Garçon ou fille
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  GARCON OU FILLE 
         
 

JE n’étais pas plus tôt arrivé à La Londe que déjà on m’avait mis au courant des extraordinaires prophéties du bonhomme Clavel, car il n’y a rien dont une petite ville, et une grande, soient plus fières que de posséder un prophète.

 

Ce Clavel ne lisait pas dans l’avenir tout ce que l’avenir contient : il y a trop de choses dans ce grand livre qui vraiment n’intéressent personne. En fait, il prédisait uniquement le sexe des enfants à naître.

 

De vingt lieues à la ronde, on le venait consulter et il ne s’était jamais trompé. Des gens dignes de foi me le garantissaient. Les amis chez lesquels j’étais descendu avaient cinq fois en cinq ans connu par expérience personnelle qu’une science à quoi se mêle un peu de mystère n’en est pas moins une science. A quoi sert d’ailleurs de toujours discutailler ? Un fait cesse-t-il d’être un fait parce que nous manquons de raisons pour l’expliquer ?

 

Le sûr et certain est que depuis un quart de siècle qu’il faisait ce métier, le prophète avait amassé une petite fortune. 

 
 
 
     
 

Il habitait une assez belle propriété sur le bord de la route du Pavillon et c’était à sa porte, certains jours, un véritable défilé d’autos. Le Syndicat des médecins s’était, paraît-il, ému, mais il était trop clair qu’il n’y avait point là exercice illégal, et il n’y a pas encore de loi, grâce au Ciel, qui empêche l’odeur du miracle d’être, entre toutes, celle qui flatte le plus les narines humaines.

 

Cependant, le rationaliste impénitent que je suis eut vite fait de se passionner pour ce problème difficile et je ne manquai point de me proposer d’abord toutes les objections d’un bon sens exaspéré. Dès qu’un enfant est conçu, disais-je, il est de toute nécessité garçon ou fille ; Dieu le Père lui-même n’y pourrait rien changer. Les prophéties en pareille matière sont donc, en réalité, des prophéties du passé, et un honnête docteur peut, tout aussi bien, sans charlatanisme, prévoir trois mois d’avance le sexe d’un candidat à la vie. Il m’apparaissait, en somme, que toute la science empirique du bonhomme Clavel se bornait à une interprétation subtile de signes extérieurs qui échappaient ordinairement à des observateurs moins expérimentés ou seulement moins fûtés… Mais toute ma doctrine s’effondra aussitôt que j’eus vu, de mes yeux, travailler le prophète.

 

Lorsque le flot des clients se fut retiré, je sollicitai quelques minutes d’entretien qu’il m’accorda de bonne grâce, encore qu’il se méfiât des journalistes. Je rassurai de mon mieux, en Normand que

 

je suis, ce Normand du Roumois et, après l’avoir mis en confiance, j’abordai de biais la question épineuse. Il me regardait venir et me guettait avec une sorte de franchise cynique qui me déconcertait. Je m’étais attendu à toutes les finasseries d’un paysan matois et je me trouvais en présence d’un marchand moderne et carré qui me proposa tout de go de me vendre son secret. Il ne fallut que tomber d’accord sur le prix qui n’était pas mince, mais j’avais depuis longtemps appris que toute science se paie. Il demeurait en outre entendu qu’au cas où j’exploiterais le brevet à mon compte, ce serait hors de la région, et de sorte à ne point nuire à l’inventeur. Puis, le serment reçu et l’argent empoché, il expliqua :

 

- Notez, pour commencer, qu’en répondant au hasard garçon ou fille, j’ai une chance sur deux d’avoir raison, et voilà cinquante pour cent de mes consultants qui sont satisfaits avec de bonnes raisons de l’être…

 

- Mais les autres ?

- Minute ! Sur ces cinquante autres, il y en a encore une bonne moitié qui ne désirent nullement passer pour des poires, et leur silence est assuré. Cinquante et vingt-cinq font soixante-quinze.

 

- Restent vingt-cinq…

- Les rouspéteurs ! Le risque de toute entreprise. Mais, justement…

 

Une puissante voiture s’arrêta devant la porte et un homme en jaillit qui, entré en coup de vent, déballa tout à vrac sa mauvaise humeur. On lui avait promis une fille et c’était un garçon qui s’était présenté. L’erreur était patente. On en verrait plus long.


Le bonhomme Clavel le laissa dire, puis :

 

- Vous êtes bien sûr que je vous avais annoncé une fille ?

- Bien sûr que j’en suis sûr !

- Tout un chacun peut se tromper. Mais, du moins, vous n’êtes pas homme à renier votre signature ?...

 

Il ouvrit une manière de coffre-fort dans lequel des enveloppes étaient rangées à la façon de fiches.

 

- Votre nom, s’il vous plaît ?

 

L’autre donna son nom et, sur l’enveloppe scellée de cinq cachets intacts, reconnut sa griffe.


- Ouvrez vous-même.

 

Pendant que le monsieur courroucé faisait sauter les cachets : « Manquer de mémoire, dit le prophète, est un accident fort commun. C’est pourquoi, ma prédiction faite, je le couche par écrit et la conserve. »

 

L’homme cependant tendit le papier avec une rage humiliée ; en grosses lettres, le mot garçon était écrit. Il grogna des excuses et fila.

 

- Vous voyez comme c’est simple, dit le bonhomme Clavel : j’écris toujours le contraire de ce que je dis. Ainsi sur deux prédictions il faut qu’il s’en trouve au moins une de bonne…

 

Puis il commanda à sa servante de nous aller tirer un pichet de cidre frais.

 
 

 

 
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille