L'histoire des Belles Poules I
  CES BATEAUX DISPARUS
   
  LA PREMIERE "BELLE POULE" 1765-1780
         
 

La goélette Belle-Poule de 1828, Maquette du musée de Nantes

 
 
         
 

LA PREMIERE "BELLE POULE"  

 

Textes extrait d’une conférence donnée au Rotary-club de Cherbourg

le 18 février 1992 par monsieur Jean Leboucher.

 

L’origine du nom « Belle Poule » semble remonter au seizième siècle. En 1533, le roi François Premier visite le sud-ouest du royaume et fait escale à Toulouse. Il est reçu par le comte de Toulouse, celui-ci est marié à madame Paule de Vignier, baronne de Fonterville. On dit que cette dame était belle. En la voyant le roi s’exclama : « ah ! la belle Paule ! » Voilà donc le début supposé de l’histoire de ce nom étrange.

 

Cette appellation semble être demeurée dans l’histoire et on raconte que deux siècles encore après le passage de François Premier, le comte de Toulouse surnommait familièrement ses quatre filles « mes chères poules ». L’une d’elles fréquentait un corsaire bordelais du nom de Kearney. Celui-ci se vit alors affubler du surnom de « belle poule ». Or, c’est à lui qu’il fut décidé de confier un poste d’officier supérieur d’une frégate en cours de construction à Bordeaux. Un moment avant le lancement du navire, en 1768, le ministre de la Marine aurait proposé au roi Louis XV de nommer le bateau du sobriquet de cet officier. Il faut croire que le roi en accepta l’idée.

 

La première Belle Poule est une frégate de quarante trois mètres, vingt-six canons, doté d’un équipage de deux cent cinquante hommes dont l’architecte naval, Groignard, membre de l’académie des sciences dessina les plans.

 
         
 

La Belle Poule fait sa première campagne aux Antilles et elle est affectée à l’escadre de Suffren dans l’océan indien. Elle passe les tropiques à vingt six reprises. On la retrouve à Brest en 1778 mais le capitaine n’est plus le même ; il s’agit du corsaire normand De Marigny. Celui-ci a reçu comme mission de ramener en Amérique l’ambassadeur de ce pays en France, Benjamin Franklin,.également inventeur de paratonnerre.

 

La marine française est en guerre contre l’Angleterre et protège les côtes du nouveau monde

 

La Belle Poule quitte Le Havre avec Benjamin Franklin à son bord. Elle gagne Brest en huit jours en raison de très forts vents contraires. En arrivant à destination elle est avariée et doit entrer en réparation. De Marigny change alors de « monture » et achemine Benjamin Franklin à bon port avec la Sensible.

 

A Cherbourg, on se souvient du capitaine De Marigny. En 1786 ; lorsque Louis XVI est venu à Cherbourg inspecter les travaux du port, on avait oublié de prévoir une échelle sur le canot royal. Sa majesté ne pouvait descendre de l’embarcation sans se mouiller jusqu’à mi-mollet.

 

C’est Marigny qui prit le roi dans ses bras pour lui éviter un bain de pieds. Est-ce par contre cette circonstance qui lui valut quelques années plus tard d’être inquiété par le tribunal du peuple ?

 
 

La foule de la place du

Salin admirant la Belle Paule

 
         
 

En tout cas, il sauva sa vie de justesse car au moment de monter sur l’échafaud, un marin qui avait navigué avec lui, le reconnut et s’adressa aux jurés : « Celui-là je le connais, c’est le capitaine de la Belle Poule, il n’a jamais comploté contre la révolution » et De Marigny fut acquitté.

 

La Belle Poule n’ayant donc pas gagné les côtes américaines, reprend du service à Brest et elle est chargée de surveiller l’entrée de la Manche. Au cours d’une patrouille au nord ouest de Roscoff, un combat s’engage avec les Anglais. La Belle Poule fait fuir au moins trois navires ennemis dont l’Aréthusa. On déplore beaucoup de victimes mais depuis bien longtemps aucun bateau français n’avait réussi une action aussi brave et efficace. On fête dignement cette victoire à la cour et les dames couronnées surmontent leurs chapeaux de frégates et c’est ainsi qu’est née la coiffure à la Belle Poule très à la mode pendant plusieurs années.

 

Toujours en mission à l’entrée de la Manche, la Belle Poule rencontre le 16 juillet 1780 un puissant vaisseau anglais, le Non-Such, (le sans pareil) armé de soixante quatre canons. Le Non Such est au vent et pousse la Belle Poule vers la terre, en direction de l’estuaire de la Loire. Pendant plusieurs heures, la Belle Poule se bat mais, manquant de puissance et de feu, elle est capturée par l’ennemi puis coulée.


Quelques dates

  

Coté terre Date Coté Goélette
     
 

1765

Pose de la quille (10.07)

 

1768

Lancement et première mission aux Antilles

La "Révolution Royale" (1770-74)

1770

Mission en Océan Indien (1772-76)

Sacre de LOUIS XVI

1775

 
 

1778

Combat du 17 juin 1778 contre le HMS ARETUSA

 

1780

Prise de la frégate par le HMS NON SUCH (16.07)

La Belle Poule coula en 1780 après un combat contre le navire anglais Non Such

 

1781

En service dans la Marine Royale Britannique

La Révolution

1789

 

1-ère République (1792-1804)

1792

 

Directoire (1795-99)

1795

 

Guerre de la seconde coalition (1798-1801)

1798

Mise en réserve à Sherness

Consulat (1799-1804)

1799

 

 

Un peu d'Histoire

 

Le 4 juillet 1776, lors du Congrès continental les Etats-Unis d'Amérique décla-rent leur indépendance, les colonies anglaises devenant des États libres et indépendants. Les habitants de ces états ne se considèrent plus dès lors comme des rebelles mais comme les citoyens libres d'une nation souveraine en lutte contre une puissance étrangère.

 
         
 

La guerre d'indépendance, opposant 13 colonies de la côte est nord-américaine à leur puissance coloniale, l'Angleterre, a connu des fortunes diverses depuis 1773. En 1777, les insurgents qui se trouvent dans une situation délicate reçoivent le soutien direct de la France. Le jeune Marquis de La Fayette rejoint leurs rangs avec une troupe de volontaires équipée à ses frais. La Fayette revient en France pour accompagner Benjamin Franklin dans sa négociation afin d'obtenir le soutien officiel de la France à la guerre de l'Indépendance des colonies britanniques d'Amérique

 

Louis XVI reconnaît cette indépendance le 17 décembre 1777, puis signe deux traités le 6 février suivant. Le premier est un traité d'amitié et de commerce, le second scelle l'alliance des deux nations en cas de déclaration de guerre du Royaume-Uni à la France. L'Angleterre rappelle son ambassadeur en France. Devant Quiberon, le Robuste, un bâtiment de la Royale a l'honneur de saluer pour la première fois le drapeau américain, la bannière étoilée. L'aide déterminante de la France aux jeunes Etats d'Amérique conduit à la déclaration de guerre entre les Couronnes de France et d'Angleterre en juin 1778. La marine française qui avait à venger les affronts de la guerre de sept ans saisit cette espérance avec une ardeur incroyable...

 

En janvier 1778 la Belle Poule, sous le commandement de Charles René Louis, vicomte Bernard de Marigny, est désignée pour reconduire en Amérique Benjamin Franklin. Partie du Havre, subissant un temps exécrable en Manche, la Belle Poule croise les vaisseaux anglais Hector et Courageous qui lui demandent à la visiter. Marigny refuse de se plier à ces exigences en répondant fièrement : Je suis la Belle Poule, frégate du Roi de France ; je viens de la mer et je vais à la mer. Les bâtiments du Roi, mon maître, ne se laissent jamais visiter. Les Anglais n'insistent pas. Ils ignorent, bien entendu, que Franklin est à bord. Le mauvais temps oblige Marigny à relâcher à Brest.

 

Il passe le commandement de la Belle Poule à un lieutenant de vaisseau rochelais de trente-sept ans Jean Isaac Chadeau de la Clocheterie qui allait lui ouvrir les chemins de la gloire. Benjamin Franklin, quant à lui, regagne l'Amérique sur le Sensible.

 
 

Marie Joseph Paul Yves Roch Gilbert Motier, marquis de La Fayette est né en Haute Loire en 1757 et est mort à Paris en 1834. La Fayette, en 1789, n'est pas un inconnu que la Révolution propulse sur le devant de la scène. Sa famille fait partie de la haute noblesse. 

 

 
       
   


Benjamin Franklin

 
         
 

Le combat entre la BELLE POULE et l' ARETHUSE

 

Chadeau de la Clocheterie est chargé par le Lieutenant-Général d'Orvilliers, commandant la flotte de l'Atlantique, d'une mission de surveillance maritime en Manche occidentale. Il s'agit plus particulièrement de suivre les mouvements de l'escadre anglaise placée sous les ordres de l'Amiral Keppel. Pour mener à bien cette mission il dispose de quatre vaisseaux : la Belle Poule, la frégate Licorne dotée de 26 canons, la corvette Hirondelle disposant de 16 canons et le Coureur, lougre armé de 8 canons.

 

Partis de Brest le 15 juin 1778 les Français aperçoivent à l'horizon, dans la matinée du 17, les mâts de la flotte anglaise forte de d'une vingtaine de navires. Bientôt la Belle Poule et l'Aréthuse, frégate armée de 28 canons de 12 en batterie, se trouvent par le travers l'une de l'autre à portée de mousquet.

 

D'abord on parlemente. L'Aréthuse somme Chadeau de la Clocheterie de se rendre sans combat. Puis soudain l'anglais adresse une bordée et le combat s'engage entre les deux frégates, courant grand largue vers terre, alors que la brise est faible et que la nuit commence à tomber. Il durera de 18 à 22 heures. Le faible vent permet à peine aux navires de manoeuvrer. Démâtée et brisée par les coups que la Belle Poule concentre son feu sur la poupe de son adversaire occasionnant de nombreux dommages et faisant de nombreux morts et blessés : Je lui ai donné plus de 50 coups de canon dans sa poupe sans qu'elle  ait riposté un seul. Grâce à une bonne brise retrouvée, l'Aréthuse va rechercher protection au sein de l'escadre anglaise. La Belle Poule ne peut la suivre sans risquer gros.

 

Pour panser ses plaies, Chadeau de la Clocheterie décide alors de faire voile vers la terre, étroitement surveillée par deux frégates ennemies. Navigant au milieu des rochers et des récifs de cette côte déchiquetée, il aborde vers minuit à l'est de la baie de Goulven, dans la petite anse de Cam Louis sur la partie nord de la paroisse de Plouescat.

 

La France vient de remporter une victoire dans la première bataille de la guerre d'indépendance américaine.

 
     
 

    

Une terrible bordée de la Belle Poule démâte l'Aréthuse le17 juin 1778 (Gravure du XVIIIe )

 
         
 

La Belle poule a payé cher sa victoire. On compte une quarantaine de morts dont Monsieur Le Grain de Saint-Marceau, le capitaine en second, originaire de Granville, et une soixantaine de blessés. Monsieur Delaroche-Kerandron, enseigne, a un bras cassé et Monsieur Bouvet est blessé moins grièvement. Dans son rapport au Lieutenant-Général d'Orvilliers, Chadeau de la Clocheterie, blessé lui-même à la tête et la jambe, rend hommage au courage de ses officiers et de ses hommes :

 

Je ne saurais trop louer, mon général, la valeur intrépide et le sang-froid de mes officiers : Monsieur le Chevalier de Cappellis a su inspirer toute son audace aux équipages dans la batterie qu'il commandait. Monsieur de La Roche, blessé après une heure et demie de combat, est venu me faire voir son bras, a été se faire panser et est revenu reprendre son poste. Messieurs Mamard et Sbirre, officiers auxiliaires, se sont comporté avec toute la bravoure qu'on a droit d'attendre des militaires les plus aguerris. Monsieur Bouvet, blessé assez grièvement, n'a jamais voulu descendre. Mon équipage est digne de partager la gloire que se sont acquis mes officiers.

 

Chadeau de la Clocheterie demande que les blessés soient transportés au Folgoët sous la responsabilité du chirurgien-major de la Belle Poule, chargé également de transmettre un rapport au Lieutenant-général d'Orvilliers, à Brest, distant d'une quarantaine de kilomètres. Les morts, quant à eux, sont inhumés dans l'ancien cimetière de Plouescat qui se trouvait au Sud-Est de la place au chevet de l'ancienne église. La seule trace qui nous reste de cette inhumation est l'acte de sépulture de Le Grain de Saint-Marceau.

 
     
 

 

Registres des Baptêmes Mariages et Sépulture de Plouescat pour l'année 1778

 

Le corps du Sieur Le Grain de Saint Marceau capitaine en second dans la frégate nommée La Belle Poule et de deux autres dont les noms nous sont inconnus tués au combat dans la dite frégate le dix-sept juin mil sept cent soixante dix-huit ont été enterrés le lendemain dans le cimetière de cette paroisse en présence du frère Lazare Menoust aumônier, d'Alexandre Moaligou, Hervé Bizien, Mathieu Chever, et plusieurs matelots qui ne signent - Signé Cadiou, curé de Plouescat.

 

Les dommages causés à la Belle Poule sont considérables. Les voiles sont déchirées et criblées d'éclats, les mâts hors d'usage, la coque fait eau. Malgré la surveillance exercée par deux bâtiments de guerre anglais, deux navires français venus de Brest avec une centaine de matelots aguerris et familiers des dangers de la côte, réussissent à ramener la Belle Poule à Brest. L'accueil y est triomphal. Chadeau de la Clocheterie est promu capitaine et son équipage reçoit du Roi honneurs, avantages et pensions. Le retentissement à la Cour et dans toute la France est considérable. le courage des officiers et de l'équipage suscite une admiration générale.

 
         
 

Et la mode se saisit de l'événement. A Versailles les dames lancent la mode de la coiffure A la Belle Poule où une frégate toutes voiles dehors navigue sont une mer de cheveux ondulés...

Et pourtant...

 

Cette victoire semble bien plus symbolique que réelle. En effet les autres navires qui accompagnaient la Belle Poule ont subi un sort bien funeste.

 

Si l'Hirondelle a pu se réfugier sans dommage à l'île de Batz, le Coureur avait dû amener pavillon après un combat meurtrier contre le sloop l'Alert et la Licorne sous les ordres du lieutenant de vaisseau Gouzillon de Belizal dut se rendre à l'Amiral Keppel.

 

Que devinrent les protagonistes de cette affaire ? Chadeau de la Clocheterie, au commandement du vaisseau Hercules, périt le 12 avril 1782 au cours du combat des Saintes.

 

La Belle Poule coula en 1780 après un combat contre le navire anglais Non Such, tout comme l'Aréthuse, un an avant, s'était brisée sur les écueils de Molène au cours d'un engagement avec la frégate l'Aigrette.

 

 

Coiffure"Belle Poule"

 
         
 

    

Bataille entre la frégate française BELLE POULE et la frégate anglaise ARETHUSE 

     le 17 juin 1778 (Tableau de ROSSEL)

 
         
   

 

 

 

Ces bateaux disparus