Histoire du grand saint Éloi
  LE ROI DAGOBERT                                                   2/14
  Commencement de l’histoire du grand saint Éloi.
 
     
 

Avec le temps, Dagobert grandissait et se fortifiait ; mais laissons-le grandir, et, sans raconter minutieusement tous les détails de son adolescence, parlons tout de suite de saint Éloi qui arriva vers cette époque à la cour du roi Chlother II et qui devait jouer un si grand rôle sous le règne de son fils.

 

Eligius (c’est le nom en latin de messire Éloi) était un petit paysan du Limousin, né à Cadaillac, à ce qu’on croit, un enfant de la vieille Gaule, plein d’esprit et en même temps d’une fort belle humeur. Sa gentillesse l’avait fait prendre en amitié par un orfévre de Limoges qui l’instruisit dans son métier et lui fit faire des progrès si rapides qu’en peu de temps il n’eut plus rien à lui apprendre.

 

Ce qui prouve qu’il y a ressource à tout mal et que tel qui a commencé par être d’un naturel présomptueux s’amende à la fin, c’est l’exemple de saint Éloi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d’orgueil.

 
 
         
 

Voici à quelle occasion et de quelle éclatante manière il fut remis dans les voies de la sagesse.

 

Éloi venait de quitter l’orfévre son maître ; mais comme il n’avait pas assez d’argent pour ouvrir une boutique d’orfévrerie, en attendant mieux, il se fit maréchal ferrant.

 

Jamais on n’avait vu maréchal qui fût digne de dénouer les cordons de ses souliers.

 

Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles incomparables. Les fers qu’il forgeait (et il les forgeait sans les chauffer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l’argent poli et ils étaient d’un dessin plein d’élégance. Les clous qu’il préparait pour clouer ses fers étaient taillés comme des diamants. Un fer à cheval fabriqué et placé par Éloi était un véritable bijou qu’on admirait dans toute l’étendue des divers royaumes des Francs. L’orgueil le saisit lorsqu’il vit que son nom jouissait d’une si grande renommée ; il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit écrire au-dessus de l’enseigne : Eloi, maître sur maître, maître sur tous.

 

On fut bien étonné un beau matin de voir cette enseigne ; peu après on s’en plaignit ; les maréchaux ferrants de toute l’Europe murmurèrent ; enfin le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu’au ciel. Dieu n’aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il se plaît souvent à les humilier.

 

Un matin, pendant que saint Éloi achevait un fer, le plus élégant et le plus brillant de tous ceux qu’il avait fabriqués, il vit un jeune homme, vêtu d’un costume d’ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et le regardait travailler. La matinée était belle et fraîche ; le soleil éclairait de grandes pièces d’avoine devant la maison de saint Éloi ; il y avait encore un peu de rosée dans les touffes d’herbes qui couvraient la chaussée. Tout cela fit que saint Éloi se trouva de bonne humeur et demanda à l’inconnu d’un ton assez aimable ce qu’il voulait de lui. « Je voudrais voir si tu es un maître sans égal, comme le disent ta renommée et ton enseigne

 

— A quoi te servira de le savoir ?

— A cela que, si je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai à ton école.

— Tu es donc bien habile ?

— Je le suis assez pour croire qu’on ne peut l’être davantage.

— Tu n’as donc jamais vu ce que je fais ?

— Je viens ici pour te voir à l’œuvre.

— Alors c’est un défi ?

— Sans doute.

— Et combien de fois chaufferas-tu un fer comme celui-ci ? Tu sais que je n’ai besoin que de trois chaudes.

— Trois chaudes ! c’est deux de trop.

— Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.

— Eh bien, laisse-moi entrer. »

 

L’inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu, tourne et retourne son fer, l’arrose, le retourne encore, le retire, le porte sur l’enclume. C’est un morceau d’argent irisé de veines bleues, de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire ; il le prend, et, de la main, du marteau, il le façonne sans le remettre dans la forge. En un instant le fer à cheval est achevé et cambré, ciselé comme un bracelet.

 

Éloi n’en peut croire ses yeux.

 

« Il y a, dit-il, quelque sortilége.

— Non ; mais je suis, comme tu le vois, passé maître dans le métier.

— Mais ce fer ne peut être solide.

— Examine-le. »

 

Éloi prit le fer et l’examina ; il n’y vit aucun défaut.

 

« Allons, dit-il, je n’y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la bête ?

 

— Donne-moi un cheval. »

 

Éloi appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le voulut, comme c’est la coutume, placer au travail, c’est-à-dire dans l’appareil de bois qui retient le cheval pendant qu’on le ferre.

 

« A quoi bon ? dit le jeune maréchal.

 

— Comment ! à quoi bon ? mais l’animal ne se laissera pas faire sans cela.

— Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement. »

Éloi, au comble de l’étonnement, ne savait que dire ; son rival s’approcha de la bête, lui prit la jambe gauche de derrière, la coupa d’un coup de couteau sans qu’aucune goutte de sang fût versée, mit le pied coupé dans l’étau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied ferré, le rapprocha de la jambe, le recolla d’un souffle, fit la même opération pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de devant. Tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

 

« Tu vois, dit-il en finissant, que je m’en tire bien.

 

— Oui ; mais je connaissais ce moyen-là ; seulement....

— Seulement ?

— Je préférais la méthode ordinaire.

— Tu avais tort, » ajouta en riant l’inconnu.

 

Éloi ne pouvant se résoudre à s’avouer vaincu, dit à ce singulier maréchal de passage : « Reste avec moi ; je t’apprendrai quelque chose tout de même. »

 

L’autre consentit. Éloi, l’ayant installé, l’envoya presque aussitôt dans un village voisin sous prétexte de le charger d’un message, et attendit qu’il passât un cheval à ferrer pour faire ce qu’il avait vu faire et soutenir sa renommée.

 

Cinq minutes après, un cavalier armé de toutes pièces s’arrêta devant la boutique et dit à Éloi de ferrer son cheval, qui s’était déferré d’un pied de derrière. Éloi, au comble de la joie, s’approcha du cheval après avoir affilé son couteau. Le cavalier sourit ; mais Eloi ne s’en aperçut pas ; il prit la jambe déferrée et la coupa. La bête pousse sur-le-champ des hennissements pleins de douleur, le sang coule à flots, le cavalier s’emporte. Éloi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte. « Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c’est la méthode la meilleure. »

 
       
 

Puis il mit le pied coupé dans l’étau, cloua le fer, et voulut recoller le pied ferré. Le cheval était en fureur ; le sang coulait toujours ; déjà l’on voyait que la pauvre bête allait mourir.

 

« Ah ! s’écriait le cavalier en colère, voilà une plaisante enseigne : Eloi, maître sur maître, maître sur tous. Si c’est là ta science, elle ne vaut pas grand chose et te coûtera cher. »

 

Éloi, désespéré, ne savait à quel saint se vouer, lorsque son nouveau compagnon revint du village où il l’avait envoyé.

 

« Vois, lui dit-il d’un ton triste, vois la besogne que j’ai faite. Je suis puni pour m’être cru aussi habile que toi.

 

— Ce n’est rien, répondit l’autre ; je vais réparer le mal.

 
 
   
 

En un instant, la jambe coupée fut remise en bon état, et le cheval rétabli. Ce que voyant, Éloi avait pris une échelle et un marteau ; sur l’échelle il monta jusqu’à son enseigne ; avec le marteau, il la brisa en mille pièces et dit : « Je ne suis pas maître sur maître ; je ne suis plus qu’un compagnon. »

 

Le cavalier était à cheval ; l’ouvrier inconnu, transfiguré soudainement, jeune, beau, brillant, la tête ceinte d’une auréole, monta en croupe, et dit à Éloi d’une voix qui répandait des parfums dans les airs et chantait comme la douce musique des orgues : « Éloi, tu t’es humilié ; je te pardonne. Dieu seul est le maître des maîtres. Marche dans les sentiers de l’Évangile ; sois doux et juste ; je ne t’abandonnerai pas. »

 

Éloi voulut se jeter à genoux. L’ange et saint Georges, qui était le cavalier armé de toutes pièces, avaient déjà disparu.

 

A partir de ce jour, Eloi n’eut plus d’orgueil.

 

Éloi, devenu orfévre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l’avait corrigé, guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu’il étonnait tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son temps à des œuvres de piété et de charité.

 
       
 

Dans tous le pays du Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa patience et aussi de sa douce gaieté qui, plus que tout le reste, consolait les malheureux.

 

Un officier du roi Chlother II, émerveillé de ce qu’il lui voyait faire, parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque. Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut présenté au roi, qui l’employa d’abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother eut un jour envie d’un fauteuil d’orfévrerie fine ; il fit appeler Éloi et fit peser devant lui une grande quantité d’or à côté duquel on plaça un grand nombre de pierres précieuses.

 

Éloi emporta ces riches matières dans son atelier. Au bout d’un mois il demanda à Chlother la permission de lui montrer ce qu’il avait fait. « Si vite ! dit le roi ; il paraît que tu ne t’es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c’est pour moi que tu travaillais.

 
 
   
 

Enfin, voyons cela. » Un fauteuil, d’un travail très-ingénieux, est alors dépouillé de son enveloppe ; tout le monde pousse des cris d’admiration ; le roi est ravi. « Seigneur, dit Éloi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j’ai employé toute la matière ? — Oh ! dit Chlother, je vois bien que tu as une bonne conscience et que tu n’as rien gardé pour toi. » Sur un signe d’Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce n’est plus beau que le premier. « Voilà, dit Eloi, ce que votre serviteur a pu faire avec l’or et les pierreries qui lui restaient. » Les Francs qui étaient là n’en voulaient pas croire leurs yeux ; le roi lui prit la main en disant : « Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais venir à Rueil tes outils et tes serviteurs : j’irai de temps en temps m’amuser à voir comment tu t’y prends pour créer toutes ces merveilles. » En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l’ami de Chlother II, de sa femme, de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.

 
         
   

Le Roi Dagobert