CC 03.01 Avranches Les fêtes en 1854 2
  AVRANCHES
  CC 03.01 AVRANCHES - MONT-SAINT-MICHEL
   
  LES FETES D'AVRANCHES EN 1854  -2/7
         
 

Deuxième Journée.

JEUDI.

 

     A onze heures, entrée de l'Association Normande. A midi, ouverture du Congrès agricole, présidé par M. Dugué, préfet de la Manche. A sept heures du soir, séance de la Société Française sous la présidence de l'évêque Mgr Daniel.

 

     Le corps de ville, comme on disait autrefois, les professeurs, les chefs d'administration, les notabilités locales, convoqués par M. le Maire, escortés par les vieux soldats, les rudes et vaillans artisans de la compagnie de pompiers, tambours et musique en tête, partirent, à onze heures, de l'Hôtel-de-Ville pour le Jardin des Plantes, où étaient réunis, au nombre de plus de cent, les Membres de l'Association Normande, ayant à leur tête le Directeur M. de Caumont. Avranches allait recevoir ses hôtes, et, par l'organe de son Maire, elle le fit avec la courtoisie qui la distingue. Le Directeur

répondit avec le tact qui caractérise sa parole discrète et lucide.

   
         
 

Le cortège, grossi des membres de l'Association, que parait un ruban bleu à la boutonnière pour les simples membres, et une rosette à frange d'or pour les dignitaires, se remit en marche, précédé des bannières : c'étaient pour la plupart les écussons des villes de Normandie. On vit défiler rapidement Rouen avec son agneau surmonté de trois fleurs de lis, Evreux au champ fleurdelisé, traversé d'une barre bicolore, Caen à la triple fleur de lis, Alençon aux aigles adossés, Bayeux au léopard d'or et les lettres BX en chef, Cherbourg à la fasce d'argent à trois besants d'or, Saint-Lo avec sa licorne couronnée de fleurs de lis, et les autres qu'oublie une esquisse qui n'a pas de prétention à l'exactitude héraldique. Avranches devenait le siège des Assises scientifiques : « Quatre villes se disputaient cet honneur, dit l'Annuaire de l'Institut des Provinces, et ce n'est qu'après une discussion très-longue qu'un vote a donné à Avranches la majorité des suffrages. »

 

     L'Association se rendit au Musée, et remplit la grande galerie du Laocoon. M. Dugué, préfet, occupa le fauteuil, ayant à sa droite Mgr l'Evêque et à sa gauche M. Bouvattier, sous-préfet. Près d'eux étaient assis M. de St-Germain, député au Corps législatif, et le maire M. Gauquelin. Le Préfet ouvrit la séance par un remarquable discours d'une grave et noble éloquence, où, avec la haute autorité que donne l'alliance de l'élévation des sentimens, de la grandeur des idées et de la moralité du but, il exposait la nature de l'Association, l'action de l'Etat dans l'ordre de ses travaux, et la grande mission de l'agriculture. Plusieurs passages furent chaleureusement applaudis. M. de Caumont, l'archéologue qui le premier en France a réuni en un corps de doctrine les travaux épars, doué à un degré supérieur de la puissance d'association, si difficile à exercer dans un pays centralisé comme le nôtre, l'émancipateur des provinces qu'il laboure en tout sens en jetant les semailles d'où germe le progrès, mais qui n'a pas de champ plus fécond et plus cher que la Normandie, M. de Caumont prit la parole : il rappela l'accueil sympathique fait il y a quinze ans à l'Association parmi nous. Quinze ans, dit-il, sont une longue période dans un siècle où tout change avec une effrayante rapidité. L'Association revient constater les progrès accomplis par ce bel arrondissement, dans l'ordre de l'industrie, de l'agriculture et des beaux-arts. M. de Caumont fut vivement applaudi, lorsqu'en parlant de la suppression d'une allocation de l'Etat, il exprima l'espoir que les récompenses restreintes ne perdraient pas de leur prix aux yeux des agriculteurs qui, à l'heure où la guerre a éclaté, sauraient faire un sacrifice en songeant à l'emploi de cet argent.

 

     L'enquête agricole s'ouvrit immédiatement dans l'ordre des questions du programme. La question prédominante aujourd'hui en agriculture, celle du drainage, fut traitée la première, et M. de St-Germain l'exposa avec cette lucidité persuasive qui donne à l'utile l'élégance et la distinction. Notre ancien ingénieur, M. Marchal, esprit vaillant et convaincu, qui a laissé sa trace profonde dans nos intérêts matériels, comme son souvenir spécial dans un cercle d'amis qui avaient un peu conquis l'utilitaire à la littérature, présenta d'intéressantes considérations sur la fabrication des drains, ces artères de la terre, et sur leurs féconds résultats. Il serait long, et des recueils spéciaux s'en chargeront, de suivre pas à pas la marche de l'enquête : disons seulement que les séances de l'Association offrirent rarement autant d'intérêt. L'influence du sel sur les productions du sol, l'étude comparative de la chaux et de la tangue soulevèrent une discussion de chimie agricole, qui porta l'intérêt à son comble, et dont les principaux champions furent MM. Marchal et Besnou, pharmacien de la marine à Cherbourg. Ce fut une de ces conversations courtoises comme il n'y en a guères que quand on part de principes communs, où la parole de l'un ne fait que développer la pensée de l'autre, où la diversité n'apparaît que comme le stimulant de l'idée, et où l'on gravite par des voies différentes vers la même vérité. Cette discussion, bien conduite, comme disaient les connaisseurs, faisait honneur au président et à l'assemblée. Toutefois, un regret, une plainte éclata, c'était que les machines qui augmentent la puissance de l'homme, et lui laissent davantage l'exercice de la pensée, éprouvassent encore trop de peine à s'introduire dans nos campagnes. Aussi l'Association exprima le voeu pressant que des efforts énergiques et constans fussent faits dans cet ordre d'améliorations, où partout ailleurs est si fortement empreint le doigt de la Providence. Il n'y a rien de petit pour les grands esprits, Deus in minimis, et un simple rouage a son importance pour l'avènement du règne de l'esprit dans cette grande lutte que, depuis son origine, l'homme soutient contre la matière.

 

     A quatre heures se terminait cette première séance, et s'ouvrait l'Exposition artistique, organisée par la Société française, société d'art et d'archéologie. Cette Exposition faisait beaucoup d'honneur à un homme qui apporte en tout le tact et la mesure, joints à une remarquable perspicacité intellectuelle. M. Eug. de Beaurepaire, au riche contingent qu'il recevait de divers lieux de Normandie et de Bretagne, avait réuni, au-delà de toute espérance, des objets d'art et d'histoire de la localité, toutes choses qu'il avait su disposer avec goût, comprendre en savant, et raconter en littérateur. Il avait eu pour auxiliaire un homme rare qui fait du zèle un devoir, qui met le cachet du fini à tout ce qu'il touche, M. Mangon de la Lande, qui, se multipliant dans les circonstances présentes nuit et jour, après avoir été l'âme de l'installation de l'Exposition industrielle, mettait encore la main à l'Exposition artistique et à celle des fleurs. Cette Exposition industrielle, ouverte depuis quelques jours, avait été l'oeuvre d'un grand nombre de Commissaires, dans les travaux desquels ont brillé le zèle et le goût de M. Lemaistre, organisateur du Musée d'Avranches, et naturaliste distingué ; de M. Delaunay, ancien principal, esprit singulièrement fin et ingénieux, aux connaissances variées ; et de M. Hamon, peintre-doreur, l'homme consciencieux et dévoué.

 

     A sept heures, la Société Française était réunie dans la salle du Laocoon, sous la présidence de Mgr Daniel. A qui cette fonction eût elle pu mieux convenir qu'au prélat qui a une action directe sur les monumens religieux du pays, et à l'homme éminent qui a toujours professé pour eux le culte de l'antiquaire, qui a restauré la Salle-des-Gardes du Conquérant, et qui naguères, dans son discours de Directeur, au sein des Antiquaires de Normandie, mettait en contraste avec le clergé de nos jours des hommes supérieurs du sacerdoce d'autrefois, Fleury et Fénélon, qui n'avaient pas compris l'art gothique ? Aussi son discours d'ouverture, qui faisait ressortir les services rendus à notre gloire artistique et monumentale par la Société Française, et montrait l'alliance de la religion et de la science, fut couvert d'applaudissemens.

 

     La première question était celle de l'influence qu'ont exercée sur le développement intellectuel de la Normandie occidentale les abbayes du Mont St-Michel et de Savigny. M. Desroches, le Bénédictin de l'Avranchin, lut un Mémoire d'une abondante érudition sur une question pour laquelle il était préparé par ses patientes et heureuses recherches sur les deux monastères. Plusieurs membres prirent part au débat. M. Fulgence Girard, avec cette parole harmonieuse et châtiée, long-temps silencieuse, mais non oubliée, rappela les nombreux traités de sciences et d'art que renfermait le Mont Saint-Michel ; et considérant ce monastère comme une école d'architecture, et la science de ses moines comme un enseignement, il s'attacha à démontrer l'influence qu'il avait eue sur l'art en général, et sur l'origine et la propagation de l'architecture ogivale. M. Laisné exposa que les relations du Mont Saint-Michel avec le monastère du Mont Cassin amenèrent dans l'abbaye normande des savans italiens, comme Suppon et Lanfranc, des manuscrits classiques, comme le De Oratore, et un prélat italien, Michel, sur le siège épiscopal d'Avranches. La fixation du siège d'Ingena confirma la plupart des opinions reçues sur les restes que nous possédons. La discussion s'anima sur l'antiquité relative des paroisses d'Avranches, discussion dans laquelle M. de Beaurepaire appela à son aide l'histoire locale, M. Laisné la tradition, M. Bordeaux les généralités. L'étude des monumens romains de l'Avranchin fut l'objet d'un bon Mémoire lu pour son auteur, M. Sauvage, par M. Renault, un des antiquaires dévoués de Coutances, Inspecteur divisionnaire de l'Association. Le vitrail de Notre-Dame-du-Touchet, sur l'observation de M. de Beaurepaire, reçut pour sa restauration une allocation de la Société, et Mgr Daniel promit d'étendre sa sollicitude sur les tombes trop peu respectées, asiles des morts, objets d'histoire et d'art. A la fin de la séance, Mgr annonça à l'assemblée que M. Levéel, sculpteur, faisait don au Musée de la ville d'Avranches de son buste de Daniel Huet.

 

     Le même jour, à deux heures, l'Evêque avait béni la cloche de la nouvelle chapelle de l'Hospice, chapelle romane composite, érigée sur les ruines d'un oratoire gothique bâti sous Saint-Louis ; il y avait prononcé un discours, et, après la cérémonie du baptême, où Mme Dugué était marraine et M. Bouvattier parrain, Mme de Saint-Germain et Mme Le Moine des Mares avaient fait une quête abondante, comme on devait l'attendre dans la maison des malheureux. Leur mère, Mme de La Conté, Supérieure, en élevant cette chapelle, réalisait un rêve de vingt années, et recevait une de ses récompenses terrestres.

 

     La journée pouvait se résumer en trois mots : Science, Religion, Charité.

 
     
   
     
   

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