Deghen 1812
  DANS LES AIRS                                     11
 

DEGHEN 1812

         
 

Deghen. — C'est ici le lieu de parler de ce pauvre Deghen, qui vint en France faire quelques tentatives de vol aérien. Il avait assez bien réussi à Vienne, à l'aide d'une poulie et d'un contre-poids ; mais, en France, il voulut user d'un petit ballon qui, en augmentant la résistance de l'air, neutralisait tout l'effet qu'il pouvait tirer de ses ailes. .,

 

— Il fit en 1812 deux ou trois expériences. Dans l'une, il alla tomber près de Sceaux; mais la dernière réussit si peu, qu'il fut roué de coups, honni, bafoué, avec une épouvantable cruauté. Ce n'était ni un intrigant, ni un fou: c'était un brave homme, habile mécanicien et horloger à Vienne. On avait fait rejaillir sur lui une partie du ridicule dont s'était couvert un nommé Calais, qui, au JardinMarbeuf, en 1801, alla s'aplatir lourdement.

 

Depuis ce temps, toutes les entreprises conçues dans un intérêt sérieusement scientifique ont toujours mal tourné. Lennox.

 

— Une de celles qui méritaient le meilleur résultat était la tentative de M. de Lennox, laquelle eut un triste sort. Il avait construit un énorme ballon de 30 pieds de long sur 34 de hauteur. La nacelle avait, disait-on, 66 pieds de long. Voilà, du reste, le magnifique programme de ses constructeurs:

   
         
 

Ce ballon est fait au moyen d'une toile préparée de manière à contenir le gaz pendant plus de quinze jours. Il y a un gouvernail en avant et un en arrière de la nacelle, et, de chaque côté, des roues en toile construites à l'imitation des roues des bateaux à vapeur. Chaque gouvernail et chaque roue frappent l'air, tantôt d'une manière permanente aux dépens de la vitesse propre du navire, tantôt par des mouvements dans le but d'accélérer la vitesse.

 

 

Les roues sont disposées de manière à aller successivement ou simultanément en sens contraire, l'effet du gouvernail. Voici comment les nouveaux aéronautes prétendent faire monter et descendre leur ballon sans jeter de lest et sans perdre de gaz. Dès 1787, le baron Scott et M. de Meunier, de l'Académie des sciences, avaient observé que la vessie natatoire qui se trouve dans le corps des poissons avait la propriété de leur permettre de descendre au fond de l'eau ou de s'élever à sa surface, selon qu'ils la compriment ou qu'ils la laissent se dilater; c'est une conséquence de ce fait que l'air comprimé est plus lourd que l'air dilaté.

 

Par imitation de ce phénomène, les nouveaux aéronautes ont imaginé d'introduire dans leur grand ballon particulier, qui, selon la quantité d'air extérieur qu'on y introduira, produira sur la pesanteur du grand ballon une différence de trente livres en plus ou en moins. Or, pour qu'un ballon s'enlève, il suffit qu'il pèse une demi-livre de moins que s'il était rempli d'air atmosphérique.

 

La faculté de donner au ballon un poids de trente livres en plus ou en moins est donc un immense moyen mis à la disposition des aéronautes pour s'élever ou s'abaisser à volonté dans la couche d'air qu'il leur conviendra de choisir.

 

Ils ont en outre la prétention de pouvoir influer sur le mouvement ascendant ou descendant de leur ballon, en présentant alternativement chaque roue et chaque gouvernail dans une direction qui tendra à les faire monter et descendre, à l'imitation des oiseaux, qui ne vont point en ligne droite comme le vent, mais qui louvoient dans l'air en s'élevant et s'abaissant dans les directions inclinées.

Dans ce système, le navire aérien louvoierait par des mouvements inclinés alternativement de haut en bas, tandis que les vaisseaux louvoient par des mouvements horizontaux de droite à gauche, et réciproquement.

 

La possibilité de s'élever et de s'abaisser à volonté dans l'air respirable étant admise, on pourrait dès lors choisir la couche d'air la plus favorable à la route que l'on voudrait suivre. Les nouveaux aéronautes prétendent que, dans les ascensions qu'ils ont faites, ils ont remarqué que dans l'air respirable, qui comprend un espace de 3,000 à 3,500 toises,

 

11 y a presque toujours deux ou trois courants d'air se dirigeant dans des sens différents. Le même phénomène aurai' été observé pour les courants d'eau, lors des essais de navigation sous-marine qui ont été faits dans ces derniers temps.

 

Si toutes les couches d'air leur étaient contraires, ils se placeraient alors entre deux couches opposées, où ils prétendent qu'ils trouveraient un air à l'état de remous, dans lequel ils pourraient naviguer avec une vitesse de 2 à 5 lieues à l'heure, à l'aide des roues adaptées à leur nacelle.

 

Il paraît qu'outre le moyen de direction que nous venons d'indiquer, ils en auront encore un dont ils conservent le secret, mais qui, d'après le peu qu'ils en ont dit, me paraît consister à créer, à l'aide de soufflets de leur invention, des courants d'air assez rapides pour faire des points d'appui à chaque roue et à chaque gouvernail. Ainsi, voici en deux mots quels seraient leurs moyens de direction : ils chercheraient une couche d'air qui les porterait où ils voudraient se diriger, et, s'ils la trouvaient, ils pourraient s'y rendre avec une vitesse moyenne de 10 à 12 lieues à l'heure, et souvent avec une vitesse de 35 à 40 lieues à l'heure. Dans les Antilles, il y a des courants d'air d'une vitesse de 100 lieues à l'heure. S'ils pouvaient se placer entre deux vents de directions différentes, ils avanceraient avec une vitesse de 2 à 5 lieues à l'heure, ou ils resteraient sédentaires, attendant un vent favorable; ou bien encore, s'ils ne trouvaient qu'un vent absolument contraire, ils louvoieraient en décrivant des lignes courbes de haut en bas, dans le courant d'air où ils se trouveraient, à la manière des oiseaux qui veulent aller contre le vent.

 

En cas de long séjour dans un navire aérien, il parait que le poids du gaz perdu serait inférieur au poids des aliments consommés par les passagers, et que, par conséquent, le ballon aurait la même force d'ascension que lors de son départ. Les nouveaux aéronautes emporteront avec eux une boussole, un baromètre, un électromètre, un thermomètre et un instrument remplaçant le loch des navires, qui leur servira à mesurer la vitesse verticale et la vitesse horizontale.

 

Ils se pourvoiront aussi d'une lampe à la Davy et d'une lanterne sourde phosphorique, qui, sans présenter le danger de mettre le feu au ballon, leur donneront une clarté suffisante pour lire et écrire.

Parmi les personnes qui doivent prendre part à la première ascension, on cite les personnes suivantes : M. de Lennox, ancien officier supérieur; M. Orsi, jeune Italien; M. Guibert, inventeur de tissus imperméables que le gouvernement emploie à l'usage de l'armée; M. Ajasson de Grandsagne, professeur de physique dans un collége royal; M. Laurent, jeune physicien, attaché à l'instruction publique; M. Edan, homme de lettres; mesdames de Lennox et Edan accompagnent leurs maris dans ce périlleux voyage.

 

Ce magnifique programme échoua, et le ballon ne put s'enlever lui-même; il fut mis en pièces par la foule.

 
         
   
         
   

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