Cueilleurs de plantes médicinales
     
         
  CUEILLEURS DE PLANTES MEDICINALES

 

 Par

Georges Dubosc

Chroniques du Journal de Rouen Octobre 1896

 

Suivant l'amusante parodie du pauvre Jules Jouy : Quand reviendra le temps gris des rhumes, où sonne des toux le rythme profond, nous serons bien heureux de trouver la bonne tasse de tisane qui nous rendra la santé. Eh bien, à proprement parler, le mois de juin est la saison de la tisane.

 

C'est le moment où les cueilleurs de plantes médicinales, profitant de l'épanouissement de toutes les fleurs, s'en vont faire la cueillette, ramasser les simples, qu'ils revendront ensuite aux pharmaciens, lorsqu'elles seront séchées.

 
 
         
 

C'est un art plus difficile qu'on ne croit que celui de savoir préparer et sécher les plantes médicinales. Il y faut du soin et certaines connaissances, et, parfois, nos santés en dépendent. Que des plantes, entrant dans une potion, n'aient pas été bien classées, bien séparées, et voilà notre remède produisant un tout autre effet que celui attendu ! Une distraction, lors du classement et de l'arrangement et on peut nous administrer, au lieu d'un calmant, un de ces bons « bouillons d'onze heures » qlui nous envoient, par le rapide, ad patres.

 
     
 

Aussi, les vendeurs de plantes médicinales sont-ils gens méticuleux et adroits, sachant que, bien souvent, le petit peuple court plutôt chez l'herboriste que chez le médecin. Aussi, prennent-ils les plus minutieuses précautions pour exercer, sans danger, leur humble métier. Ils savent fort bien quelles fleurs doivent être émondées de leurs boutons ou de leurs pédoncules, qui n'ont pas les mômes qualités ; ils connaissent celles qui doivent être séchées avec leurs calices, et telles autres qui doivent en être privées, et ils n'agissent, qu'à bon escient !

 

Le séchage est la grande affaire, une affaire de pratique et de main.

 
 
     
 

Autrefois, les cueilleurs de simples, fort nombreux à la campagne, et qui ne vendaient pas que des plantes en vert, faisaient sécher leur cueillette au soleil, en plein air.

 

La dessication se fait plutôt maintenant en chambre, et voulez-vous que nous vous dévoilions un des secrets de la profession ? La plupart des vendeurs de plantes desséchées ont le bon esprit d'installer leur logement dans le voisinage des boulangeries, et surtout le plus près possible de leurs fours. Ils ont ainsi, pour leur usage, des étuves à bon marché. Le pain qui fait vivre, la pauvre plante des champs qui guérit s'élaborent l'un à côté de l'autre, et ceci aide cela.

 
 
 
         
 

Triées avec délicatesse, posées l'une à côté de l'autre, sans se mélanger, les fleurs et les feuilles sont placées sur des claies ou sur des tamis, et on les laisse ainsi sécher suivant le temps et suivant la nature de la plante, un ou plusieurs jours. Autant on a mis de soin à placer et à poser les plantes dans leur séchoir, autant faut-il en déployer pour les retirer, de peur de les mélanger. Parfois même, les bons sécheurs de plantes les examinent brindille à brindille, craignant qu'un coup de vent ait pu les mêler entre elles, à l'insu de tout le monde.

 

Toutes les plantes médicinales ne sèchent pas, du reste, avec la même facilité. Voici, par exemple, la bonne bourrache, la fleur des rhumes et des toux, qui ne subit la dessication que très difficilement. Par contre, d'autres plantes, une fois préparées, bien desséchées, changeront en très peu de temps. Parmi les poisons, la ciguë, par exemple, restera très longtemps dans son état sec, et c'est très probablement cette facilité de conservation qui avait dû la faire choisir par les Grecs comme leur poison... officiel.

 

D'autre part, la jusquiame attirera en quelques heures l'humidité de l'air, deviendra moite, ridée, incolore et se moisira en quelque temps.

 
 
     
 

Les cueilleurs de plantes connaissent toutes ces particularités du séchage et en remontreraient sur ce chapitre aux plus malins.

 

Vous pensez peut-être qu'il faut aller loin, courir la campagne et les champs pour trouver les simples ou les plantes médicinales, dont les provisions recueillies seront vendues et livrées aux pharmaciens de nos villes ? Détrompez-vous. Les cueilleurs d'herbes et de fleurs ne s'éloignent guère des environs de Rouen, dont la flore fournit amplement de quoi alimenter leur humble commerce, assez lucratif au demeurant et qui aide pas mal de gens à gagner leur vie. J'ai, là-dessus, les confidences d'un brave cueilleur de plantes, qui, pendant de longues années, a livré ses commandes dans toutes nos pharmacies rouennaises, et qui connaît les bons endroits où on est sûr de faire ample récolte.

Il vous dira, par exemple, que point n'est besoin d'aller en Auvergne, qui a la spécialité de pas mal de plantes médicinales, pour trouver la digitale.

 

Vous rencontrerez ces grandes fleurs purpurines en forme de cloches, suspendues et rangées d'un seul côté de la tige, dans les coins sablonneux et, pierreux qui avoisinent l'ancienne Ferme Podevin, dans le vallon du Trou-d'Enfer, cette ferme où résidèrent longtemps les jeunes détenues. Certains cantons de la forêt de La Londe, du côté des Essarts, ont aussi la réputation de fournir la digitale, qui se reproduit toujours aux mêmes endroits.

 

Le Trou-d'Enfer, ce repli de coteau, sauvage, abrité et peu fréquenté, est, du reste, un vrai jardin botanique. A côté de la terrible digitale, vous y trouverez encore les tiges traçantes d'une bonne plante pectorale, la mauve, dont les fleurs d'un bleu pâle vont bientôt commencer à s'ouvrir.

 
 
       
   
 
     
 

Sur le versant de gauche, avoisinant les bois, voici les fleurs d'un jaune doré du millepertuis, un excellent vulnéraire, connu comme un remède populaire pour la guérison des coupures.

 

Voici encore, de ce côté, l'origan, une petite fleur aromatique d'un rouge cendré, réunie en petites houppes, et l'hièble, une espèce de baie, semblable au sureau et qui n'est guère employée maintenant que par... les mastroquets peu scrupuleux qui s'en servent pour colorer leur vin. Et encore est-il abandonné depuis l'invention de la fuschine ?...

 

Mais le Trou-d'Enfer, qui vaut mieux - comme vous le voyez - que sa réputation satanique jadis mal odorante, n'est pas le seul jardin botanique où les pauvres gens vont faire la cueillette des simples. L'un des endroits les plus riches, les plus fournis de plantes de toute espèce, était la ligne de chemin de fer de Rouen à Paris, dans la traversée de la vallée de Darnétal, entre le tunnel Beauvoisine et le tunnel de la côte SainteCatherine.

 
 
         
 

Pendant les mois de floraison, de juin à septembre, s'épanouissait toute là série des plantes médicinales, qui semblent s'être donné rendez-vous sur ces talus ensoleillés. A quelle influence est donc due cette réunion de fleurs et de corolles ?

 

Tout simplement à ce qu'un brave employé du chemin de fer qui, à ses modestes appointements, joignait le gain que pouvait lui procurer la vente et la fourniture des simples, avait eu l'idée de semer, en cet endroit, les graines des plantes médicinales, qui lui étaient souvent demandées par les pharmaciens, dont il était le fournisseur. Dans ses excursions aux environs de Rouen, les jours de congé, il récoltait les graines, puis il les semait à la volée le long des remblais, sur les revers du tunnel, dont il était le gardien, comptant sur le soleil et la pluie pour les faire pousser et grandir, se réjouissant à l'idée de sa moisson prochaine.

 
 
         
 

A peu de frais, sans léser aucunement la Compagnie de l'Ouest-Etat, il avait là, tout le long de la voie, un  vrai terrain botanique, à l'ombre et au soleil, d'autant plus précieux qu'étant enclos sur toute sa longueur, il n'y avait point à craindre les incursions des concurrents... car il y a des concurrents, même dans le cornmerce des plantes médicinales.

 

C'est. ainsi qu'on rencontrait sur toute cette ligne de la vallée de Saint-Hilaire : la patience rouge, le sang de dragon, dont on emploie les feuilles longues, étroites et veineuses, qui rendent un suc rouge comme du sang ; la tanaisie, une plante qui croît d'habitude au bord de la Seine et qui a été acclimatée dans le ballast, où l'on peut voir, au mois de juillet, ces fleurs jaunes en ombelles, dont on se sert comme stomachique ; le mélilot et ses fleurs d'un jaune clair, très difficiles à sécher et qui sert pour une eau guérissant les ophthalmies ; le pas-d'âne, une plante très aromatique, qui couvre tout le revers du tunnel de Beauvoisine, tout le long de la rue Descroizilles, et qu'on trouve aussi au garage de la gare Saint-Sever.

 

Toutes nos voies ferrées, avec leurs remblais incultes, peu fréquentés, leurs terres rapportées, sont d'excellents terrains pour les plantes médicinales de toute espèce.

   
         
 

A l'abord des voies de la gare Saint-Sever, poussait, par exemple, en grande quantité, la verveine officinale, dont les feuilles servent pour une tisane : le sommet du tunnel de la côte Sainte-Catherine est aussi couvert de ses petites fleurs roses, dont se couronnaient jadis les druidesses.

 

Sur la nouvelle voie de la gare Saint-Sever, fleurit également la douce-amère, mais on ne se sert guère de sa petite fleur violette ; on coupe plutôt, en petits fragments, sa tige creuse, à moitié remplie d'une espèce de moëlle, qui sert comme dépuratif.

 

La ligne ferrée, rien qu'aux alentours de Rouen, fournit chaque saison quarante à cinquante bourrées de douce-amère. L'armoise, fort usitée en herboristerie, s'était aussi propagée très vigoureusement. dans les parages des ateliers de Sotteville, près du nouveau dépôt, et c'est par là qu'on allait la cueillir.

 

Si propices soient-ils à la culture de nombreuses espèces, les remblais des lignes de chemins de fer ne peuvent pas se prêter à toutes les cultures. Mais il n'y a jamais bien loin à aller pour trouver les simples sous la main.

 
 
         
 

La racine de « patience », un dépuratif souvent employé, qu'on reconnaît à sa teinte jaune, une plante qui pousse dans les prés, se rencontre, par exemple, dans les prairies de Grammont, près du pont à escalier qui traverse la voie ferrée.

 

Pour trouver la valériane, chère aux gens nerveux, il suffît de suivre les bords de la Seine, de Croisset jusqu'en Basse-Seine ; elle abonde le long des talus du fleuve. Seulement, c'est une cueillette assez difficile; on ne se sert, en effet, que des petites racines jeunes, quand la plante a tout au plus deux ans, et ces radicelles ténues, qu'il faut laver avant de les faire sécher, exigent des soins méticuleux.

 

Les prairies de Sotteville fournissent aussi une plante connue dès l'antiquité et chantée par les poètes, le colchique qui, tout comme la police rouennaise, a une réputation canicide, et que le bon peuple appelle « le tue-chien ».

 

C'est une plante de printemps, mais dont la fleur rouge n'apparaît qu'en septembre. On se sert encore de sa racine qui forme deux bulbes farineux quand ils sont séchés, pour les maux de gorge. Pour trouver la racine de bardane et ses grandes feuilles, si souvent reproduites par nos paysagistes, depuis que notre compatriote, le peintre Le Poittevin, les avait mises à la mode, il fallait aller un peu plus loin et pousser une excursion jusqu'à la ferme de la Grande-Madeleine, la ferme Ponchy.

 
 
         
 

D'après la légende populaire, sa racine qui est très longue, très difficile à arracher, est souveraine contre les glaires. Pour la pariétaire, vous la trouverez le long des Petites-Eaux et sur les talus et les murailles de la propriété formant l'angle entre la route de Bonsecours et la route d'Eauplet. Quant « à la gui, gui, la guimauve », dont la pâte est devenue populaire, mais dont on use également comme gargarisme, sa racine abonde dans certains jardins de la route de Lyons.

 

Connaissez-vous le Sceau de Salomon, dont les fleurs ressemblent un peu au muguet ? C'est un astringent, et la médecine populaire vous dira que sa racine est excellente contre les hernies.

 

Toujours est-il que les bûcherons de la forêt de Lyons, où on rencontre souvent cette racine, vous citeront des cures phénoménales dûes au Sceau de Salomon. IIl est vrai qu'on vous racontera que rien n'est plus souverain pour les enfants rachitiques que de les faire coucher sur un oreiller de fougère mâle. Après tout, cela vaut bien un pèlerinage à Saint-Barnabé pour les enfants noués ; à Saint-Marcou, pour la débilité infantile ; à Saint-Maur, pour la franche-terre, une maladie de peau ; à Saint-Saturnin, pour la migraine ; à Saint-Eutrope, pour l'hydropisie et aux mares baigneresses du pays de Caux, à Caillouville ou à Biennais.

Nos forêts fournissent aussi à la pharmacie leur contingent : l'écorce de chêne, le pelart ; la fleur et la deuxième écorce de sureau dont la préparation fournit une poussière sèche, très incommodante ; le bourgeon de sapin. Pour les braves gens qui font le commerce un peu spécial du bourgeon de sapin, ce fut une aubaine inespérée que la création du nouveau champ de manoeuvres.

   
         
 

Pensez donc, l'Administration des Forêts, avec juste raison, ne laisse pas enlever les jeunes pousses des arbres ; mais comme il s'agissait de quatre ou cinq cents arbres abattus et devant être enlevés, elle se départit de sa sévérité et abandonna le produit aux cueilleurs de plantes. Ils firent à bon compte des affaires d'or et un seul en vendit pour 700 francs et c'est une somme pour ces petits métiers !

 

Que ne pourrions-nous encore citer parmi les plantes médicinales, se rencontrant dans nos environs ? L'ortie blanche, qu'on trouve un peu partout, dont les fleurs dépouillées de leur calice servent seules ; la sanicle, la pensée sauvage, dont la vertu dépurative est connue et que les cueilleurs d'herbes médicinales cueillent surtout dans les pièces de trèfle rouge ; le bouton de ronce, que les pauvres gens vont récolter dans les coins sauvages où les buissons épineux abondent.

 

Encore faut-il une autorisation administrative, car on a vu parfois les cueilleurs de boutons de ronce se métamorphoser en « poseurs de collets » et remplacer la tisane par une gibelotte plus succulente.

 

La feuille de noyer rapporte moins ; autrefois, elle était fournie à Rouen par les beaux noyers du vieux cimetière Saint-Maur, car la coutume de nos pères était de planter, en ces endroits, ces beaux arbres, auxquels ils attribuaient une vertu purificatrice. On trouve, en effet, les noyers mentionnés dans tous les comptes des paroisses. Maintenant, les noyers du cimetière Saint-Maur sont abattus, et ce sont ceux qui se trouvaient à l'entrée du cimetière du Mont-Gargan qui fournissaient leurs feuilles aux herboristeries rouennaises.

 
 
         
 

Quant à la belladone, un des plus terribles poisons du règne végétal, c'est une plante bizarre qui pousse toujours sur les terrains caillouteux. On la rencontre le long de la ligne d'Orléans, et l'on se souvient qu'elle causa la ., mort de plusieurs petits enfants qui, dans les parages du Château-Robert, avaient mangé ces baies noires qu'ils avaient confondues avec d'autres, moins dangereuses. Promeneurs du dimanche, méfiez-vous-en !

 

Par la simple énumération que nous venons de faire des plantes médicinales, - et combien n'en avons-nous pas oubliées !... on voit que la flore rouennaise, à elle seule, nous offre bien des moyens de combattre les maladies. La mode est peut-être un peu moins portée, de nos jours, vers les médicaments végétaux, et nos pilules, nos extraits, nos émulsions, nos robs, nos affriolants vomitifs, nos appétissants purgatifs, nos délicats laxatifs font de plus en plus des emprunts à la chimie.

 

Faut-il pour cela dédaigner les simples, qui 'ont rendu tant de services et qui en rendront encore ? Ne serait-ce qu'à ceux qui les récoltent, qui les cueillent et vivent de ce pauvre métier ?

 

Il exige, après tout, certaines connaissances botaniques plus rares qu'on ne croit, car il est, parfois, difficile de bien reconnaître une plante rien qu'à ses caractères généraux. A ce propos, une anecdote amusante qui se rattache à notre sujet et nous servira de mot de la fin. Tout le monde parmi les étudiants en pharmacie et en médecine, connaissait la sévérité froide du professeur Baillon, mort il y a quelques années, et sa rigueur implacable aux examens de botanique.

Un jour, un vieil étudiant se décide à se présenter devant le féroce examinateur. Dans le tas de plantes coupées qui encombrait la table, il choisit une large feuille verte de nicotiane ou de tabac, la présente à l'étudiant, en lui demandant son nom et sa nature. L'autre hésite, et finalement reste muet.

 

- « Allons, reprends Baillon ; qui a senti une odeur de vieille pipe, ne cherchez pas si loin le nom de cette plante. Vous en usez tous les jours ! »

Et triomphalement, le vieil étudiant réplique : - « Ah ! parfaitement, c'est de l'absinthe ! »

Vraiment nos cueilleurs de plantes rouennais, qui n'ont jamais cependant passé d'examens, sont plus forts que ça !

GEORGES DUBOSC

 
         
 
 
 
 

Les plantes médicinales & alimentaires

     
 
 
 
         
   

Georges Dubosc