Enfance de Dagobert
  LE ROI DAGOBERT
 
     
 

Le Roi Dagobert

Par Paul Boiteau 

Légendes pour les enfants

Hachette, 1861 

Bertall, illustrateur.


Tout le monde connaît la chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi.

 

Cette chanson rappelle le souvenir d’un roi qui fut un chasseur sans pareil et d’un grand saint qui a fait quelques actions mémorables ; il n’y a pas en France d’ancien roi et de saint plus populaires.

 

Le bon roi Dagobert est l’ami des petits enfants, et le grand saint Éloi voit briller son image sur l’enseigne de tôle de tous les maréchaux ferrants des campagnes.

 

 

 

 
 
     
 

Lorsque le cor de chasse, au fond des bois, entonne l’air joyeux de la chanson, l’imagination se met bien vite en train. Tous les couplets défilent, l’un après l’autre, comme une procession de mascarade.

 

On croit voir le bon roi Dagobert et le grand saint Éloi qui se promènent familièrement ; on sourit à l’aspect de la culotte du monarque ; on aperçoit bientôt son bel habit vert percé au coude, ses bas qui laissent voir les mollets, sa barbe mal faite, sa perruque ébouriffée, son manteau court, son chapeau mis de travers ; on suit le roi lorsqu’il va chasser « dans la plaine d’Anvers » et qu’un lapin lui fait peur ; lorsqu’il demande un grand sabre de bois à la place de son grand sabre de fer ; lorsqu’il envoie au lavoir ses chiens galeux, et en bien d’autres circonstances que la chanson aurait pu laisser de côté. Mais ces images singulières ne sont pas tout à fait d’accord avec la vérité. Ce bon roi Dagobert, si étourdi, si peu soigneux de sa personne, mangeur si avide, buveur si infatigable, chasseur si effarouché, guerrier si timide, si pacifique ami de saint Éloi, si prompt à la riposte enjouée, ce Dagobert-là ne ressemble guère au véritable Dagobert Ier, fils du cruel Chlother II, petit-fils de la cruelle Frédégonde, roi des Franks de Neustrie, d’Austrasie, de Bourgogne et d’Aquitaine.

 
         
 

Si l’on en croit la chanson, la France n’a jamais eu de roi plus débonnaire ; si l’on interroge l’histoire, peu de princes ont été plus terribles.

 

Adieu donc, petite chanson mensongère ; va réjouir les échos des forêts ; va faire trembler les petits oiseaux dans leurs nids.

 

Voici l’histoire véridique du roi Dagobert


 
 
         
 

 

 

 

Enfance de Dagobert

Histoire du grand saint Éloi

Comment Dagobert aimait la chasse

Dagobert se vengea de Sadragésile

Clother II et de son humeur farouche

L’asile des saints

Dagobert sur le champ de bataille

Dagobert est roi des Francs

Portrait du roi Dagobert

Dagobert gourmand, orgueilleux et cruel

Le dernier festin joyeux de Dagobert

La basilique de Saint-Denis

Mort de Dagobert

La vision de messire Jean le solitaire

 
 
     
   
  LE ROI DAGOBERT                                                   1/14
  Enfance de Dagobert, Fils du roi Clother et de la reine Berthetrude
 
     
 

Dagobert, à un an, était un enfant joufflu, déjà très- vif, très-impatient, qui courait à merveille, sans se soucier des chutes, et qui s’occupait beaucoup moins de sa nourrice, de sa mère et de son père que des chiens qu’il rencontrait. Aussitôt qu’il en voyait un, si laid qu’il fût, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui parlait un petit langage que le chien comprenait très-bien. Les gens habitués à tirer de tout des pronostics, jugeaient par la qu’il aimerait avec passion l’exercice de la chasse.

 
 
         
 

Mais il suffisait de voir le bambin trépigner, remuer les bras, pousser des cris lorsqu’on avait le malheur de lui refuser quelque chose qu’il convoitait, une grappe de raisin doré ou une galette de blé noir, pour conjecturer que son humeur ne serait pas toujours des plus accommodantes.

 

Il aimait les vêtements éclatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand pied, le pied formidable, le pied monumental des Mérovingiens. Ce pied était son arme favorite ; et ceux qui en avaient pu connaître la solidité et la vivacité ne s’exposaient plus au mécontentement de l’enfant royal.

 

Chlother II, père de Dagobert, avait d’abord confié l’éducation de son fils à l’Austrasien Arnulph qui était le plus sage des hommes ; mais Arnulph, élu évêque de Metz, se retira bientôt de la cour et alla dans son évêché où il vécut dans la pratique de toutes les vertus. L’Église le vénère sous le nom de saint Arnould. Assurément, si Dagobert avait pu suivre jusqu’au bout les leçons d’un tel maître, il ne les aurait jamais oubliées ; mais ce fut un très-méchant homme, nommé Sadragésile, qui fut choisi par Chlother pour succéder à Arnulph dans les fonctions de gouverneur du jeune prince. On avait réuni autour de Dagobert une dizaine d’enfants de son âge, les uns fils de quelques officiers du roi, les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein air, dans les cours du palais, qu’elle faisait retentir de ses cris et de ses jeux bruyants. Dagobert s’était lié plus particulièrement avec les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied, et il les employait à battre leurs camarades lorsque ceux-ci s’avisaient de lui déplaire.

 

En ce temps-là on était beaucoup moins savant qu’aujourd’hui. Les leçons que reçut Dagobert se ré duisirent donc à fort peu de chose ; il apprit seulement à chanter au lutrin, à lire ses prières, à écrire un peu et à compter à la romaine ; mais, quoiqu’il ne fût ni docile ni laborieux, il se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n’avait plus d’agilité et plus de force. Il montait à cheval dès l’âge de quatre ans ; à sept ans, il chassait seul ; à dix ans, d’un coup d’épieu il tuait net un sanglier. Son embonpoint précoce ne l’empêchait nullement de courir, de sauter les fossés, de monter dans les arbres.

 

Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les métairies royales, il s’arrêtait où bon lui semblait et vivait sans façon sous le toit de chaume du paysan ; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant si familier, s’oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait, dans ce cas, prompte justice.

 
         
 

Un jour qu’il avait tendu un piége à un loup et pris la bête, passa par là un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le tuer et l’emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui étaient là étaient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet âge pussent l’empêcher d’en faire à sa tête. « Je te défends d’y toucher, » dit Dagobert dès qu’il vit quelle était son intention. « Tiens ! le beau donneur d’ordres ! » répondit le grand rustre. « Si tu y touches, tu auras affaire à moi. — Voilà qui m’effraye ! Est-ce que tes camarades n’ont rien, non plus, à me dire ? — Vois ce que tu veux faire. »

 
 
     
 
 

Le rustre allait tuer le loup ; mais Dagobert, prenant sa petite hache de chasse qui était cachée dans l’herbe, s’élança sur lui et lui porta un coup qui le fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et on fut étonné de voir quel homme il avait mis à la raison. C’était l’un des plus redoutés coureurs de bois, un voleur de grands chemins, que l’on cherchait depuis tantôt un an, et une récompense considérable avait été promise à celui qui parviendrait à se saisir de lui. Dagobert reçut la récompense et fut grandement loué par le roi Chlother.

 

D’autres fois on le voyait couché sur le fumier avec les poules, prenant dans sa main les petits poulets, leur donnant du grain, du pain trempé, et, lorsqu’ils piaulaient trop, les plaçant dans sa robe. C’était alors le plus doux et le plus gai des enfants.

 

Cependant Sadragésile ne l’aimait pas : il disait que sa douceur était de la paresse et sa valeur de la férocité.

 
     
   

Le Roi Dagobert