L'origine des jeux de cartes
  JEUX DE SOCIETES
   
  L'ORIGINE DES JEUX DE CARTES
         
 

CPA collection LPM 1900

 
     
 

L'origine des jeux de cartes

Georges RENAUD. 1952

 

Le jeu est vieux comme le monde. N'a-t-on pas trouvé des dés dans les fouilles de la vallée de l'Indus, des tabliers de trictrac dans les tombes égyptiennes, des yo-yos dans des mobiliers funéraires pré-helléniques ? Et, dans tous les pays du globe, les enfants ont joué à la marelle.

 

De nos jours, c'est aux cartes que l'on joue le plus. Soixante-dix millions d'Américains jouent aux cartes, a révélé une enquête Gallup ; et, en France, au moins une personne sur trois.

 

Cependant, l'origine des cartes est à peu près inconnue. La Chine, l'Allemagne, l'Italie et la France en revendiquent l'invention sans preuves formelles. Des curieux se sont penchés sur ce problème de la petite histoire. On garnirait une bibliothèque avec les ouvrages contradictoires écrits sur ce sujet.

 

Ce que l'on sait de certain, c'est que les cartes à jouer se sont répandues en Europe et particulièrement en France dans la première moitié du XIVe siècle.

 
         
 

Avant l'invention de la gravure sur bois qui précéda la découverte de l'imprimerie et permit leur diffusion, elles étaient peintes à la main ou gravées et dorées sur des feuilles d'argent.

 

Dans un compte de Charles Paupart, argentier du roi de France Charles VI, on lit : « Donné 56 sols parisis à Jacquemin Gringonneur, peintre, pour jeux de cartes à or et diverses couleurs, de plusieurs devises, pour porter devers ledit Seigneur roi Charles VI, pour son esbattement durant les intervalles de sa maladie. »

 

Les cartes coûtaient fort cher et seuls les princes et les seigneurs pouvaient en acheter. Lorsque la gravure sur bois les rendit accessibles aux personnes de condition moyenne, les parties donnèrent bientôt lieu à des paris et des jeux d'argent ; aussi l'Église en interdit-elle l'usage aux ecclésiastiques. Un édit de Louis XII, publié en 1487, frappe d'une amende de trois deniers « les tavernes où l'on joue au trictrac ou aux cartes ». Ce ne sont pas les cartes en tant que cartes que condamnait l'autorité religieuse, mais les jeux d'argent.

 

Cette condamnation eut une curieuse conséquence économique. Les « cartiers » d'Auvergne, qui étaient les plus réputés, émigrèrent en Italie, où on ne les inquiétait pas, emportant avec eux les secrets de leur métier.

 

La plupart des jeux de cartes sont nés en Europe et principalement dans notre pays. Dans la fastidieuse énumération des jeux de Gargantua, on relève le flux, la prime, la vole, la pille, la triomphe, la Picardie, le cent, l'espinay, le passe-dix, le trente et un, pair et séquence, la condemnade, le mariage, etc.

 

À l'exception du passe-dix et du trente et un, tous ces jeux sont tombés en désuétude ... Mais leurs noms sont révélateurs de l'ancienneté du vocabulaire technique actuel.

 

« Faire la vole » signifie toujours, dans un jeu de cartes, faire toutes les levées. L'atout se nommait « la triomphe » dans le langage noble, « atout » n'étant que le terme vulgaire ; le mot primitif est passé en Angleterre, où il est devenu « trump ». Ce que nous appelons « impasse » est aujourd'hui une « finesse » pour les Anglo-Américains, qui, d'autre part, nomment « tenace » notre fourchette.

 

Le « flux » est devenu « flush » ... On ne saurait trouver de meilleure preuve linguistique de l'origine française des jeux.

 

Mais, en franchissant la Manche ou l'Atlantique, ils ont adopté quelques-unes des coutumes britanniques. Sur une route, un conducteur français circule à droite et un Anglais à gauche ; en Europe continentale et en Amérique du Sud, dans tous les jeux de cartes où l'on joue à plus de deux, la « coupe », la « donne », la « primauté » et toutes les « opérations » se font dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Dans les pays anglo-saxons, c'est, au contraire, dans le même sens.

 

Ce vocabulaire des jeux de cartes, né en France, a été fixé par des traités comme Maison de jeux, paru en 1668, et la fameuse Académie universelle des Jeux, dont le privilège est de 1717, et par les auteurs classiques du Grand Siècle.

 

La Bruyère, en maints passages des Caractères, parle des cartes et s'étonne que, bien qu'il faille prévoyance, finesse et habileté pour jouer l'hombre, on y voit « des imbéciles qui y excellent ».

 

Boileau, Molière, La Fontaine ont semé leurs ouvrages de termes techniques comme « gano », « hor », « pic, repic et capot » qui n'étaient pas des mots courants de la conversation.

 

Rien ne saurait mieux prouver que les jeux de cartes étaient fort pratiqués dans la bonne société du XVIIe siècle.

 

C'est Boileau (Satire X, 1692) qui s'est montré le plus précis. Il peint une joueuse enragée que l'on voit :

 

S'en aller méditer une vole au jeu d'hombre ;

S'écrier sur un as mal à propos jeté ;

Se plaindre d'un gano qu'on n'a point écouté !

Ou, querellant tout bas le ciel qu'elle regarde,

À la bête gémir d'un roi venu sans garde !

 

Ferdinand Brunetière, annotant ces vers dans une édition classique, a écrit : « Un bon exemple pour montrer l'obscurité que l'emploi tant recommandé du terme concret, technique et spécial, jette en général après deux siècles sur tout un développement. Depuis qu'on a cessé de jouer à la barrette, au lansquenet et à l'hombre, nous ne comprenons plus les vers de Boileau. »

 

On ne saurait aucunement souscrire à ce jugement du célèbre critique. C'est Boileau qui, avait raison ; et, pour le comprendre, il aurait suffi à Brunetière d'ouvrir la vieille Académie universelle des Jeux.

 
 
       
   
 
       
   
 
       
   
 
         
 

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