Feu de la Saint-Jean

 LE MONDE RURAL NORMAND

 FEU DE LA SAINT-JEAN

         
 
 
         
 

Feu de la Saint-Jean
  par
Léon Boutry


VAGANALIA, fêtes du solstice, feux de la Saint-Jean, de la Saint-Pierre ou autres (1), les feux de joie en signe de réjouissances populaires sont de la plus haute antiquité.

Le christianisme les reçut du paganisme, les toléra en les réglementant, et la coustume d’antan s’est longtemps perpétuée dans les moindres bourgades.

Bien que le fait soit attesté en de nombreux documents, les détails épisodiques et locaux sont chez nous assez rares. Par suite, peut-être n’est-il pas sans intérêt d’exhumer certain dossier au bailliage criminel d’Alençon, qui mentionne un feu de la Saint-Jean à la fin du XVIIe siècle.


La scène se passe à la porte de la Barre le dimanche 24 juin, année 1691 ; le lecteur s’y trouve transporté « sur les huit à neuf heures du soir » à la nuit tombante. Comme décor : « les deux grosses tours rebâties sous le duc François, frère de Charles IX, et qui servoient de casernes aux troupes de la garnison, à renfermer les prisonniers de guerre, à former des magasins, etc. » ; les épaisses murailles de la ville « couronnées d’un parapet et garnies de mâche coulis (2). »

« Du costé de la ville, sur la place qui est devant la porte », un feu de bois a été allumé. « Tout proche » les jeunes filles et les femmes du quartier se livrent au plaisir de la danse. Les étoffes des fichus ou mouchoirs moirent sur les corsages leurs couleurs voyantes aux lueurs du bûcher, tandis que les volants des coiffes s’agitent au vent du soir semblables à de gros papillons attirés par l’insolite clarté.

Nombreuses sont les danseuses, car « elles tiennent véritablement beaucoup d’espace » ; elles encombrent la voie qui « est étroite » ne laissant qu’un mince passage le long de la maison du sieur du Hamel, garde-marteau à la maitrise des Forests.

Tous les noms des participantes à la fête ne nous sont pas parvenus ; le document du bailliage se borne à citer ceux de Renée de la Haye, fille de Guillaume, bourgeois d’Alençon, âgée de 20 ans ; Marie Pignel dite de la Montagne, fille de Louis, revendeur, âgée de 11 ans ; Marye Couronnel, femme Gastelou, filottier au faubourg de la Barre, et une nommée Francoise Morant.

Or vous pensez si, en cette fête estivale, tout le monde s’en donne avec entrain. Mais pourquoi faut-il qu’il n’y ait pas de belle fête sans quelques anicroches ?

Ces anicroches vinrent du fait de deux escolliers au collège des pères Jésuistes (3). C’est d’abord Michel de la Cour, fils de François, marchand de bœufs à Saint-Samson, c’est en outre Ambroise Gilbert, fils de Julien, chirurgien en la paroisse de Chevigny, province du Mayne, et plusieurs autres dont les noms n’ont pas été retenus.

Et comme l’on sait, les étudiants au collège des Jésuites étaient des escolliers libres, logeant chez les habitants, et passablement turbulents si on en juge par les fréquentes enquêtes que leur conduite provoqua au cours du XVIIe siècle (4).

Quant à nos deux camarades, ils habitaient dans le faubourg de la Barre. Bien qu’ils s’en défendent, on peut croire que le dimanche 24 Juin 1691 ils allaient en quête de quelque bonne fortune ; et puis, n’étaient-ils pas souvent disposés à conter fleurette aux belles filles du quartier !

Mais afin de ne pas laisser une trop large part aux appréciations plus ou moins hypothétiques, il est préférable de s’en rapporter provisoirement à leur récit. Ils avaient soupé en compagnie d’un chirurgien de la ville nommé Jean Lenoir. Le repas terminé, la politesse consistait à reconduire l’invité en ville ; nos escolliers n’eurent garde d’y manquer. Pas d’incident à leur premier passage à la porte de la ville ; le feu est allumé, mais on ne danse pas encore. Invité et amphytrions se quittent « aux estaux ». A leur retour, la scène a changé d’aspect, la danse est commencée, peut-être s’agit-il d’une ronde, car le groupe occupe presque toute la largeur de la voie.

Michel de la Cour, le plus petit des deux escolliers, et néanmoins celui qui n’est pas le moins entreprenant, veut tout de suite « passer au milieu de la danse ». L’occasion est des plus favorables, on va prendre part à la réjouissance. Oui, certes, mais nos alençonnaises ne sont pas disposées à accueillir ces jeunes gens d’ailleurs étrangers à la ville. Il y a mieux à faire d’écouter les compagnons du quartier. N’est-ce pas ceux-ci qui, quelque beau matin, les accompagneront à l’église et les établiront chez elles en une belle chambre au fond d’une boutique bien achalandée !

Malgré l’opposition des danseuses, notre escollier parvient à se glisser au milieu de la ronde. « Cependant, raconte un témoignage, la fille Renée de la Haye, Françoise Morant et les autres filles ne veulent point se quitter les unes des autres, de manière que ledit de la Cour se voyant arresté dans le cercle prend d’une main les pendans du mouchoir et le col de ladite de la Haye, et met l’autre main dans son corsage ! »

La danse est alors interrompue. On se défend du côté des demoiselles ; l’escollier de la Cour prétend avoir reçu un soufflet de la part de Renée de la Haye. Dans la crainte d’une riposte, les autres filles, aidées de l’escollier Gilbert, « ostent Michel de la Cour et l’obligent à laisser » la provocatrice.

« De dépit » d’être ainsi éconduits, de la Cour et Gilbert s’emparent dans le feu, qui d’une « tricque de fagot », qui d’un « esclat de buche » et s’enfuient. Les filles crient et courent après eux et les fuyards empêchent d’approcher en opposant leurs tisons ; pourtant Renée de la Haye réussit à reprendre aux ravisseurs les deux morceaux de bois qu’elle rapporte comme trophées et remet dans le feu.


Or, les deux escolliers se sont dirigés vers le faubourg de la Barre, et l’intervention des jeunes filles n’a pas été assez prompte pour prévenir une rixe et les coups distribués à profusion.

Le cordonnier Buisson est sorti de sa boutique ; il va à la rencontre de nos galants, veut lui aussi s’entremettre pour faire restituer les tisons ; on en vient aux mains et dans la mêlée, le chapeau de l’escollier de la Cour tombe à terre, Buisson s’en saisit, des injures sont échangées, on se traite de bougres, Gilbert reçoit des horions sur la teste, puis finalement Buisson, étendu sur le sol, est roué de coups au point d’en perdre connaissance. Sa femme qui est accourue au secours est également fort maltraitée.

A ce moment le quartier commence à s’émouvoir, on veut arrêter les trouble-fête ; aussi, après avoir rendu leurs armes, c’est-à-dire leurs tisons aux danseuses, les escolliers s’empressent-ils d’aller quérir des renforts.

Quelques instants après, ils reviennent accompagnés de dix ou douze autres escolliers, tous armés de manches à balais (de « bastons de baleil », spécifie le procès-verbal d’enquête).

Il n’est guère besoin d’ajouter qu’à ce retour offensif, les escolliers sont très surexcités. Il s’agit de rentrer en possession du chapeau abandonné à la première bagarre. Au besoin, on est disposé à user de violentes représailles.

Au moment où la bande hostile passe devant la porte de Charles Valframbert, marchand au faubourg, celui-ci a l’idée d’intervenir en qualité de médiateur. Mal lui en prend. En vain se présente-til « n’ayant ni baston ny autres choses entre les mains », « les appelans fort civillement messieurs », en vain essaie-til de leur faire un bout de morale les priant « de ne pas faire du bruict et de se retirer ». « Au lieu de suivre ce bon conseils lesdits Gilbert et de la Cour avec les autres escolliers » entourent le brave marchand, l’injurient « le frappent de plusieurs coups sur la teste et autres partyes de son corps ».

Valframbert, « le visage couvert de sang », tombe à terre. Alors les escolliers se retirent en distribuant force horions « de costé et d’autres sur tous ceux qu’ils rencontrent » aussi bien sur les femmes que sur les hommes. Et... la rixe est terminée.


Il fut sérieusement houspillé et même assez grièvement blessé maître Valframbert, si on en juge par le certificat des médecins joint au dossier et que nous reproduisons plus loin. C’est pourquoi au vu de sa plainte, la justice criminelle décreta immédiatement les auteurs de prise de corps et ceux-ci, c’est-à-dire les escolliers de la Cour et Gilbert, se constituèrent prisonniers à la conciergerie d’Alençon.

Bien entendu, ils nièrent une partie des méfaits dont ils étaient incriminés. Si, disent-ils, ils ont essayé de rompre le rang de la danse, c’est tout bonnement par ce motif que la ronde ne laissait plus aucun passage sur le chemin.  D’ailleurs ils ont prié « fort honnestement » les jeunes filles de leur faire place ; bien loin d’accéder à une requête très légitime, les danseuses les ont accueillis par des huées. Enfin la rixe est imputable aux habitants du faubourg qui l’ont provoquée.

Les déclarations ne paraissent pas conformes à la vérité ; le lieutenant criminel tient à le leur faire remarquer au cours de l’interrogatoire. A l’égard des juges, la culpabilité n’est pas douteuse.

En conséquence « lesdits Gilbert et de la Cour sont solidairement condamnés à payer audit Valframbert, par forme et provision, la somme de trente livres ». Et comme le jugement fut fait et arresté en la chambre du conseil le 25 Juin 1691, soit le lendemain même de la réjouissance mouvementée et batailleuse, on voit que Valframbert obtint bonne et prompte justice.


Depuis le jour où ces incidents se sont passés, le site de la porte de la Barre, jadis si curieusement pittoresque, a été profondément transformé. De l’ancienne porte de ville, il ne reste que le soubassement d’une tour. La partie supérieure a été tronquée et défigurée.

A quelques pas de là, vers l’intérieur de la ville, on remarque une ancienne maison munie au rez-de-chaussée d’un large étal de granit. C’est en somme ce que l’époque qui nous occupe nous a transmis de mieux conservé. Or à ce sujet les témoignages, à la rixe de la Saint-Jean, font apparaître les noms de Mathieu Blot et de Jacques Besnard, tous deux marchands, ce dernier ayant sa maison « située à trente ou quarante pas de la porte ». Peut-être n’est-il pas trop téméraire de supposer que la maison subsistante, dont la disposition extérieure indique bien l’ancienne affectation commerciale, a été habitée par l’un de nos honnestes marchands ?

En tous cas si, même sur ce détail, on est réduit aux conjectures, si l’antiquaire regrette la disparition des spécimens de l’art architectural d’autrefois, la scène a pris un nouveau décor qui n’est pas sans charme. Le promeneur, arrêté au printemps sur le pont, voit la Briante sortir en murmurant d’un berceau de verdure, aux couleurs tendres nuancées d’ambre sous les ombreuses et capricieuses ramures. Les arbustes s’étagent jusqu’à la terrasse des jardins et plus loin, en dirigeant les regards du côté de la ville, les vieilles demeures d’autrefois sont venues s’abriter sous les bosquets touffus des grands arbres ; n’eût été la présence des bâtiments du Carmel avec leurs murs froids et tristes, ce coin d’Alençon serait un des plus agréablement variés.

Il nous siérait d’y revoir encore les filles du quartier, aux jupes « de sarge », aux fichus bariolés, aux coiffes originales, dansant joyeusement la ronde un jour de fête populaire, et l’évocation du temps jadis suffirait à prévenir toute velléité de troubler leurs ébats !...

 

Léon BOUTRY.

 


NOTES :
(1) « Fourny un quartron de fagots pour faire le feu devant ladite églyse (Notre-Dame d’Alençon) au jour de la feste Notre-Dame : my-aoust. » Comptes N.-D., 1641-1643.
(2) Odelant-Desnos, Mém. Hist., t. I, p. 24 et 32. Ces tours furent rasées en 1776. Nous ne connaissons pour la description de la porte de la Barre que la gravure dressée par Godard en 1832 et la lithographie parue dans L’Orne Archéologique et Pittoresque, de M. de la Sicotière. Ces deux dessins dénotent chez les artistes le désir de viser au « pittoresque ». Ils ont réussi ; mais la fantaisie y tient une trop grande place pour nous permettre d’utiliser des renseignements évoquant des idées « romantiques à l’excès. »
(3) Autorisations de l’établissement à Alençon d’un collège dirigé par les PP. Jésuites, délivrées par Jacques Le Camus de Pont-Carré, évêque de Sées (21 avril 1623) et par Charles de Matignon, lieutenant-général de la Province de Normandie (20 mai 1623), statuant d’après les lettres patentes du Roi données le 15 mai 1620.
(4) V. notamment 1665. Bailliage criminel : Escoliers des Jésuites c. le Curé de St-Germain du Corbéis.

 
         
   

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