondelles à ses flancs, et couronné d’une des plus étonnantes constructions qui soient sorties de la main de l’homme. Il occupe dans la grève un espace planimétrique de 6 hectares 25, et le pied de l’échelle du télégraphe qui s’élève au sommet est à 121 mètres 60 au-dessus du niveau de la mer moyenne. À 2,500 mètres au nord surgit le rocher de Tombelaine, granitique comme celui de Saint-Michel, presque aussi étendu, beaucoup moins haut, mais inhabité depuis que Louis XIV a fait démolir les fortifications dont il était garni. Que la mer recouvre les grèves ou qu’elle s’en retire, la même solitude règne autour de ces deux roches : l’eau y fût-elle assez profonde, elle n’y reste jamais assez pour permettre aux embarcations de s’y hasarder, et ses retours sont trop fréquens pour laisser au parcours territorial le temps de se régulariser. Il ne faut néanmoins pas croire qu’entre le Mont-Saint-Michel et la terre ferme, les grèves ouvrent sous les pas du voyageur ces dédales de fondrières qu’on accuse d’attirer et d’engloutir tout ce qui les côtoie. Les fondrières ne se rencontrent guère que du côté du large, et, à moins de descendre très loin vers la laisse de basse mer, il en est peu dont on ne puisse se tirer en se jetant à plat ventre aussitôt qu’on se sent enfoncer, et en regagnant ainsi le terrain solide. Des dangers plus réels viennent des brouillards qui se précipitent à l’improviste sur les grèves : en quelques minutes, la brume se forme, s’épaissit et couvre la terre de ténèbres visibles ; plongé dans leur mystérieuse profondeur, le voyageur éperdu se fourvoie, s’égare ; une inexprimable angoisse s’empare de ses sens ; il tourne au lieu d’avancer, ou marche vers la mer en croyant se diriger vers la terre ; cependant la marée montante le presse, le pousse, le gagne de vitesse, l’enveloppe ; ses cris sont couverts par le bruit des vagues ; il périt sans qu’une oreille l’entende, sans qu’un œil humain l’aperçoive, et le jusant remporte silencieusement un cadavre dans la baie. C’est surtout aux jours des syzygies, lorsque l’on considère des hautes terrasses du Mont-Saint-Michel la marche de la mer montante, qu’on se sent pris d’une mortelle pitié pour les malheureux engagés dans cette lutte désespérée. La marée entre comme feraient d’immenses reptiles dans les chenaux sinueux qui serpentent au travers des grèves ; elle s’y allonge, souvent avec la vitesse d’un cheval au galop, et grossit en poussant toujours devant elle de nouvelles ramifications ; celles-ci se rapprochent, se rejoignent, changent en îles les langues de terre qui les ont un moment séparées ; les îles à leur tour se rétrécissent et disparaissent submergées, jusqu’à ce qu’enfin l’Océan ait repris possession de tout son domaine. Aussitôt que la brume se montre et tant qu’elle dure, on sonne la grosse cloche du Mont-Saint-Michel, mais trop souvent ses tintemens n’ont été que le glas funèbre des infortunés auxquels ils devaient servir de guides. Toutefois, hâtons-nous de le dire, ces dangers n’atteignent guère que ceux qui se font un jeu de les braver : on les évite en ne s’aventurant jamais sans boussole sur les grèves, et surtout en calculant ses courses de manière à ne pas risquer d’être gagné par l’heure du flot.

 
     
 

 
         
 

Entrons au Mont-Saint-Michel. Il n’est abordable que par le sud ; l’accès en est défendu par une muraille fondée par saint Louis, reconstruite par Louis XI, réparée par Louis XIV, et qui, lorsque le Mont avait un rôle actif dans les guerres entre la France, l’Angleterre, la Bretagne et la Normandie, en constituait la principale défense. Une étroite place d’armes précède le village et est décorée de deux énormes bouches à feu nommées les Michelettes qu’abandonnèrent les Anglais, après leur attaque infructueuse de 1423. Ces canons à la Paixhans d’un temps de barbarie se sont arrêtés ici, tandis que ceux de notre contenu porcin ont déjà fait le tour du monde. Le village peut compter trois cents habitans. Cette population descend de celle qu’alimentaient autrefois les charités, les besoins et les fantaisies des moines du Mont ; elle cultive dans les creux du rocher quelques lambeaux de jardins, ramasse et débite des coques, petits coquillages particuliers à la baie, tend sur les grèves, entre deux marées, des filets où le jusant laisse des soles, des mulets et des saumons ; enfin elle vit du service de la prison et des deux compagnies d’infanterie qui la gardent. L’aspect des habitations est misérable. On monte à l’ancienne abbaye par des ruelles obscures ou par un majestueux escalier qui sert de bordure au précipice : ce bel ouvrage date du règne de Louis XIV, et l’abbaye qui l’exécuta possédait 150,000 livres de rente. Qui doit l’entretenir, de la pauvre commune du Mont-Saint-Michel, dont les habitans l’évitent comme s’ils s’y croyaient déplacés, ou de l’état, qui a hérité de l’abbaye ? Personne, à ce qu’il paraît, et quelque jour on l’entendra s’écrouler dans l’abîme. Les approvisionnemens nécessaires à la maison centrale y sont remontés sur un plan incliné dont la manœuvre est faite par les condamnés. Faut-il chercher à décrire la sombre solennité de l’entrée de l’abbaye, -la longue muraille appelée la Merveille, qui brave depuis près de neuf siècles l’abîme au-dessus duquel elle se dresse, — les terrasses d’où la vue erre des grèves aux côtes de Bretagne et à la pleine mer, — le cloître avec ses péristyles à colonnettes, — la célèbre salle des chevaliers, — la savante disposition de l’église souterraine ou les gracieuses proportions de l’église gothique qui s’élance de la cime de ce pic de granit vers le ciel ?… Non ; le dessin peut seul donner une idée de la hardiesse et de l’imposante bizarrerie de ces constructions, où la puissance de la foi de nos pères se manifeste encore plus vivement que celle de l’art. Les détails y sont en harmonie avec l’ensemble. Dans le caveau le plus obscur, dans le recoin le plus abandonné se découvrent à l’improviste des sculptures dignes du grand jour, ou des effets de lumière tels que savait les rendre Rembrandt.

 

L’histoire du Mont est en harmonie avec la singularité de son architecture et la sauvage grandeur des alentours. L’an de Notre-Seigneur 708, l’archange Michel apparut à saint Aubert, évêque d'Avranches, et lui ordonna de fonder une chapelle sur le mont de la baie ; le saint négligea l’avertissement, et l’archange, en le lui renouvelant pour la troisième fois, lui marqua le front d’un trou de la dimension du doigt. Aubert n’hésita plus, et, pour mieux assurer le service de la chapelle placée sous l’invocation de l’archange, il se retira lui-même sur le Mont, avec douze de ses chanoines. Les ducs de Bretagne et de Normandie, les rois de France et d’Angleterre, ne tardèrent pas à combler à l’envi l’église de leurs dons. Dans le courant du Xe siècle, le Mont se couvrait de constructions majestueuses, dont la plupart portent encore aujourd’hui un défi à l’art moderne. Depuis la fondation de saint Aubert jusqu’au règne de Louis XIV, l’histoire du Mont-Saint-Michel est aussi militaire qu’ecclésiastique, et de tous les faits d’armes dont il a été témoin, le plus brillant est sans contredit la belle défense de 1423 de cent dix-neuf gentilshommes bretons et normands contre toute une armée anglaise.

 
         
   
 

Mont-Saint-Michel; les michelette CPA collection LMP 1900

 
         
   
CC 01.03 Mont-Saint-Michel par J Baude 1851
  LE MONT SAINT MICHEL
  CC 01.04 AVRANCHES - MONT-SAINT-MICHEL
   
  De Pontorson au Mont-Saint-Michel 3/4
         
 


Mont-Saint-Michel; CPA collection LMP 1900

 
         
 

D’après les Statistiques de la justice criminelle, les campagnes fournissent aux maisons centrales un peu plus du tiers de leur population. À ce compte, environ 4,500 adultes et 400 jeunes garçons auxquels on pourrait sans doute ajouter un ou deux milliers de condamnés pris dans d’autres catégories, seraient disponibles pour la formation d’ateliers de pionniers. Cette dénomination fait à elle seule connaître quelle en serait la destination. Ces pionniers devraient surtout s’attaquer aux rivages de la mer. Sous une direction intelligente et ferme, leurs cohortes cureraient nos ports, creuseraient nos bassins, dessécheraient nos marais ; elles encloraient de digues, sillonneraient de chemins et de canaux les relais de mer appartenant à l’état ; elles planteraient les dunes ou les nivelleraient et les revêtiraient de couches de sol arable. L’utilité publique des ouvrages des condamnés ou la valeur donnée aux terres sorties de leurs mains pour entrer dans le commerce paierait avec usure à l’état les charges qu’il s’imposerait pour eux, et leurs conquêtes seraient autant de champs nouveaux ouverts aux ouvriers libres

 

Si des doutes s’élevaient sur la possibilité d’employer avec sûreté les condamnés à de pareils travaux, il ne faudrait pour les dissiper que montrer le port d’Alger ou le canal de Marans à La Rochelle. Les condamnés militaires qui les ont exécutés ne sont pas des plus faciles à conduire, et la discipline n’est ni moins sévère ni moins bien observée dans leurs ateliers que dans ceux des prisons civiles. Il y a plus : l’état moral des esprits n’est dans aucun établissement pénitentiaire si satisfaisant que dans les premiers. C’est que le travail de la terre adoucit et fortifie l’homme ; la fatigue corporelle qui l’accompagne chasse les mauvaises pensées, et parmi les cœurs les plus dépravés il en est peu où ce genre d’occupation ne ranime quelque bon germe engourdi. Des entreprises au grand soleil, où chaque journée est un pas fait vers l’accomplissement d’une pensée d’utilité publique, excitent, même dans une population flétrie, d’autres sentimens que ne fait une participation machinale à la production d’un mouchoir ou d’un soulier. L’importance de l’œuvre commune, dont l’ensemble est saisi de tous, grandit aux yeux de chacun l’humilité du concours par lequel il y est associé ; on s’affectionne à la création à laquelle on prend part, et c’est une demi-réhabilitation qu’une expiation dans laquelle on apprend à bien mériter de son pays.

 

Il reste maintenant à chercher quel champ ouvrirait la baie du Mont-Saint-Michel à l’application d’un régime qui, grace à l’expérience qu’en a faite le département de la guerre, a le mérite de ne plus être une nouveauté. Les grèves du Mont-Saint-Michel, qui, pour employer une expression de Pline, n’appartiennent tout-à-fait ni à la terre, ni à la mer, sont adjacentes à un territoire d’une rare fertilité, qui conserve de sa condition passée le nom de marais de Dol. Ces marais ont été dans l’état où sont encore les grèves, et les grèves seront un jour dans l’état où nous voyons les marais. La perspective d’une si belle conquête a excité bien des ambitions, inspiré bien des projets. Seul entre tous, Vauban a su trouver dans la grandeur et la simplicité de ses conceptions les conditions d’un succès infaillible. La réalisation de son projet serait peut-être l’œuvre la plus féconde à laquelle pût s’appliquer en France le travail des condamnés

 
 

 

Pour expliquer la transformation à laquelle se prêtent les grèves, il est nécessaire d’exposer à quels terrains elles se rattachent. Les combinaisons par lesquelles Vauban entendait en exhausser le niveau et les livrer à la culture sembleront ressortir d’elles-mêmes de la disposition naturelle des lieux.

 

Le terrain primitif sur lequel sont bâtis Cancale et Saint-Malo forme, entre la Rance maritime, la Manche et les marais de Dol, un quadrilatère irrégulier, élevé, sur la plus grande partie d’une étendue de 92,000 hectares, de 15 à 20 mètres au-dessus du niveau de la haute mer [20] ; il se rattache, par l’isthme étroit de Châteauneuf, aux schistes et aux granits qui constituent presque exclusivement le territoire de la Bretagne. Ces terrains d’ancienne formation décrivent, en regard de la baie du Mont-Saint-Michel, une courbe concave dont les extrémités servent, à Châteauricheux et à l’embouchure du Couesnon, de points d’appui à une digue de 29 kilomètres de long. Les marais de Dol sont compris entre cette digue et les terrains anciens qui les dominent comme une terrasse ; la forme de ces marais est celle d’un croissant, et l’étendue est de 11,220 hectares. Quoique le dessèchement n’en soit pas encore parfait, ce territoire est le plus fertile de la Bretagne.

   
         
 

Il abonde en fourrages, en grains, en légumes ; les arbres y plient sous le poids des fruits ; le tabac elle chanvre y réussissent à souhait ; il n’est pas de production appropriée au climat qui n’y prospérât. Il est, pour la culture et surtout pour le régime hydraulique, de plus d’un siècle en arrière des watteringues de Dunkerque ; mais la fécondité naturelle du sol compense largement cette infériorité.

 

La rente de l’hectare cultivé n’est presque nulle part au-dessous de 100 fr. ; elle en atteint 180 dans les bonnes parties, et si le marais était percé de chemins, sillonné de canaux et de rigoles de desséchement et d’irrigation, comme le sont les watteringues, le produit brut en serait doublé. Malheureusement, le caractère breton se plie moins aisément que le caractère flamand aux règles salutaires de l’association ; ennemi de la nouveauté, son premier mouvement est toujours pour la négation, et il n’en revient qu’avec une lenteur dont se ressentira l’amélioration des marais de Dol.

 

Le temps n’est pas fort éloigné où la place de ces belles campagnes était tout entière livrée aux invasions diurnes de la mer. Aujourd’hui même, si les digues qui les défendent étaient rompues, les marées se précipiteraient en arrière, et toute l’alluvion disparaîtrait sous les eaux. Un long travail de la nature a devancé celui de l’homme dans la formation de ce territoire. Les corps pesans que soulèvent les flots agités se déposent, dès que le calme se fait, dans l’ordre déterminé par leurs masses. Ici, les premiers dépôts se sont rangés sous l’abri qu’offre contre les vents de nord-ouest la côte de Châteauricheux : ils consistent en écailles d’huîtres presque intactes et ont formé, sur la courbe où venaient expirer les lames amorties, un bourrelet de près de deux lieues de long. Dans les gros temps, les lames, en déferlant, lancent au-delà de leur propre portée les corps d’un certain volume qu’elles tiennent en suspension, et la barrière qu’elles se sont déjà donnée dans leurs premiers dépôts s’exhausse par la lente accumulation de ces projectiles c’est ainsi que le bourrelet qui s’enracine à Châteauricheux, s’est élevé de plus d’un mètre au-dessus des plus hautes mers. Les eaux troubles ont trouvé en arrière un calme à peu près complet ; elles s’y sont dépouillées des parties les plus grossières de leur fardeau, et, se clarifiant à mesure qu’elles s’éloignaient, elles n’ont porté au loin que la vase la, plus ténue. Les dépôts sont donc allés s’amincissant à partir du premier banc, et les alluvions se sont disposées suivant des plans inclinés vers l’inférieur des terres.

 

Voilà l’histoire abrégée de la formation du terrain des marais de Dol. La zone la plus élevée est celle qui règne le long de la mer, la plus basse celle qui suit le pied des terrains granitiques et schisteux. En 1024, le duc Alain III, au règne duquel remontent la plupart des fortifications où s’abrita pendant quatre cents ans l’indépendance de la Bretagne, fit établir sur la crête des dépôts amoncelés par la mer les digues qui devaient soustraire les marais à son empire ; différens émissaires défendus par des portes de flot ouvertes dans les digues furent creusés soit de son temps, soit après lui, et les générations qui se sont succédé dans la possession de ce territoire ont accepté, sans y apporter aucune modification importante, le système de dessèchement qui leur avait été légué par le XIe siècle.

 
         
   
         
   

 

 

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