CC 01.04 Le-Mont-Saint-Michel Les prisons
  LE MONT SAINT MICHEL
  CC 01.04 AVRANCHES - MONT-SAINT-MICEL
   
  LES PRISONS DU MONT SAINT MICHEL 2
         
 

En 1836, Victor Hugo visita le Mont :

 

"Un lieu bien étrange, écrivait-il ; autour de nous, partout, à perte de vue, l'espace infini, l'horizon blanc de la mer, l'horizon vert de la terre, les nuages, l'air, la liberté ; les oiseaux envolés à toutes ailes, les vaisseaux à toutes voiles et puis, tout à coup, là, dans une crête de vieux mur, la pâle figure d'un prisonnier. Jamais je n'ai senti, plus qu'ici, les cruelles antithèses que fait l'homme avec la nature."

 

Le 17 juillet 1839, les portes du Mont Saint Michel se refermèrent sur Armand Barbès, Martin Bernard, Delsade et Austen. Ils furent immédiatement conduits à la Perrine, formidable tour carrée édifiée à la fin du quatorzième siècle par Pierre Le Roy, qui la baptisa de son prénom. A la fin de l'année d'autres proscrits vinrent les rejoindre : Martin Noël, Rondel, Guillemain, Bezenac. Leur arrivée rompit un peu la monotonie sévère de leur réclusion. Plusieurs femmes, accompagnant leurs maris, furent autorisées à résider dans la ville du Mont et à visiter de temps en temps les détenus. Les 5 et 6 février 1840, arrivèrent, Blanqui, Charles, Herbulet, Quignot, Godard, Hendrick et Dubourdieu. La vie de ceux ci est restée un peu mystérieuse pour nous.

 
 
         
 

Les autobiographies que les prisonniers ont écrites sont sujettes à caution et il est très difficile de découvrir la vérité dans ces pages véhémentes, écrites sous le coup de la colère ou de l'indignation. Il semble bien, toutefois, que les directeurs des prisons, exagèrent leurs responsabilités, prirent quelques mesures beaucoup trop sévère pour prévenir l'évasion de leurs détenus (16).

 

Armand Barbès resta au Mont jusqu'en 1846, époque à laquelle il fut transféré à la citadelle de Doullens. Il y écrivit une partie de ses mémoires publiés à Paris, en1851, sous le titre de Dix ans de prison au Mont Saint Michel et à la citadelle de Doullens.


C'est au Mont que Mathieu d'Epinal écrivit les poésies ; il leur donne pour titre : Mes nuits au Mont Saint Michel et pour épigraphe ces vers de A. Barbier :

 

Oui le poète est libre, ô puissance du monde !
Tyrans, rois ou tribuns, enchainez son essor,
Plongez-le dans la nuit d'une geôle profonde,
Et brisez dans ses mains sa plume, son trésor ;
Et le fier prisonnier, de ses deux lèvres d'or
Epanchera sur vous le fiel de la vengeance,
Couvrira de mépris votre immonde puissance
Et devant l'échafaud chantera votre mort.

 

S'il est vrai que l'indignation fasse le vers, il faut avouer que celui de Mathieu d'Epinal, malgré ses apostrophes, ses redondances, sa rhétorique, est singulièrement froid. Sa poésie est faite de lieux communs, longuement développés en stances pompeuses. Seule la lettre qui sert de préface à l'ouvrage est émouvante, quoique le style en soit gâté par une description d'un réalisme excessif. Le poète s'attarde un peu trop sur un meuble qui ornait, de toute nécessité, la cellule de chaque détenu. Son récit de la sortie est plus émouvant. Le passage subit, raconte Mathieu, d'une atmosphère lourde ou brûlante à une température humide, froide jusqu'à la glace, est mortel.

 
         
 

"Après une heure de promenade au grand soleil, sur des dalles de granite échauffées comme les briques d'une fournaise, exposées à la réverbération d'une grève blanche, de huit lieues carrées, sans autre abri que le ciel, nous rentrons haletants, ruisselants de sueur, les yeux éblouis, aveuglés, nous rentrons, dis-je, tout à coup, par l'Eglise sombre et fraîche ; nous descendons ensuite sous les voûtes qui nous surplombent et nous glacent. La transpiration s'arrête, les pore sse referment et la circulation se trouve ainsi obstruée, sans qu'aucune action puisse la rétablir. (17)"

 

Toute une littérature fit alors éclosion au Mont Saint Michel. Tout le monde écrivait, vers ou prose et la contagion gagna le médecin qui éprouva le besoin de consigner ses impressions dans un opuscule dont le titre est vraiment curieux :

 

"Episode littéraire pour servir à l'histoire des ouvriers de la pensée relatif au testament médical philosophique du Docteur Dumons de Montaux, dernier médecin pénitenciaire du Mont Saint Michel."


Certes, ce n'était pas une sinécure que la place de directeur, de médecin et d'aumönier, dans la fameuse prison.

 
 
         
 

Les fonctionnaires, les gardiens et jusqu'au plus modeste gardes-chiourme étaient continuellement dénoncés par leurs victimes ou s'espionnaient entre eux. L'administration supérieure refusait, disait-on, aux médecins les remèdes nécessaires ; l'aumônier était traité de monstre en soutane ; le directeur de barbare, de Néron galonné (sic) ; l'aumônier surtout était villipendé. On l'accusait d'être l'inventeur des grillages destinés à rendre plus étroite la surveillance des prisonniers et leur détention plus rigoureuse, plus atroce. Auguste Blanqui écrivait à son ami Fulgence Girard, avocat du barreau d'Avranches :

 

"C'est un étrange personnage que cet aumônier charpentier qui à un grand fils commis aux écritures, qui ôte sa chasuble après la messe, pour grimper sur les charpentes, qui pose et scelle les verroux, construit les portes des cachots, qui confesse et claquemure ses ouailles. Il est connu comme un homme avide, sans foix, méchant, faux ; il est sale comme un peigne et laid comme le plus laid des singes. C'est lui qui a imaginé les grandes grilles qui ont transformé nos cellules en cage de fer."

 

Bientôt la Presse s'en mêla. Le Journal d'Avranches (18) livra à l'indignation publique les fonctionnaires coupables d'exercer sur les détenus les plus cruels traitements. Directeurs, médecin, aumônier, gardiens protestèrent (19). Le sous-préfet fit une enquête sur place ; le procureur du roi s'émut et ouvrit une information, mais l'administration pénitenciaire, jalouse de ses prérogatives, refusa tout renseignement au magistrat du parquet ; celui-ci en référa au procureur général, qui fit connaître, très sèchement à son substitut "que la maison centrale de détention avait été, comme prison d'Etat, enlevée au Ministre de la Justice et placée dans les attributions du Ministre de l'Intérieur". Le procureur se le tint pour dit et, de ce jour, il n'y eut plus de conflit entre la Sous-Préfecture et le Parquet.


Les détenus s'en étaient mêlés ; deux camps se formèrent. Les détenus politiques, dits les Rouges, menèrent contre le directeur une campagne acharnée ; les insubordonnés militaires protestèrent avec énergie en faveur du directeur M. Regley. Ils se cotisèrent même pour lui offrir une médaille d'or sur laquelle ces mots étaient gravés :

 

"A leur bon directeur, les insubordonnés militaires du Mont Saint Michel Mars 1848.".

 

Une médaille et un brevet en faveur d'un geôlier, offerts par des détenus à leur gardien, le fait est, sans doute, unique dans les fastes de l'histoire pénitenciaire (20).

 

Enfin, en 1863, il n'y eut plus ni prisonniers d'Etat ni détenus de droit commun : le 20 octobre de cette année, le Mont cessa d'être une prison.

 

Des détenus, passons aux bâtiments où ils subissaient leur peine.

 
         
 

Il est assez difficile de préciser dans quelles salles étaient enfermés les détenus politiques et les autres prisonniers au cours des XV, XVI et XVIIème siècles. Au XVIIème, ils furent tous relégués dans un bâtiment aspecté au midi et divisé en trois zones.

 

La zone supérieure, servant anciennement à la mense abbatiale, était habitée par le directeur ; la deuxième zone renfermait les détenus politiques, la troisième contenait le cabanon. Un soupirail, fermé par une trappe, donnait accès à la partie inférieure de ce bâtiment, construit en 1348, par l'abbé Nicolas Le Vitrier. L'ensemble de bâtiment est connu sous le nom de Grand Exil ; le pavillon voisin, appelé le Petit Exil servit pendant longtemps de logis aux gouverneurs.

 

Le Mont renfermait aussi d'autres pièces destinées à des détenus dangereux, entre autre un cachot dit Cachot du Diable, où l'on remarque une élégante colonne du treizième siècle, s'irradiant en fines nervures. Mais il est impossible de déterminer l'époque à laquelle furent construits ces cachots. Quelques auteurs veulent qu'ils aient été édifiés par les chanoines de Saint Aubert (VIIIème siècle), d'autres sous la prélature de Richard 1er (21).

   
         
 

On descendait dans ces cachots par un escalier longeant le roc et c'était à droite la fameuse cage dite de fer. On a dit aussi que les cachots appelés les deux jumeaux, où la maçonnerie se confond avec le roc vif, avaient été habités par des prisonniers d'Etat :

 

"Non loin de l'hospice, écrivait la marquise de Crécy (22), se trouvait la prison d'état qui ne renfermait que deux prisonniers : un chevalier d'O., qu'on soupçonnait d'avoir tué sa mère, à coups d'épée, (quand on disait qu'il était à moitié fou, le prieur ajoutait charitablement qu'on lui faisait tort de l'autre moitié) ; je crois même me rappeler que l'autre était un chanoine de Bayeux qu'on ne pouvait empêcher de faire de la fausse monnaie : c'était chez lui une idée fixe."

 

Il est certain aussi que plusieurs religieux y furent enfermés a toutes époques ; l'un d'eux y demeura séquestré pendant vingt et un ans et ce ne fut qu'après une enquête du procureur du baillage d'Avranches qu'il fut mis en liberté.

 

Cependant, ce serait altérer l'histoire que de prétendre que les détenus étaient enterrés vivants dans l'oubli. Ils étaient au contraire, à part quelques exceptions regrettables, traités avec humanité. Voici, pour preuve, un extrait du réglement applqié aux prisonniers, au dix huitième siècle :

 

"On fera sortir, une fois la semaine, les prisonniers pendant une heure au moins. Ils serontaccompagné d'un religieux. Le prieur visitera tous les mois avec un religieux les prisonniers fous et les détenus."

 

Il faut remarquer aussi que la plupart des abbés et prieurs du Mont Saint Michel furent gens de grande vertu, gardant, pure, avec un soin jaloux, la gloire de leur monastère. Ils n'auraient pas permis que des traitements inhumains fussent exercés sur les prisonniers. Ils étaient, avant tout "pitoyables et bons". L'anecdote suivante rapportée par l'annaliste Dom Huysnes le prouve surabondamment. Sous Dom Placide Chassinat, à une date qui se place par conséquent entre 1654 et 1657 "un gentihomme du gouvernement voulut épouser une riche demoiselle de Bretagne. Il se résolut de l'emmener de force à condescendre à sa volonté, à tout prix que ce fut. Et il la fist entrer dans cette ville du Mont, pour en disposer comme il désirait.Il la fist enfermer dans une chambre d'hostellerie sous bonne garde. Le révérend Placide, sachant ces violences, alla avec des religieuses vers ceste misérable pour savoir la vérité du faict. Il la trouva plutôt prête à mourir qu'à consentir à ce mariage. N'ayant rien pu obtenir par douceur de son ravisseur, il prit la dicte fame en sa tutelle et la délivra de ses mains (23)

 

C'est au Mont que Mathieu d'Epinal écrivit les poésies ; il leur donne pour titre : Mes nuits au Mont Saint Michel et pour épigraphe ces vers de A. Barbier :

 

Telle est, résumée à grands traits, l'histoire pénitenciaire du Mont Saint Michel. On voit que, sous peine de s'écarter de la vérité historique, il ne faut pas éxagérer l'horreur des détentions subies soit par les prisonniers d'Etat, soit par les condamnés de droit commun. Cela n'empêcha pas les amateurs de scènes lugubre d'évoquer longtemps encore, dans les obscurs cabanons du Mont Saint Michel, les infernales oubliettes, les affreux in pace, les spectres des victimes plus ou moins innocentes et de faire d'infortunés écrivains, enfermés dans une cage de fer qui était en bois !

 

ETIENNE DUPONT

 
         
 

Notes

 

(16) Le Mont Saint Michel causait alors un véritable effroi à ceux qui, déjà détenus ailleurs, couraient risque d'être transférés au Mont. Au cours de la session de 1839, Garnir Pagès s'exprimait ainsi : "Les condamnés qui sont à Sainte Pélagie redoutent par dessus tout le transfert à Melun, à Poissy et dans d'autres maisons centrales. A Melun et à Poissy, les condamnés redoutent par

dessus tout leur transport au Mont Saint Michel et je puis, à cet égard, citer un fait saillant, bien remarquable. Des détenus étaient à Poissy. Ils redoutaient d'être transférés au Mont Saint Michel. Que firent-ils ? Ils brisèrent avec intention une porte et forcèrent un tiroir où ils prirent un canif et quelques plumes. Ils se firent traduire devant la cour d'assises de Versailles ; là, comme l'avocat général concluait à quelques années de détentions, ils se récrièrent et, citant le texte de la loi, ils firent voir que c'étaient les travaux forçés qu'ils avaient encourus et mérités. Ainsi, il est un lieu en France où l'on doit être traité de telles sorte que, froidement et par un calcul fait à loisir, on préfère les travaux forçés à l'habitation de ce lieu et c'est celui que l'on choisit pour les condamnés politique."

(17) Mes nuits au Mont Saint Michel, poésie par Mathieu (d'Epinal) ; Paris, Victor Bouton, 1844, petit un-8 de 224 p. Cette lettre est datée du 16 octobre 1842.

(18) Journal d'Avranches, n° du 25 avril 1848.
(19) Même journal, n° du 2 mai 1848.

(20) Voici à titre documentaire, les noms des directeurs des prisons du Mont Saint Michel de 1817 à 1863 ; les dates sont celles de l'entrée en fonctions et de la sortie ; Duruisseau (1817-1827) ; Bouvier (1827-1828) ; Martin Des LAndes (1828-1832) ; De La Rochette (1832-1833) ; Martin Des LAndes (1833-1835) : Baron Morat (Avril 1835- Septembre 1835) ; Prat (1835-1836) ; Deschamps (1836-1838) ; Theurier (1838-1841) ; Bonnet (1841-1842) ; Leblanc (1842-1844) ; Lespinasse (1842-1845) ; Marquet de Vasselot (1845-1846) ; Regley (1846-1850) ; A. MArquet (1850-1851) ; Modot (1851-1852) ; Chappus (Mars 1852 à Mai 1852) ; Bail (1852-1853) ; Peigné (1853-1858) ; MArquet (1858-1864).
M. Regley est l'auteur d'un ouvrage devenu rare : Le guide des visiteurs du Mont Saint Michel et du Mont Tombelaine. Avranches 1949, in-8, lithographie de Flamand. Ce guide a été réimprimé et modifié : Avranches, Bourée 1856.

(21) Il n'est pas téméraire de supposer que ce fut sur l'ordre de Louis XI que les souterrains de l'époque romane furent remaniés et divisés en cachots. M. P. Gout dit que de cette époque datent "les horribles trous privés d'air et de lumière, accolés l'un à l'autre et qui ont reçu le nom des Deux Jumeaux." P. Gout : Histoire de l'Architecture française au Mont Saint Michel, p.68.

(22) Mém. apocryphes

(23) Ms : 209 de la Bib d'Avranches.

 
         
   
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  LE MONT SAINT MICHEL
  CC 01.04 AVRANCHES - MONT-SAINT-MICEL
   
  LES PRISONS DU MONT SAINT MICHEL 1
         
 

Par Etienne DUPONT

Président de la Société Historique et Archéologique de l'arrondissement de

Saint Malo.

L. DURANCE Editeur à NANTES

1908

 

On a envisagé et décrit le Mont Saint Michel sous toutes ses faces ; on a dévoilé les origines mystérieuses de sa fondation ; les chartes, les archives, les manuscrits de la célèbre abbaye du moyen-âge, conservés aujourd'hui pour la plupart à la bibliothèque d'Avranches, ont fait connaître l'état de ses revenus temporels, la vie de ses abbés, de ses prieurs, de ses commendataires, de ses capitaine et de ses soldats. Les chanoines de l'époque primitive, les moines de l'ordre de Saint Benoît et les religieux de la congrégation de Saint Maur ont été successivement évoqués ; la vie claustrale, aussi bien que la vie militaire, concentrée dans son enceinte pendant plus de dix siècles, a été analysée avec soin. Ce corps gigantesque a été, pour ainsi dire, disséqué dans ses fibres les plus intimes ; les architectes ont décrit chaque pierre, et la pierre, à l'appel du savant ou du poète, a répondu ou a parlé.

 
 
         
 

Les cérémonies pompeuses du XVème siècle ont été reconstituées ; le géologue a sondé le socle qui sert de base à l'édifice ; le botaniste a étudié la flore de ce joli petit bois, dont le bouquet de verdure taillé en biseau parles vents du large ondule au pied de la sévère et hautaine Merveille. Les chimistes ont analysé la manne fertilisante des sables qui, à marée basse, entourent le Mont d'un immense manteau gris. Tout semble avoir été dit sur le Mont Saint Michel et sa bibliographie est vraiment copieuse (1). Considéré, toutefois, comme lieu de détention, il n'a pas encore trouvé son historien.

 

Cependant il parait certain que, depuis le XIIème siècle, le Mont a servi de prison. Son isolement le mettait à l'abri d'une surprise et les édifices qui le composent, surtout dans leur partie inférieure, le désignait spécialement sinon pour en faire un lieu de détention dans le sens administratif du met, du moins un endroit propre à recevoir des individus qui, pour une cause ou pour une autre devaient être privés de liberté.


Mais, à ce sujet, les documents authentiques font à peu près défaut et il est nécessaire de remonter au XVème siècle pour parler d'une façon un peu précises des prisons du Mont Saint Michel. A cette époque, Louis XI y aurait fait enfermer le cardinal La Balue dans une cage de fer que certains historiens placent à Chinon et qui, cinquante ans plus tard, aurait servi à incarcérer, sur ordre de François 1er l'infortuné syndic de la Sorbonne, Noël Béda coupable d'avoir écrit sur le roi en termes un peu amers. La captivité de Béda fut-elle aussi rigoureuse qu'on le prétend ? Il est difficile de l'affirmer, mais il semble certain que le malheureux savant mourut prisonnier au Mont, dans les premiers jours de janvier 1536.

 
     
 
 
     
 

Quelques années plus tard, la forteresse reçut des détenus politiques ou plutôt des prisonniers de guerre. Les Mémoires de Charles de Bourgueville, sieur de Bras,

Caennais de marque et écrivain de valeur, en font foi :

 

"Viron ce temps (1546) dit-il, tois gentilshommes écossais qui avaient tué le cardinal Dauid au chasteau de Saint André en Ecosse, furent mis prisonniers par l'autorité du Roy au Mont Saint Michel, dont ils s'échappèrent à la faute de bonne garde et par la négligence du capitaine, le sieur de Montbrun. Monsieur le bailli de Caen et moi furent députés comme commissaires par Sa Majesté pourinformer de ceste évasion et eschappement et le dit capitaine Montbrun, privé de son estat."

 

De Bourgueville oublie de nous dire le nom de ces gentilshommes d'outre-mer ; mais, nous sommes renseignés à ce sujet par un document que nous extrayons du Registre des Tabellions de Cherbourg, pour l'année 1547 :

 

"Le VII décembre, à Cherbourg, devant Jehan Guiffart et Jehan Le Vallois, tabellions et notaire commis et establis au siège de Cherbourg pour le Roy, furent présents nobles hommes Jehan de Fontagnes, seigneur de la Faye, hommes d'armes de la garnison du dit lieu de Cherbourg (suit une énumération sans intérêt de plusieurs hommes d'armes), lesquels nous ont certifié et attesté que le VIème jour d'octobre, dernier passé, fut baillé par les seigneurs gouverneurs généraux de Rouen et mis en la saisigne et garde de noble homme Janot de Lasne, lieutenant en la dicte ville et chasteau de Cherbourg, troys gentilshommes écossois, scavoir : Nirmont Lessetay, capitaine du chasteau de Saint André, Millort de Granges et le seigneur Petit Mel, suivant le commandement et le vouloir du Roy, nostre dit Seigneur, dont nous a esté requis ce présent certificat pour servir et valloir ce qu'il appartiendra. Présents pour témoins, Thierry de Goberville, escuier, et Jullien Fouache, de la garnison."

 

Une annotation de ce même registre dit :

 

 "Les prisonniers furent envoyés par le Roy au Mont Saint Michel, où ils ont esté prisonniers viron dex ans, comme du Mont Saint Michel eschappèrent, dont le cappitaine du dict lieu eut bien l'affaire."

 

Aucun doute n'est donc possible sur l'identité des Ecossais enfermés au Mont et que ne nomme pas de Bourgueville. Nirmont Lessetay n'est autre que Norman Lesley, Millort de Granges Kirkcaldy of Grange, et le seigneur de Petit Mel Pitmillie. Cette altération dans l'orthographe des noms est très fréquente, quand il s'agit de transcrire des noms propres étrangers.

 

Norman Lesley fut, on le sait, un des champions les plus distingués de la Réforme en Ecosse. En 1546, Lesley, à la tête d'une petite troupe de quinze homme força le château de Saint André, égorgea le cardinal Beaton et s'enferma dans la place qu'il venait de prendre, avec Knox, le grand réformateur de l'Ecosse. Henri II, qui soutenait les catholiques dans ce pays, envoya Strozzy assiéger le château qui se rendit peu après. Lesley et ses partisans furent fait prisonniers de guerre, ramenés en France et enfermés au Mont comme en fait foi le Registre des Tabellions de Cherbourg. Il est donc indiscutablement établi que le Mont servit de prison, vers le milieu du XVIème siècle, à des hommes politiques, ayant joués un rôle dans l'histoire religieuse des pays du Nord (1).

 
     
 
 
     
 

Au siècle suivant, le Mont devint une sorte de maison de correction, non pas pour des détenus vulgaires, mais bien pour les jeunes nobles dont les écarts de conduite désolaient les familles. Le régime de ces prisonniers de choix n'avait rien de rigoureux ; c'est ainsi que le comte d'Esparbès qui, en vertu d'une lettre de cachet, était tenu de résider au Mont Saint Michel, occupait dans la petite ville, avec sa femme et sa fille, un logis particulier, voisin de la Porte du Roi. De même, d'autres prisonniers, tel que l'abbé Chavelin, déporté au Mont à la suite d’un conflit entre le clergé et le parlement, avaient pour eux des appartements spéciaux, confortablement aménagés dans l'abbaye même et leur table, disent leurs contemporains de détention, "était servie avec la délicatesse que permettaient en approvisionnements de la communauté et les ressources du pays." En 1694, fut incarcéré un nommé Chavigné qui avait écrit contre l'archevêque de Reims, Maurice Le Tellier un libelle très violent. On a prétendu que Chavigné fut enfermé au Mont, pendant plus de trente ans. Il faut, croyons-nous, être très circonspect au sujet de cette détention que certains auteurs se complaisent à citer, sans preuves, dans l'histoire de la justice arbitraire.

 

Les archives pénitenciaires ont également conservé le nom de Stapleton, jeune homme d'origine irlandaise, dont la famille avait réclamé l'incarcération sous prétexte de mauvaise conduite. L'infortuné, voyant que sa détention se prolongeait terriblement, adressa au roi une supplique pour obtenir sa liberté. Après enquête, l'élargissement de Stapleton fut enfin ordonné ; le prisonnier était resté au Mont pendant vingt quatre ans, de 1749 à 1773. Mais il semble bien que tous les prisonniers de cette époque furent traités avec bonté et avec égards.

 

"Quelques lettres intimes, dit M. l'abbé Deschamps du Manoir (2), trouvées dans une vieille bibliothèque et adressées par des bénédictins à un des amis du monastère, nous font connaître les noms de plusieurs détenus. On les appelle Messieur nos Exilés et les détails qu'on donne sur leur existence montrent que, à part la privation de leur liberté, ils menaient une vie douce près des religieux, qui veillaient à ce que rien ne leur manquât."

 

On peut citer parmi ces détenus, Neveu, de 1747 à 1759, de Canzeler, Collier, de la Roche Courbon, de Saint Germain, Courtin et de la Nouë, en 1748 ; de la Villirouet (1751-1759) ; de Ravannes, Robierne, de Lépine et Millet en 1759. Les registres paroissiaux nous font connaître le nom de plusieurs détenus, enfermés par l'ordre du roi, en vertu de lettres de cachet ; ils sont qualifiés assez souvent de pensionnaires du roi. Les principaux sont : Jean Armez, négociant de Paimpol, mort en 1780, à l'âge de quatre vingt trois ans ; Nicolas de Beaumesnil, d'Argentan, mort en 1772 ; Alexandre César, marquis de Carvoisin, mort en 1705 ; Nicolas Charpy de Roquemont, ancien mousquetaire, mort en 1765; de Kerléan de Kerhuon, ancien officier de marine, mort en 1762 ; Louis Neveu, gentilhomme du Mans, mort en 1961 ; Jacques François du Perenno de Penvern, de Vannes, ancien officier de cavalerie, mort en 1785 ; Louis Poncel de Versaille, mort en 1778 : Louis François Toussaint de Saint-Pern (?) ; Vitemberg de Nantes, mort en août de 1742

 
         
 

Quatre ans avant l'emprisonnement de Stapleton, était entré dans les cachots du Mont le gazetier Victor de la Castagne, plus connu sous le nom de Dubourg et originaire d'Espalion.

 

On a beaucoup écrit sur la captivité de Dubourg et on a prétendu qu'après une longue agonie le malheureux pamphlétaire avait été dévoré par les rats, dans une cage dont il avait sculpté les barreaux à l'aide d'un vieux clou. Vérusmor (3) a raconté la captivité de Dubourg en la corsant de détails atroces et Michelet s'apitoyait aussi sur le gazetier, quand il écrivait :

 

"J'ai dit la cage de Saint Michel en grève ; je n'ai pas dit les fosses où Renneville eut le nez mangé ; mais ce n'est pas son nez, c'est tout son corps que Dubourg, dans sa cage de fer au Mont Saint Michel, eut rongé par les rats."

 

Il faut en rabattre ; l'histoire impartiale et documentée démontre que Dubourg, pamphlétaire peu recommandable, auteur sans talents de libelles tels que le Mandarin et l'Esprit Chinois, triste sire rangé par Voltaire "dans la catégorie de ces pauvres scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit", fut, au contraire, traité avec beaucoup d'humanité par les religieux du Mont.

 

Il est certain, toutefois, qu'il fut mis en cage, car un acte de l'abbaye dit que le prieur pour préserver Dubourg des rigueurs du froid, fit couvrir sa cage de larges planches de bois. Le prisonnier mourut volontairement de faim, le 26 aoüt 1746. Le Mont l'avait reçu en 1745 ; sa détention dura juste un an et non pas trente comme plusieurs auteurs l'ont prétendu.

 

En outre, afin de rendre Dubourd plus intéressant et sa mort plus dramatique, on a forgé de toutes pièces une correspondance très touchante échangée entre Dubourg et ses enfants. Or, Dubourg n'avait point de postérité. Un historien normand, M. Eugène de Beaurepaire, a fait bonne justice de cette odieuse légende en publiant, à ce sujet, des pièces d'une authenticité incontestables. (4). Mais cette étude si consciencieuse n'empêchera pas les visiteurs du Musée (genre Grévin) du Mont Saint Michel de s'apitoyer sur le prisonnier, emmuré sous une voûte basse, derrière une grille et de pleurer avec Michelet ou plus récemment encore avec M. Duquesnel sur le maître chanteur Dubourg.

 
 
       
   
 
         
 

Ce fut, également, sous le règne de Louis XV, que fut interné au Mont, un jeune homme du nom de Desroches, auquel on reprochait d'avoir écrit, à propos de l'enlèvement de Charles Edouard un libelle violent, contenant des vers comme ceux-ci :

 

Tout est vil en ces lieux, ministres et maîtresses ...

Peuple jadis si fier aujourd'hui si servile ...

 

Desroches fut retenu au Mont pendant de longues années et ce fut l'abbé de Broglie qui appela sur le prisonnier l'attention bienveillante de Louis XVI. Le roi le gracia.

 

Ce fut justement, au cours de la prélature de cet abbé, que les prisons du Mont Saint Michel durent être refaites ; elles étaient tombées dans un état de délabrement considérable, alors que le baron allemand Frédéric Karl de Bébambourg, était abbé. Après procès, les héritiers de celui-ci avaient été condamnés à payer aux religieux du Mont une somme de 20000 livres, pour la réparation des lieux occupés par les détenus. Cette somme, à une époque où la main d'oeuvre état à bas prix, démontre l'importance des prisons du Mont.

 

Cependant, lors de l'incendie de 1776, il ne restait au Mont que dix-huit prisonniers, dont trois réussirent à s'échapper. On a prétendu que l'un d'eux, nommé Gautier s'étant élancé, dans le vide, de la plate forme qui s'étend au midi de l'Eglise et qui porte aujourd'hui le nom de Saut-Gautier, se tua net. L'histoire est bien plus vieille. On lit, en effet, dans un sermon d'un prédicateur, inséré dans la Chaire Française au XIIIème siècle (5) qu'un certainGautier "quidam Walterus de cacumine rupis precipitavit se in mare profundissimo, unde locus a quo se  precipitavit adhuc a Normanis apud quos est Saltus Gualteri, dicitur." L'addition manuscrite de Dom Louis de Camps au traité de Dom Huynes mentionne aussi le Saut Gautier à une époque antérieure à l'incendie de 1776 (6).

 

En 1777, le comte d'Artois, puis le duc de Chartres visitèrent le Mont et celui qui, plus tard devait être Charles X, demanda au prieur de faire démolir la fameuse cage de fer. Madame de Genlis rapporte à ce sujet une curieuse anecdote :

 

"Je questionnai, dit-elle, les religieux sur la fameuse cage de fer ; ils m'apprirent qu'elle n'était point de fer, mais de bois ; qu'elle était formée d'énormes bûches, laissant entre elles des intervalles à jour de trois ou quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu'on n'y avait mis de prisonniers à demeure (7); car on y en mettait assez souvent, quand ils étaient méchant, me dit-on, quoique ce lieu fut horriblement humide et malsain. Alors Mademoiselle et ses frères s'écrièrent qu'ils auraient une joie extrême à la voir détruire. A ces mots, le prieur nous dit qu'il était le maître de l'anéantir, parce que Monsieur le comte d'Artois en avait positivement ordonné la destruction. Pour y arriver, on était obligé de traverser des souterrains si obscur qu'il y fallait des flambeaux ; et après avoir descendu beaucoup d'escalier, on parvenait à une affreuse cave où était l'abominable cage. 

Monsieur le duc de Chartres, avec une force au dessus de son âge, donna le premier coup de hache à la cage. Je n'ai jamais rien vu de plus attendrissant que les transports et les exclamations des prisonniers pendant cette ecécution. C'était sûrement la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie au milieu de tout ce tumulte. Mais je fus frappée de la figure triste et consternée du suisse du château. Je fis part de ma remarque au prieur qui me dit que cet homme regrettait cette cage, parce qu'il la faisait voir aux étrangers. Monsieur le duc de Chartres lui donna dix louis lui disant qu'à l'avenir au lieu de montrer cette cage aux visiteurs, ils leurs montreraient la qu'elle occupait. (8)"

 


Dans les années qui suivirent ces visites et dans celles qui précédèrent la Révolution (1780-1789) le Mont Saint Michel a reçut peu de prisonniers. Un gentilhomme, le marquis de Renou y fut interné "à cause de ses débordements" et un ferrailleur émérite, M. d'Assonville, y fut enfermé à la suite de rencontres malheureuses "parce que son épée était devenue un poignard et le duel un assassinat." Le 11 mai 1787, eut lieu une incarcération qui produisit une grande émotion dans le pays et même jusqu'au coeur du Parlement. Un trésorier de la marine, originaire de Saint-James, appelé Baudart, y avait été écroué, sans que l'on sache trop pourquoi. Une supplique en sa faveur fut présentée à Louis XVI, le 19 novembre 1787 :

 

"Sans le vouloir et sans le savoir, y était-il écrit, votre Majesté a peut-être signé l'arrêt de mort du sieur Baudart, en lui donnant pour demeure un rocher battu par les flots de la mer et entouré d'un mauvais air". (sic)

 

Après enquête, le prisonnier fut, dit-on, remis en liberté. D'autres prisonniers politiques y furent aussi emprisonnés à cette époque, mais leur détention n'avait rien de rigoureux. C'est ainsi que M. Sabatier de Cabre, membre du Parlement et pair de France qui s'était associé avec M. de Saint Just aux protestations faites par le duc d'Orléans, dans la séance du 19 novembre 1787, avait la liberté non seulement de franchir l'enceinte même du Mont mais encore de se rendre seul dans les villes voisines et de séjourner dans quelques châteaux environnants.

 

Parmi les détenus de ce temps figurait un officier suisse, nommé Schwartz, emprisonné on se sait pourquoi ; en 1788, pris de désespoir, il se porta sur la tête un terrible coup de bouteille. Il ne survécut pas à ses blessures. Enfin, nous apprend le manuscrit de l'abbé Desmond, "le monastère servait non seulement de prison d'Etat, mais aussi de prison pour certains religieux dont la vie n'était pas édifiante" (9). Au moment de la Révolution, il y avait au Mont, 20 religieux dont plusieurs avait été relégués en raison de leur inconduite. Ils ne pouvaient y dire la messe.

 

Quand les évènements de juillet 1789 furent connus au Mont Saint Michel, l'enthousiasme s'empara non seulement des habitants de la petite ville, mais aussi des religieux de l'abbaye. Le prieur Dom Ganat et le sous prieur Dom Aurore "se firent une joie, rapportent les historiens locaux, d'ouvrir eux même au cri de la liberté les portes de ces froides demeures à un nombre considérable de citoyens." L'exagération est évidente. Des relations dignes de foi démontrent que les cachots du Mont renfermaient alors une douzaine d'individus, détenus non pas en vertu de lettres de cachets, mais bien pour raison de santé ou d'ordre public.


Ce fut à partir de la période révolutionnaire que le Mont Saint Michel compte le plus de prisonniers et de 1793 à 1863, on peut affirmer que quatorze mille personnes y furent enfermées. Au moment où le Mont, débaptisé s'appelait d'abord le Mont Michel, ensuite le Mont Libre, plus de deux cent cinquante prêtres, malades ou infirmes, appartenant aux diocèses d'Avranches, de Coutances et de Rennes et qui avaient refusés de prêter le serment, y furent détenus et durement traités (10). Parmi eux, on peut citer Dom Dutour, professeur à l'abbaye et Dom Curton, cellerier et entre tous Pierre Cousin, curé d'Avranches qui durant sa longue détention, écrivit environ vingt volumes de Mémoires, compilation étrange, sans grand intérêt, conservée aujourd'hui à la Bibliothèque d'Avranches.

 

Les premiers prêtres qui avaient été incarcérés au Mont avaient été mis en liberté, dès le mois de novembre 1793, par les Vendéens qui se dirigeaient vers Granville :

 

"Un détachement de cavalerie, dit Madame de Larochejacquelin dans ses mémoires, se porta au Mont Saint Michel et délivra de malheureux prêtres qu'on avait entassés dans cette forteresse ; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent hors d'état de suivre leur libérateurs. (11)" 


Au mois d'octobre 1793, arrivèrent au Mont Saint Michel près de deux cents prêtres, internés au couvent de la Trinité de Rennes, parmi eux se trouvait Jean Antoine Artur de Oudon, près Nantes, ex chanoine de la Guerche : il mourut en prison le 29 septembre 1794 ; Jean Baptiste Balletier, gardien de l'hôpital de Rennes, mort au Mont le 7 avril 1794 ; Jacques Bigot, chapelain du château d'Orgères, décédé le 2 mai 1794 ; Marie François Charlet, recteur de M2cé, mort le 20 février 1795 ; René Courti de la Blanchardière, aumônier des vaisseaux du roi, mort le 15 juin 1794 ; Pierre Claude Delatouche, recteur de Vendel, mort le 30 décembre 1793 ; Ollivier Juhel, prêtre de Saint Père Marc en Poulet, mort le 27 octobre 1793 ; François Anne Lemarchant, recteur de Saint Uniac, mort le 13 janvier 1795 ; Pierre Loiseleux, chapelain de Saint Sulpice de Fougères, mort le 11 février 1795.

 
         
 

 

Voir archives d'Ille et Vilaine 2 v. 8 et la brochure de M. l'abbé Paris Jallobert intitulée : Le Mont Saint Michel d'après ses anciens registres paroissiaux (de 1600 à 1800)

 

Ce fut surtout à partir du 21 avril 1796 que le Mont fut destiné non seulement à recevoir des détenus politiques, mais encore et surtout des prisonniers de droit commun, ce qui augmenta considérablement le nombre des individus enfermés. L'Administration centrale de la Manche, effrayée par l'audacieuse évasion de Jacques des Touches, de la prison d'Avranches, (on sait avec quel art Barbey d'Aurevilly a fait revivre cet épisode si dramatique de la Chouannerie Normande), demanda à la police générale d'employer des précautions multiples et journalières "afin d'empêcher l'évasion de plusieurs chouans éxécrables détenus dans les cachots du Mont Saint Michel." (12)

Si la période révolutionnaire offre pour l'histoire pénitentiaire du Mont un intérêt assez grand, rien de saillant ne se produisit à ce sujet, du commencement du XIXème siècle à 1811. Un décret impérial, rendu le 6 juin de cette année, fit du Mont Saint Michel une maison de correction.

   
         
 

Elle fut alors organisée administrativement sur des bases nouvelles. De 1811 à la chute du premier Empire, des prisonniers de guerres y furent aussi enfermés, "la volonté de Napoléon remplaçcant les lettres de cachets." 

 

Aux Cent-Jours, le Mont reçut de nouveaux prisonniers dont l'histoire à gardé quelques noms : Le Moine, Chandaysson, Chardellay et La Houssaye "grand jeune homme blond, molle créature plutôt faite pour les loisirs de la vie ecclésiastique qu'il finit par adopter."

 

Trois ans plus tard, la prison du Mont s'appela d'un nouveau nom ; le 2 août 1817 un décret la constituait maison de force et la destinait "à recevoir des individus des deux sexes (13), contre lesquels avait été prononcée la peine des travaux forcés" : le même décret prescrivait d'y détenir jusqu'à leur départ pour une destination définitive les individus ayant encouru la peine de déportation. La garde en était la 43ème compagnie des vétérans dépendant de Cherbourg.

 

Par malheur, cette augmentation considérable en population pénitenciaire fit continuer l'oeuvre, si préjudiciable au monument, de sa désaffectation, oeuvre commencée en 1811. De nouveaux ateliers furent créés, d'affreuses cloisons détruisirent les plus belles pièces ; les hommes furent dans la Salle des Chevaliers (14) et les femmes dans le Réfectoire des Moines ; l'Eglise Abbatiale fut transformé en une filature de coton et la sacristie en cuisine ; aussi Charles Nodier s'écriait-il :

 

" Le chant des saintes solennités y est remplacé par le cri aigu de la scie,

le sifflement du rabot et le retentissement de la cognée."

 

Le voyageur Walsh écrivait de son côté :

 

 "L'Eglise, hélas, est un réfectoire, le cloître un préau ...

Figurez-vous ces malfaiteurs,

ces prostituées sous ces beaux cloîtres

où les disciples du vénérable Robert venaient méditer en paix."


C'est ainsi qu'en 1818, plus de 600 prisonniers remplissaient les plus belles salles du Mont Saint Michel.


On continua, d'après les caprices de politique à enfermer les détenus d'état ; les rouges succédaient aux blancs : Baboeuf, Mathurin Bruno et le conventionnel Le Carpentier, condamné le 15 mars 1820, y vécurent de longs jours. Les religieux racontaient que le farouche Le Carpentier, mort au Mont le 27 janvier 1829 assistait tous les jours à la messe, sauf le 21 janvier, anniversaire de l'exécution de Louis XVI.

 

Après la révolution de Juillet, de nouveaux proscrits furent enfermés au Mont ; parmi eux, on peut citer : Prospert, Roulier, du Tillet, Tharin, Frémendière, Potier, Desclos, Jeanne, Elie, Stuble, Lepage et Blondeau.

 
         
 

Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1834, éclata un terrible incendie : on crut que le Mont allait devenir la proie des flammes. Le feu avait pris, on ne sait comment, dans les ateliers de l'église et s'était rapidement propagé au dehors. Quoique l'occasion fût bonne et tentante, aucun détenu ne s'évada ; tous les prisonniers rivalisèrent d'efforts et, grâce à leur zèle, le feu respecta la Merveille et les logis abbatiaux. Un prisonnier d'état, Colombat, se trouvait parmi des détenus. Il aurait pu s'échapper ; il se contenta de ramasser un clou et avec le clou il conquit sa liberté. Après de patients grattages, il fit un trou dans la muraille de sa cellule et réussit à en sortir. Dans un curieuse brochure, devenue rare, intitulée Souvenir d'un prisonnier d'état (15), Colombat a raconté son évasion :

 

"Arrivé, dit-il, à la dernière chemise du rempart, j'entendis le pas d'un homme qui venait avec son attirail de pêche et qui était chaussé de grandes bottes. Je sentis presque son contact, mais ce fut tout ; j'aurais pu, au besoin, lutter avec lui, mais il aurait crié. Après le passage de cet homme, je suivis mon chemin jusqu'au dernier rempart ; il y avait six tourelles, je choisis celle du Nord, c'est celle par laquelle on hisse les denrées et les vivres. Je reconnus la poulie ; j'y fixai, solidement une dernière corde et m'y laissi couler."

   
         
 

Notes

 

(1) Cf. Notre article sur "Les prisonniers Ecossais du Mont Saint Michel" publié dans The scottish Historical Revieiw, Glasgow : July 1906, p. 506. Consulter aussi : Louis Barbe, Kirkaldy of Grange : Edinburgh, Oliphant Anderson, pp. 41-42. Guéroult : Observation au sujet de la note concernant les prisonniers de guerre écossais, internés au Château de Cherbourg et au Mont Saint Michel. Revue de l'Avranchin, Tome XI, N°1, p. 40 et John Knox : History of the Reformation in Scotland, édité par C. J. Guthrie, pp. 94, 96, 97 London, Adam, 1904. 

(2) Deschamps du Manoir : Histoire du Mont Saint Michel. Avranches 1880. 

(3) Vérusmoir : Pseudonyme d'Alexis Gehin. Cet auteur a publié plusieurs études historiques et géographiques sur le département de la Manche

(4) Eugène de Beaurepaire : La captivité et la mort de Dubourg, 1889. Voir aussi : Archives du Calvados : Ordre du Roi. Série C Dossier Dubourg et dans la revue Encyclopédique, 15 juin 1896, un article de M. G. Lejeal.

(5) Publié par Lecoy de la Marche. Paris 1868.

(6) Ms 20 q. de la Bibliothèque d'Avranches.

(7) Ce passage semble démontrer que, depuis la mort de Dubourg, d'autres détenus furent enfermés dans la cage, puisque Dubourg était mort en 1746, c'est à dire 36 ans, avant la visite de Madame de Genlis au Mont Saint Michel.

(8) Cette cage avait aussi attiré l'attention d'un anglais qui avait visité le monastère en 1775. Elle se trouve dans l'ouvrage de Wraxall junio : Tournées dans les provinces occidentales de la France. Rotterdam 1777, p. 20-21

(9) Manuscrit de l'abbé Desmond (1765-1897). Bibliothèque du Grand Séminaire de Coutance. Consulter également Sarot : Les tribunaux Révolutionnaires dans la Manche.

(10) On nous a rapporté l'anecdote suivante : Un prêtre d'Avranches, M. Briand, avait réussi à dissimuler un bréviaire ; il circulait prudemment de mains en mains ; mais les doigts laissèrent aux feuillets une telle ... trace que les rats, alléchés par l'odeur, dévorèrent une nuit le pauvre bréviaire

(11) Les prêtres étaient soumis à un régime exceptionnellement sévère ; leur alimentation était mauvaise et insuffisante et les geôliers, obéissant aux ordres secrets de l'administration supérieure, se plaisaient à toutes sortes de vexations qui constituaient de véritables tortures morales. Le Livre Blanc de la commune du Mont Saint Michel, pendant la Révolution, révèle sur leur détention des détails qui prouvent à leur égard une extrême dureté

(12) M. A. Le Grin, président du tribunal civil d'Avranches, a publié dans la Revue de l'Avranchin, 1904, numéro 3, plusieurs pièces trés intéressantes, trouvées par lui au greffe du tribunal d'Avranches, notamment l'acte d'accusation de Jacques des Touches et le récit d'une évasion qui se produisit dans le courant de Germinal an VIII.

(13) Jusqu'alors le Mont Saint Michel avait-il reçu des femmes ? Question difficile à résoudre. Michelet à dit cependant : "Le père de Mirabeau fit enlever sa femme pour la mettre à la célèbre maison de Saint Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, si sa fille n'eut intrépidement dénoncé la chose au parlement.

(14) Une vieille gravure du temps nous montre un détenu, Mathurin Bruno, le prétendu Louis XVII, occupé à travailler du bois tout en chantant :

Faut r'prendre le métier
Non d'un sabot, c'est rude !

(15) Cette brochure de 16 pages, signée de L. A. E. Colombat, imprimée à Caen, chez Hardel, était vendue au profit de l'auteur. Une note y signale l'état de quasi détresse dans lequel se trouvait celui qui s'était compromis, si gravement, dans l'affaire du cloître Saint Méry : "Aujourd'hui, amnistié, Colombat, dit cette note, est père d'une jeune famille ; ses infirmités, ses malheurs, son prodigieux courage surtout doivent intéresser à son sort tous les êtres compatissants qui dans cette circonstance, ne verront point une question politique, mais une question d'humanité."

 
         
   

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