IV Bernay à Lisieux
  LE TRAIN DANS LA MANCHE
  DE PARIS A CHERBOURG EN CHEMIN DE FER
   
  IV   - BERNAY A LISIEUX  -1/2
         
 

De Paris à Cherbourg en chemin de fer,

contenant l'historique complet des travaux

de la digue et du port de Cherbourg

 

Auteur : Henri Nicolle

Publication Caen : Alfred Bouchard, 1860

CPA Collection LPM 1900

 

PREMIÈRE SECTION

DE PARIS A CAEN  -239 KILOMÈTRES

DEUXIEME  SECTION

DE CAEN  A CHERBOURG -133 KILOMÈTRES

HISTORIQUE DE LA LIGNE

 

I PARIS A MANTES

II MANTES A EVREUX

III D'EVREUX A BERNAY

IV BERNAY A LISIEUX

V LISIEUX A PONT-L'EVEQUE

VI PONT-L'EVEQUE A CAEN

 

VII CAEN BAYEUX

VIII BAYEUX VALOGNES

IX VALOGNES CHERBOURG

 
         
 

La gare de Bernay coté intérieur. CPA Collection LPM 1900 

 
         
 

BERNAY

 

     Ce ne sont aux approches de Bernay que châteaux et maisons de plaisance ; châteaux à mi-côte dominant la riche vallée de la Charentonne, maisons dans les arbres, fermes au milieu d'un verger chargé de fleurs roses au printemps, et de belles pommes vertes et rouges à l'automne, fabriques aux cents fenêtres et moulins posés sur le bord des cours d'eau. Rien de plus riant que ces aspects, rien qui respire d'avantage l'aisance et le bonheur, rien qui donne mieux l'idée du bien vivre. Je connais des gens qui disent : « Quelques mille livres de rente, une retraite en Normandie, et je n'envierai le sort de personne ! »


     La Charentonne, qui prête son nom à la vallée, arrose la prairie de Bernay, une des plus belles de la contrée, prairie fauchée, s'il vous plaît, et qui ne s'amuse pas à nourrir du bétail au vert ; celui qu'on achète sur son marché vient, d'ailleurs, du Merlerault, à dix lieues de là, près de Gacé. Qu'il pleuve ou que la sécheresse règne, les foins de Bernay s'en inquiètent peu ; si la prairie à soif, on lui donne la rivière à boire ; toute la semaine elle la boit à petits traits par les mille canaux qui la saignent en tous sens ; le dimanche, on lui verse le grand coup, du moins autrefois cela se passait ainsi. C'était du temps du surnuméraire dont j'ai parlé plus haut ; s'il n'aimait pas la chasse, il avait du goût pour la natation, et comme on lui avait montré dans la semaine un endroit de la Charentonne où les nageurs du pays pouvaient sans se gêner faire dix brasses en carré, il s'en alla le dimanche pour en essayer, mais la rivière était à sec ; il ne prit qu'un bain de pied dans l'herbe haute, et, par malheur, son pantalon aussi.

 

     Cependant les gens de Bernay ne la tiennent pas quitte pour cela, cette Charentonne complaisante ; six jours durant ils lui font tourner la roue de leurs usines ; le septième jour, comme on sait, elle se repose; la prairie l'avale.

 

     On fait à Bernay des rubans de fil ; on y file du coton et de la laine ; le chemin de fer expédie 40 à 50 tonnes par jour de ces produits. L'industrie des cuirs et du papier y prospère ainsi que la teinturerie.

 
     
 

La gare de Bernay coté cour. CPA Collection LPM 1900

 
 

 

 
 

Lagare de Bernay coté cour, avec le tramway pour Orbec. CPA Collection LPM 1900

 
 

 

 
 

     Comme ville, Bernay n'a pas de physionomie ; elle est en train de perdre celle qu'elle avait, et son caractère moderne s'ébauche à peine. Sa principale rue, qui ressemblait, pour les piliers sous lesquels s'ou-vraient toutes grandes les boutiques, à la rue de la Tonnellerie du Paris disparu, se rebâtit, et de place en place, montre, en retrait, une maison qu'on élève contre un trottoir à ciel ouvert. Son nouveau bou-levard promet une promenade ombreuse lorsque les arbres seront grands. Mais ce n'est pas le souci des provinciaux ; ils ont leur jardin pour prendre l'air, et la vraie campagne à deux pas ; le cours est toujours le lieu désert des petites villes. Par bonheur pour le boule-vard de Bernay, ses allées seront forcément animées ; la gare y prend sa façade. Les bâtiments de la station sont élégants ; c'est une des jolies constructions et presque, à part ses églises, le seul monument de cette sous-préfecture.

 

     Sa Cathédrale n'a rien de remarquable ; Saint-Croix est dégradée à l'extérieur et meublée à l'intérieur comme une paroisse de village ; son retable seul lui fait honneur. Il provient de la fameuse abbaye de Bec-Hellouin, démolie en 89, et à laquelle les églises des environs ont toutes pris quelque chose. Bec-Hellouin, à 15 ou 16 kilomètres de Bernay, a remplacé son abbaye par un dépôt de remonte. Notre-Dame, située hors la ville, appartient aux moines de la congrégation de Saint-Maur. Les deux églises de Bernay conservent des reliques précieuses : Sainte-Croix, pour ne pas mentir à son nom, montre un morceau de la vraie croix ; l'autre, un ossement de saint André, apôtre.

 

     Je crois avoir dit que Bernay ne valait pas beaucoup qu'on le visitât. Si j'étais touriste, cependant, je m'y arrêterais, rien que pour son faubourg de La Couture ; il suffit pour le parcourir d'un intervalle de deux heures entre deux trains. La station de Bernay, d'ailleurs, a son buffet ; si vous jugiez à propos de vous lester, vous en avez le temps.

 

     Est-ce bien un faubourg ou une commune juxtaposée que La Couture ? je n'ai pas résolu la question.

 
 

 

 
 

Quoi qu'il en soit, voici l'aspect que ce lieu présente, aperçu de la barrière du chemin de fer. On voit une rue, une route plutôt, bordée d'un côté par la Charentonne, de l'autre par des maisons dont le jardin se relève tout de suite sur une petite colline.

 

     Nous prendrons ce chemin pour nous rendre à l'église qui se des-sine dans la perspective du tableau. Nous reviendrons par un petit sentier, sur la hauteur, bordé de haies vives et tout rempli de chants d'oiseaux.

 

     La route d'en-bas est presque toujours pleine de soleil, néanmoins on y respire une fraicheur qu'exhale, pour ainsi dire, la rivière. Elle n'a pas deux sauts de clown en largeur en cet endroit, la Charentonne, mais elle est toute gracieuse ; elle coule à fleur de terre, et l'on voit en son fond transparent les herbes allongées qui ondoient comme des chevelures de naïades. Par-ci par-là, des familles de canards qui sortent des maisons voisines, des oies fâchées qui tendent le cou aux passants, traversent le chemin pour se rendre à l'eau ; de place en place, une femme y bat son linge, un marmot y risque son sabot gréé d'un mat d'allumettes et d'une voile de papier. Sur l'autre rive s'étendent des jardins, des prés, où l'on étale au soleil de longue bandes de toile écrue.

 

Notre-Dame de La Couture

CPA Collection LPM 1900

 
         
 

     Mais voilà le gros du village ; les maisons s'élèvent des deux côtés de la rue. Un escalier de pierres serties d'herbes et de graminées à petites fleurs, conduit à l'église posée au milieu du cimetière. Il semble que les morts aient fait monter le sol, car, à cette heure, on pénètre dans l'église en descendant quelques marches. J'aime ces morts placés sur le chemin de l'église, pour réclamer une pensée des vivants qui vont prier Dieu.

 

     Notre-Dame de La Couture est d'un joli style du quinzième siècle ; l'abside regarde la plaine ; le portail s'ouvre sur le chemin d'en haut ; la flèche élancée de l'édifice coiffe la tour carrée qui accompagne sa façade.

 

     La Notre-Dame de La Couture est en grande dévotion dans le pays ; on lui attribue le pouvoir de donner des enfants aux femmes qui n'en peuvent avoir. Il suffit d'une neuvaine. La tradition remonte loin et le miracle paraît-il, dure toujours.

 

     Jean-Pierre encore dernièrement, m'affirma un gars de l'endroit, se désolait de n'avoir point d'enfants, et ne voulait pas croire Gros-Louis qui lui disait :« Envoie ta femme en neuvaine à la Couture. » La femme y alla, et en fin de compte, au bout de neuf mois, ou peu s'en faut, Gros-Louis eut raison, et Jean-Pierre devint père d'un beau garçon dont son ami fut le parrain. Ça lui était bien dû.

 
         
 

Bernay la halle aux grains CPA Collection LPM 1900  

 
     
 

     Si nous poussons au delà de l'église, nous aurons à suivre des petits chemins charmants qui, toujours à mi-côte, nous conduiront loin sans voir la fin des bois taillis et des bruyères qui vont se succédant et s'alternant. La vue sur la droite suit la ligne du côteau à peu près parallèle à celui que nous explorons. Entre les deux la vallée de la Charentonne déroule sa verte prairie.

 

     Si l'on a bâti des maisons de campagne, si l'on a créé des propriétés sur ces beaux coteau, cela ne se demande pas ; entre autres on en remarque une au lieu nommé Bouffey ; elle appartient à un M. Icard, qui fut autrefois entrepreneur des boues de Paris.

 

     D'après celà, il paraîtrait que ce n'était pas sans raison que les poëtes misanthropes d'alors appelaient Paris une ville de boue. Ville de boue tant qu'on voudra, m'est avis qu'il ne faut pas trop médire d'une boue dans laquelle on ramasse de pareils domaines.

 

     Il y a encore la propriété de Trois-Vals qui ne peut manquer d'attirer les regards des voyageurs venant de Paris, tant elle est d'une étrange architecture. La fantaisie seule en a tracé les plans, mais la fantaisie d'un artiste. Elle est assise au soleil, à une minute de vapeur de Bernay, sur le gracieux coteau que le chemin de fer prolonge. La voyez-vous. Elle appartient à M. Lottin de Laval, un homme de lettres que la passion des voyages a pris un jour et qui pour commencer a poussé jusqu'à Ninive, puis ensuite au Sinaï. De ces beaux voyages, M. Lottin de Laval a rapporté, pour la plus grande gloire de l'archéologie et le plus grand intérêt de l'histoire ancienne, tous les monuments de l'Assyrie et de la Palestine, dans sa malle. - Ceci demande explication.

 

     M. Lottin de Laval et l'inventeur d'un procédé auquel il a donné son nom et qu'on nomme la Lottinoplastie. - Réduit à la plus simple expression, ce procédé comporte une feuille de papier non collée et mouillée ; on l'applique sur la pierre ou le bas-relief dont on veut avoir l'empreinte. Nécessairement si le relief est profond, le papier se déchire dans les creux, mais on y remédie en introduisant dans ces trous, à l'aide d'une brosse, des bouts de papier de la dimension nécessaire. L'adhérence est complète, grands et petits papiers mouillés ne forment qu'un tout qui, lorsqu'il est sec se détache et présente ce qu'en terme de mouleur on appelle un bon creux excellent. De retour chez soi, on y coule du plâtre, et c'est ainsi que M. Lottin de Laval a pu rapporter sans grands frais et à peu près dans sa malle comme nous le disions plus haut, 200 bas-reliefs qui auraient demandé des navires et coûté des sommes incalculables pour leur transport. Ces bas-reliefs forment aujourd'hui la plus précieuse collection qui soit en Europe, de monuments de l'antiquité. - Je crois bien qu'on revêt le moule en papier, de quelque chose comme un enduit de colle de pâte, pour lui donner plus de solidité ; mais je puis dire que j'ai vu souvent obtenir de bons résultats avec de l'eau seule du papier et une brosse dure.

 

     Trois-Vals sont à leur manière un petit musée de Cluny, dont M. Lottin de Laval, m'a-t-on dit, se plait à faire les honneurs aux visiteurs, avec une grâce parfaite, une complaisance rare.

 

     Parmi les châteaux renommés des environs, il convient de nommer celui de M. le comte d'Augé, le château de Saint-Quentin appartenant à MM. de Saint-Opportune, et le château de Broglie, autour duquel la charité de la duchesse, morte il y a vingt ans, a laissé des souvenirs qui ne sont point encore effacés.

 

     Nous parlions de poëtes tout à l'heure, et nous allions oublier de dire que Bernay vit naître le poëte Alexandre, qui, le premier, rima sur douze pieds et donna son nom aux vers alexandrins. Il écrivait au XIIe siècle ; il est l'auteur d'un roman d'Alexandre.

 
         
 

La gare de Bernay. CPA Collection LPM 1900

 
         
 

     Nous brûlons Saint-Mards-Orbec.

 

     De la station de Saint-Mards on descend à Lisieux par une rampe de 8 à 9 millimètres, qui explique en partie la grande fertilité du pays. Les eaux courantes forment tout naturellement sur cette pente un systême d'irrigation dont les herbagers savent heureusement profiter.


     Là, comme à Bernay, le paysan brave la sécheresse. La richesse du sol est telle que deux ou trois hommes dans une ferme suffisent pour lui faire rapporter de 8 à 9 mille francs.

 
     
 

La gare de Saint Mards de Fresne coté intérieur. CPA Collection LPM 1900

 
     
   
IV Bernay à Lisieux
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  DE PARIS A CHERBOURG EN CHEMIN DE FER
   
  IV   - BERNAY A LISIEUX  -2/2
         
 

La gare de Lisieux coté cour. CPA Collection LPM 1900 

 
     
 

LISIEUX

 

     La position, de Lisieux, d'ailleurs, est tout exceptionnelle. Sept vallées, dont la moins longue à cinq lieues, rayonnent autour de son territoire. C'est la vallée de Vimoutiers, qui compte cinq lieues ; la vallée de Livarot en a sept, la vallée d'Auge un peu plus de dix, celle de Pont-l'Evêque jusqu'à Trouville, où elle aboutit, à peu près huit.

 

     Laquelle de ces vallées l'emporte sur les autres en richesse et en beauté ? On reste embarrassé pour répondre. La plus célèbre, cependant, est la vallée d'Auge, dont le nom est synonyme d'abondance. Rappelons que la vallée de Pont-l'Évêque, si florissante, n'est elle- même qu'une branche de la vallée d'Auge, et disons que dans ces deux vallées on élève et l'on fournit à la consommation 40,000 boeufs par an. L'herbe s'y renouvelle avec tant de sève que, dans les prairies, le bétail maigre succède sans interruption aux boeufs engraissés. On conçoit, au reste, facilement, ce que peut être une terre qui reçoit l'engrais de 40,000 boeufs.

 

     Ces contrées font des cidres d'une excellente qualité et qui sont l'objet d'un grand commerce. Livarot, en outre, a ses fromages ; Pont-l'Évêque également. A Livarot, on dit que le Livarot est supérieur au Pont-l'Évêque, et à Pont-l'Évêque que le Pont-l'Évêque l'emporte sur le Livarot. Pour accorder tout le monde, nous conviendrons que ce sont deux bons fromages.

 

     Voici pour le côté agricole. Au point de vue industriel, Lisieux n'est pas moins bien partagé. Il compte à peu près une trentaine d'usines, chez lui, et quatre-vingt-dix fabriques, moulins à blé et à foulon dans ses environs.

 

     Les cours d'eau qui le traversent et qui, de concert souvent avec la vapeur, donnent la vie à ses fabriques, sont la Touque et l'Orbiquet. L'Orbiquet, comme le Loiret, présente le phénomène d'une petite rivière dont le volume d'eau, à sa source même, est assez considérable pour porter bateau. L'Orbiquet se jette dans la Touque. La Touque arrose la vallée de Pont-l'Évêque et se jette dans la mer à Trouville, que sa plage a rendu célèbre.

 

     La principale fabrique de Lisieux qui renferme aussi des filatures, la fabrique qui lui appartient en propre, est celle des draps autrefois connus sous le nom de frocs, qu'on prononçait frau à la mode norman-de. Frocs venait sans doute de l'emploi que les moines faisaient de ce drap pour se vêtir. La fabrique moderne n'admet plus la désignation de frocs.

 
     
 

La gare de Lisieux coté intérieur. CPA Collection LPM 1900

 
     
 

     Les draps de Lisieux se vendent depuis 2 fr. jusqu'à 18 fr. le mètre. S'ils sont beaux ? Assurément, pour ce prix-là, vous n'avez pas la prétention d'exiger de l'Elbeuf ou du Louviers, mais on peut affirmer leur solidité. Quant à leur aspect, que la fantaisie s'en mêle, que le tailleur ou la faiseuse les relève de certains agréments, et vous les verrez l'hiver fort à la mode ; les hommes les porteront en paletot et les dames en burnous.

 

     Leur bon marché tient à la fabrication, qui mêle à la laine dite mère-laine, les déchets et les bourres provenant de morceaux d'étoffes déjà fabriquées.

 

     Il y a dans la ville, pour préparer ces bourres, des industries dont on n'a pas l'idée à Paris. Elles ont une chambre quelque part avec une grande table qui réunit une douzaine de femmes, et, à côté, une petite machine mue par une roue de moulin à eau. Les femmes trient, dans des paniers, les rognures de drap, et les donnent, par qualités, à la machine qui les triture. Ce sont les grands magasins de confection de Paris qui alimentent principalement cette industrie ; ils expédient les rognures par ballots.

 

     On ne perd rien à Lisieux, voilà tout le secret, celui du bon marché de ses draps et celui de sa prospérité toujours croissante.

 

A l'heure qu'il est, Lisieux habille les cinq départements de l'Ouest, il endimanche les paysans, il tisse les vareuses des marins et les jupes des pêcheuses. Ses expéditions montent à des milliers de ballots, et son commerce a des représentants à Angers, à Nantes, à Bordeaux et à Toulouse.

 

     Traduisons en chiffre l'importance de cette industrie. Quand on parle commerce, les millions sont la meilleure image à employer. La maison Fournet fait de 6 à 7 millions d'affaires par an ; la maison Méry-Samson en fait à peu près autant ; elle accusait l'an passé un bénéfice net de 350 à 400,000 fr. ; cette année, elle espère, à cause de la crise, dépasser ce dernier chiffre.

 

Comment à cause de la crise ? Oui, c'est le bénéfice des produits à bon marché ; la gêne générale amène leur plus grand écoulement ; les bourses restreintes se rejettent nécessairement sur eux.

 
     
 

La gare de Lisieux coté cour. CPA Collection LPM 1900

 
 

 

 
 

     L'usine de M. Méry-Samson, dans une succession de bâtiments bordant une cour de forme irrégulière, présente la série complète des opérations que comporte la fabrication du drap. Ici l'on carde, ici l'on file, ici l'on tisse, plus loin on peigne, on rase, on teint et l'on calendre. La vapeur et la force d'eau se combinent dans cet établissement ; les machines les plus nouvelles, celles-là mêmes que nous avons vues marcher à l'Exposition universelle de 1855, y fonctionnent. C'est surtout aux peigneuses très-perfectionnées que les draps de Lisieux doivent leur apparence et leur qualité.

 

Quatre cents ouvriers travaillent chez M. Méry-Samson et produi-sent 20,000 pièces de 30 mètres en moyenne, soit 600,000 mètres de drap par an. Les hommes gagnent par jour de 3 à 7 fr ; les fem-mes de 1 fr. 25 à 2 fr. ; les enfants, 1 fr. 50 ; les hommes de peine, 2 fr. 50, ce qui est le prix ordinaire de la main-d'oeuvre à Lisieux.

 

     La population, eu égard à l'étendue de la ville, est considérable ; sur une superficie d'un kilomètre en longueur, Lisieux compte 10,000 habitants et ses faubourgs 6,000. Tout le monde y vit à l'aise, on n'y connaît guère de malheureux. Les caisses de secours et de retraites sont établies dans plusieurs usines. Au moyen d'une retenue d'un sou par jour, l'ouvrier que l'âge force au repos peut espérer une rente de 200 à 250 fr.

 

     On m'a dit qu'en ville on ne trouvait pas une ouvrière en journée, une lessiveuse, à moins de 40 sous par jour, plus la nourriture. Cela fait le désespoir des ménagères.

     L'ouvrier du pays est généralement intelligent, et les exemples d'ouvriers devenus patrons n'y sont pas rares. Le maître de l'établis-sement d'où nous sortons était lui-même, il y a vingt ans, un ouvrier à 2 fr. 50. Le jour où nous visitions ses ateliers, il mariait sa fille avec une dot de 300,000 fr. ; le futur en apporte autant à la communauté. Voilà, certes, un fabricant de frocs qui met ses enfants dans de beaux draps.

 
     
 

Lisieux, la place Victor Hugo jour de marché aux poteries CPA Collection LPM 1900

 
     
 

     A côté de l'usine de M. Méry-Samson, il s'en élève une autre dont nous parlerons, parce qu'elle marque la différence qui existe entre le fabricant d'hier et l'industriel d'aujourd'hui. Autrefois on était le plus souvent fabricant parce que son père l'était, ou on le devenait en s'élevant, par son intelligence et son économie, de l'état d'ouvrier à la position de patron. Pour me servir d'une locution proverbiale, c'est en forgeant qu'on devenait forgeron. Cela, sans doute, explique les progrès lents que faisait alors l'industrie et les pas immenses qu'elle a accomplis dans ces derniers vingt-cinq ans. Aujourd'hui l'industrie est une science et une carrière ; ceux qui l'embrassent la savent avant de la pratiquer, et du point élevé où du premier coup ils sont placés, ce qu'ils rêvent avant tout, c'est l'amélioration, le perfectionnement et la gloire de l'inventeur.

 

     L'usine de M. Poret n'a pas encore les dimensions de celle de son voisin, mais d'un coup-d'oeil on en comprend l'ordonnance : les ateliers sont vastes ; le patron a de la coquetterie pour sa machine à vapeur, l'âme de la fabrique ; elle est logée dans un salon.

 

     Le jeune industriel fabrique tout ce que ses confrères fabriquent, et avec les instruments les mieux perfectionnés : mais il cherche et il a l'ambition de trouver autre chose à côté de la spécialité du pays, quelque chose qui créerait une autre branche d'industrie à Lisieux.

 
     
 
 
  Lisieux, au cheval normand CPA Collection LPM 1900  
     
 

     Déjà, sur une double chaîne de fil et de coton, M. Poret a su établir des tapis qui, pour la vue et le moelleux, ne le cèdent en rien aux tapis de la fabrique ordinaire. Ils seront d'un bon marché qui permettra aux habitations bourgeoises de se donner ce confort encore à cette heure réservé au luxe des grandes fortunes. Comme solidité ils doivent aussi l'emporter sur les tapis actuels. Si leur durée sera double ou triple, ainsi que le pense l'inventeur, le temps le dira. M. Poret les a mis à l'état d'expérimentation dans les passages les plus fréquentés de sa demeure, et jusqu'à présent rien n'a paru devoir démentir ses prévisions.

 

     M. Poret également, dans le même ordre de fabrication, a réalisé des tissus qu'il nomme tissus-cuir, destinés à remplacer les bretelles de cuir qui relient les machines à l'arbre de couche dans les ateliers. Dès aujourd'hui, leur plus grande solidité comme tension est un fait acquis ; reste la question de durée, qui est aussi à l'état d'expérimentation.

 

     M. Poret, nous a-t-on dit, a proposé à la Compagnie de l'Ouest de lui fournir ses tapis, à titre d'essai, pour les voitures de 1re classe ; les voyageurs seront donc bientôt à même d'en apprécier la valeur.

 

     Souhaitons à M. Poret, qui la mérite, et pour nous aussi, la réussite de sa nouvelle invention. Les tapis sont à la fois question de luxe et question d'hygiène ; c'est rendre un grand service au bien-être public que de les mettre à la portée de toutes les bourses.

 

     N'ai-je pas dit qu'il y avait des filatures à Lisieux ? Dévoilons un fait qui rentre dans les habitudes de la fabrique du pays, dont le génie consiste à faire des produits excellents avec des matières premières inférieures. Les filatures de Lisieux mêlent aujourd'hui avec le lin qu'elles emploient une certaine quantité de formium d'Amérique, et le fil qui en résulte s'expédie par centaines de mille kilogrammes aux fabriques de Lille et d'Amiens.

 

     Les forces vives de l'intelligence sont, comme on voit, tournées à Lisieux vers l'industrie ; aussi je ne crois pas qu'on y lise beaucoup. La bibliothèque projetée pourra bien être un simple objet de luxe. C'est dans un ancien bâtiment attenant à la cathédrale qu'on doit l'installer. Ce bâtiment, que les maçons, à cette heure, surélèvent d'un étage, renferme les tribunaux, le greffe et la prison. C'était autrefois le palais épiscopal.

 

     Lisieux au reste a toujours partagé son évêché avec Bayeux.

 
     
 

 La cathédrale Saint Pierre de Lisieux CPA Collection LPM 1900

 
     
 

L'Evêque du diocèse porte le double titre d'Evêque de Bayeux et de Lisieux. Il résidait six mois de l'année dans chacun de ses siéges. Aujourd'hui que Lisieux n'a plus de palais pour le loger, Monseigneur n'y vient qu'en tournée pastorale.

 

     La cathédrale et l'église Saint-Jacques sont deux belles églises. Il est fâcheux que Saint-Jacques reste décoiffé de son clocher.

 

     Lisieux n'a pas énormément changé depuis vingt-cinq ans ; qui l'a visité alors s'y retrouve parfaitement à cette heure. La salle à manger d'un certain hôtel où s'arrêtaient les messageries a cependant perdu son papier de tenture. Il représentait la fable du renard et de la cicogne sur deux panneaux. Le premier figurait la clairière d'une forêt et le domaine du renard. Les animaux étaient de grandeur de nature, et dame cicogne regardait piteusement le rusé lapant dans une écuelle. La plaine ondulait sur le second panneau jusqu'en des lointains bleuâtres ; on y voyait le temple classique des paysages historiques. Là, madame la cicogne mangeait dans une carafe, et le renard, assis sur son séant, paraissait méditer la morale du fabuliste :

 
 

 

     Trompeurs, c'est pour vous que j'écris,

     Attendez-vous à la pareille.

 

     Sans doute c'était vert, c'était jaune, c'était cru et violent à l'oeil, mais c'était plein d'attrait pour un collégien. Qui les voyait à dix ans, ces paysages, ne les oubliait pas, et qui pensait les revoir a, je le confesse, été désappointé de ne plus les trouver.

 

     Le boulevard de Lisieux, sous lequel passe à cette heure la voie d'Honfleur, aligne de beaux arbres dans sa partie haute où se trouve l'hôtel de France, le premier hôtel de la ville, qui ferait fit j'en suis sûr, du renard et de la cicogne, bien qu'il déforme, dans sa basse-cour, jusqu'à leur donner le volume des oies, deux pauvres goëlands changés d'élément. A quoi sert donc la société protectrice des animaux !

 

     Du boulevard on retourne à la cathédrale, et l'on se trouve devant un jardin de belle ordonnance, avec deux massifs à plusieurs allées de chaque côté des parterres, et un large bassin dans le milieu, une terrasse au fond, et la façade du palais de justice que surmonte le vaisseau de la cathédrale avec ses flèches aiguës.

 

     Il y a beaucoup de villes d'un ordre supérieur qui n'ont point de pareille promenade.

 

     Mais les promenades, nous l'avons dit, importent peu aux gens de province ; ils ont la campagne pour aller prendre l'air et leurs ébats. En racontant, ces jours passés, l'ouverture de la section de Pont-l'Evêque, nous avons eu occasion de dire ce que sont les environs de Lisieux. En les voyant on pardonne aux Lexoviens de délaisser leur jardin public.

 

     Voici le compte rendu auquel se rapporte la phrase ci-dessus. L'embranchement de Lisieux à Pont-l'Evêque est un annexe de la ligne de Paris à Cherbourg ; à ce titre, il a sa place marquée dans notre livre.

 
     
 

Lisieux. CPA Collection LPM 1900

 
     
   

De Paris à Cherbourg en chemin de fer