CC 03.01 Avranches Les fêtes en 1854 7
  AVRANCHES
  CC 03.01 AVRANCHES - MONT-SAINT-MICHEL
   
  LES FETES D'AVRANCHES EN 1854  -7/7
         
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Septième Journée.

MARDI.

 

     Tirage de la Loterie départementale

     Tirage de la Loterie du Bureau de Charité.

 

     Si de nos jours la Charité est la compagne du plaisir, la sanctification de la joie mondaine, le retour du coeur heureux vers nos semblables inférieurs, qu'elle soit l'effusion du bonheur, du bonheur qui rend bon, qu'elle en soit la rançon, car la joie fait peur, et c'est un commun proverbe : « Il m'arrivera malheur ; j'ai trop ri, » qu'elle soit enfin l'acte réfléchi d'un devoir, assurément nulle part plus qu'en cette cité, la Charité ne marche avec le plaisir, quelquefois par derrière, plus souvent en avant. La Comédie d'un de ses noms s'y appelle la charité, le Bal collecte, la Cavalcade aumône, la Loterie bienfaisance, l'Exposition bénéfice des pauvres, la Musique dans l'église quête ou part des indigens. La Loterie est une autre forme de l'ingénieuse Charité, forme grossière, si elle ne recouvre qu'une pensée égoïste et mercantile, si elle est l'achat de l'espérance, la convoitise du gros lot, le placement sur le hasard ; mais si auprès de l'espérance se place la bienfaisance, la compassion, si au-delà de l'objet convoité apparaissent la faim, la nudité, la plaie des misérables, le devoir, Dieu : alors que Mammon fasse sa part, Dieu fera bien la sienne. En outre, acte de complaisance ou d'affection, elle devient un devoir de sociabilité ou la dette de l'amitié. Quoique la Loterie ne soit pas la forme pure de la bienfaisance, il y a tant de mal sans compensation qu'il faut applaudir au bien qui n'est pas sans mélange. L'excellent oncle Toby laissa échapper un juron ; mais l'ange qui tient au ciel le livre des péchés, en inscrivant la faute, versa une larme qui l'effaça.

 

     La Loterie était une solennité purement municipale : c'était la seule de cette nature. Dans tout le cours des fêtes, l'administration avait été présente partout et nulle part. Après avoir été la pensée qui prépare, elle avait été l'oeil qui surveille. Elle planait au-dessus de tout sans se mettre en évidence. L'Hôtel-de-Ville avait été le point central d'où avaient rayonné les fêtes de l'esprit et du corps : c'est de là qu'étaient partis les programmes des Congrès, le sujet de la Cavalcade ; c'est là que s'étaient faites les souscriptions pour le Bal et pour les Courses, là que s'était organisée l'Exposition départementale. Dame du logis, l'Administration s'effaçait pour pratiquer l'hospitalité ; comme une maîtresse de maison, elle se chargeait du bonheur de ses hôtes, et, selon les lois du savoir-vivre, elle leur offrait la liberté, le plaisir, sans leur en faire voir les sources et les instrumens. Aussi est-ce à l'action municipale, et à son principal directeur, M. Gauquelin, maire, que revient la plus grande part d'honneur et de reconnaissance dans cette semaine de solennités. Du reste, cet hommage était rendu, même dès le commencement des fêtes, par le journal qui en a parlé le premier, le Siècle, dans lequel M. de la Bedollière disait : « Nous félicitons l'administration municipale de tous les soins ingénieux qu'elle a pris pour donner de l'éclat à cette solennité, et de l'hospitalité gracieuse avec laquelle sont accueillis les nombreux étrangers qu'Avranches a reçus dans son sein ; » et à la fin de ces fêtes, le Préfet remerciait la ville « de sa splendide hospitalité. »

 

     La séance du tirage était présidée par le Maire, assisté des membres du conseil communal, et entouré des Commissaires qui avaient organisé l'Exposition, placé les billets de la Loterie, et en partie concouru aux décisions du Jury. M. le Maire adressa quelques paroles empreintes de ce bon sens, de cette sagesse pratique et paternelle qui font de ses discours de solides et utiles leçons. Cette Loterie avait un caractère particulier : c'était une Loterie d'hommes. Les objets utiles ou nécessaires, le comfort du foyer, l'ustensile du ménage, l'étoffe solide, l'instrument industriel, le luxe de l'artisan, tels étaient les lots d'une Loterie qu'avaient payée principalement l'ouvrier, le bourgeois, l'écolier, le domestique. Il n'y avait de luxe que les fleurs, les pots de fleurs, ce superflu nécessaire de tout le monde, pour relever et égayer la physionomie sévère du hasard. Du reste, il ne fit en cette circonstance, comme toujours, que de ces coups pleins de finesse et d'à-propos, de piquantes railleries, d'ingénieux rapprochemens, de touchantes comparaisons : on lui donnait l'esprit de tout le monde. Il avait au moins le mérite de l'avoir provoqué. Dispersés maintenant partout, dans l'échoppe et l'atelier, sur la fenêtre de l'ouvrière, ou dans la chambrette de l'étudiant, dans la mansarde du domestique, ou, comme dit Schiller, dans l'armoire odorante où la ménagère serre le linge qu'elle a filé, ces objets rappellent un sourire du sort et les Fêtes de l'Exposition.

 

     La Loterie qui suivit était celle du Bureau de Charité : c'était une Loterie de dames ; aussi sa composition, sa disposition dans un ordre élégant sur une estrade, dans la galerie centrale du Musée, en faisait un brillant écrin. C'était l'oeuvre des dames patronesses qu'il faudrait nommer toutes, s'il fallait nommer toutes les représentantes de la grace et de la charité, mais qui sont heureuses d'être personnifiées dans leur présidente, madame de Chavoy. Leur dévouement a formé comme un réseau qui enveloppe toutes les misères de la cité, et dont chaque maille forme, pour chacune d'elles, un domaine de surveillance, d'aumônes, de consolations. Rien n'échappe à ce filet de la charité, qui plonge jusque dans ces profondeurs où se cache la pauvreté honteuse, la débauche qui mendie, la cupidité qui thésaurise. La bourse où elles puisent, c'est la leur d'abord, et cette caisse intarissable du Bureau de Charité où s'épanchent, par cent canaux, les dons de la bienfaisance, du hasard et du plaisir.

 

     Aussi, pour ne parler que de cette période des fêtes, la Loterie de l'Exposition avait produit 1,093 fr. ; les droits d'entrée 985 fr. ; la cavalcade 2,651 fr. ; la loterie de charité 2,823 fr. ; l'entrée à l'Exposition artistique et la vente de son livret 700 fr. ; l'entrée aux séances de l'Association...... ; la souscription des cavaliers pour frais de costumes plus de 2,000 fr. Ajoutez à ces débours volontaires les 2,356 fr. des souscriptions pour les Courses, dont, il est vrai, une partie est venue du dehors, rappelez les 3,000 fr. des représentations théâtrales, les 10,747 fr. des souscriptions au bureau de charité, les 400 fr. de la collecte du bal du cercle, les 201 fr. de la quête à la messe de Ste-Cécile, les 107 fr. de la quête à une mascarade, les 1,300 fr. des sermons de charité, les 100 fr. de la messe des Montagnards, les 84 fr. des représentations militaires d'Odessa et de Bomar-Sund ; vous aurez une idée importante de la générosité et de la charité dans ce pays, et l'on admirera sans doute qu'une ville de 9,000 habitans ait pu, en moins d'une année, et, pour ne parler que des canaux visibles, faire affluer dans le tronc de la pauvreté une trentaine de mille francs. Le budget de la misère aura donc été riche en cette année de souffrances : Dieu envoie à la charité la disette pour l'éprouver, et après l'épreuve heureuse, ses bénédictions, mais le repos, jamais.

 

     Parmi les lots donnés pour la Loterie par les Dames patronesses, ou recueillis par elles, et déposés par ces abeilles intelligentes et laborieuses dans ce Bureau qui est la ruche de la charité, on remarquait le thé de Mme de Saint-Germain, la table des avoués, la belle Suspension des dames patronesses, les fauteuils de Mme de Chavoy, la présidente. La main prestigieuse de la Bienfaisance allait métamorphoser ces objets, le beau en utile, le superflu en nécessaire, la soie en bure, le cristal en poterie, l'or et l'argent en fer. Le tirage était dirigé par M. de Tesson, l'ordonnateur du Bureau, qui sait agir avec zèle et écrire avec talent en faveur de l'oeuvre dont il est le premier travailleur. Les Dames patronesses étaient le plus bel ornement de cette solennité, et lui donnaient un saint et auguste caractère. La salle de bal, où elle avait lieu, était devenue comme le temple de la Charité, où il ne manquait que les malades guéris, les déguenillés vêtus, les affamés nourris, les travailleurs occupés, les désespérés consolés. Ils y étaient par la reconnaissance et pour la pensée.

 

     Cette journée pouvait s'appeler les Jeux du Hasard et de l'Amour, puisque c'est Amour que veut dire Charité.

 

     C'était la fin de l'Heptameron.

 

ÉPILOGUE.

 

     Alors Avranches dit : Mes fils bien-aimés, vous avez le coeur dévoué, l'imagination féconde et la main habile. Vous m'avez donné une semaine de splendeurs et de félicités : je suis contente et je sais me souvenir. Mon nom est maintenant dans toutes les bouches : les cités, fières de leurs temples et de leurs palais, me célèbrent, moi, l'enfant de la nature, la fille des champs et de la mer. Paris me salue de mon nom antique Ingena, la belle vue ; mes fils me nomment la belle, c'est bien ; mes soeurs disent un peu moins, mais c'est plus encore : Alençon m'appelle la jolie, Bayeux, la charmante, St-Lo m'a nommée l'Athènes de la Manche, flatterie classique et quelque peu surannée. Beaucoup de jeunes poètes m'appellent la coquette ; c'est une épithète inexpérimentée et d'un goût hasardé. Mais le bon coeur et l'esprit éclairé ne voient que le fond de l'âme, l'intention, cette belle chose tant trahie par la langue, trahie par le bras. La volonté, le dévouement, la douce bonne foi, voilà des vertus de l'Age d'or qui vivent encore parmi nous. Ce témoignage, votre unique récompense, il tombe de mes lèvres avec bonheur : soyez remerciés de ce zèle à inventer, de cette bonne grace à agir. S'il y a eu quelques ombres dans ces fêtes radieuses, je veux n'ouvrir mes yeux qu'à la lumière, et mon coeur qu'à la reconnaissance. Ce soupir que vous entendez, ce n'est pas un reproche, c'est un regret : n'est-il pas vrai qu'une autre fois, à pareille fête, vous n'oublierez pas ce qui fait une grande part de ma gloire et de mes délices, les lettres et la musique, le langage de l'âme, le souffle de l'esprit ? A moi, qui ne puis rivaliser par les temples et les palais, que me resterait-il de mon empire, si je n'étais la ville de toutes les élégances, et surtout de celles de l'âme et de l'esprit ! Merci donc à tous : à vous, mes intendans, qui dénouez d'une main discrète les cordons de ma bourse au plaisir ; à vous, mes savans qui, n'ayant presque plus rien à apprendre dans mes domaines, voulez entrer dans de plus vastes espaces ; à vous, mes chevaucheurs, qui savez qu'il y a quelque chose encore au-dessus de la force et de la grace ; à vous, mes laboureurs, qui voulez cheminer sûrement entre la tradition et le progrès ; à vous, mes soldats, ornement de mes fêtes, gardiens de mes foyers, qui voulez, à l'heure des armes, abdiquer votre volonté au profit de l'ordre et du devoir ; à vous, mes jardiniers, qui inscrivez mon nom sur des fleurs nouvelles, et préférez le beau au bizarre ; à vous, belles dames, de choeurs bondissants, qui mettez le goût avant le luxe, et la pudeur avant tout ; à vous, belles âmes de la pitié souriante ; quant à toi, conteur au bon vouloir, qui sèmes l'éloge pour faire germer l'émulation et fleurir la récompense, de qui l'on dira sans doute qu'il est plus facile de prendre à Boccace et à Marguerite leur frontispice, qu'à l'une sa plume d'ivoire, à l'autre sa plume d'or, reçois aussi ta part de cette belle parole : Paix aux hommes de bonne volonté !

 
     
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