La ferme normande

 

  VIVRE NORMAND
   
  LA FERME NORMANDE
         
   
         
 

LA NORMANDIE ANCESTRALE

Ethnologie, vie, coutumes, meubles, ustensiles, costumes, patois

Stéphen Chauvet.

Membre de la Commission des Monuments historiques

Edition Boivin, Paris.1920

 
         
 

L'aspect de la Ferme Normande.

 

Même en Basse-Normandie, l'aspect de la ferme normande varie selon les régions, en raison des matériaux que les constructeurs avaient à leur disposition. Dans la vallée d'Auge et toute la partie est du Calvados, la vieille ferme ou les anciennes maisons sont bâties à colombages et recouvertes en tuiles rouges, petites et plates. Quelques rares maisons possèdent encore, sur leur toit, ces beaux épis de faitage en terre cuite émaillée fabriqués du XV e au XVII e siècle, dans les poteries du Pré-d'Auge

 

Dans toute la moitié ouest du Calvados et de l'Orne et dans le Cotentin, il n'y a plus de maisons de bois. Dans le haut du Cotentin, les fermes sont bâties en pierres grises, légèrement bleutées ; leurs toitures sont composées de lames schisteuses maçonnées entre elles. Les lucarnes sont surmontées, surtout dans la Hague, par des « épis » de terre cuite représentant des « pigeons » au repos ou prêts à s'envoler. Dans le sud du Cotentin, les manoirs et les fermes importantes sont construits en granit et en pierre bleue. Les chaumières et les dépendances des fermes importantes ont des murs dont le bas est en granit ou en pierres jusqu'à une hauteur de 50 centimètres environ et dont le reste est torchis, c'est-à-dire en argile agglomérée, mélangée de foin. Parfois, les murs sont tout entiers en argile. Jusqu'il y a quelques années, la plupart des manoirs, fermes et chaumières du bas Cotentin, étaient couverts en chaume. Les toitures de chaume ayant besoin d'être souvent réparées, chaque ferme importante possède une très grande échelle destinée à monter sur les toits. Cette échelle est, généralement, accrochée, horizontalement, le long du mur postérieur de la ferme. Le sommet de ces toitures en chaume est garni d'une couche d'argile qui est rapidement envahie par les mousses et diverses graminées. Quelques années après la réfection d'une toiture de chaume, celui-ci, un peu usé et altéré par l'humidité, le soleil et les vents, ne tarde pas à se recouvrir de larges placards de mousses qui, au printemps, s'émaillent de fleurettes aux coloris divers. Quelques manoirs sont couverts en ardoises. Depuis quelques années, l'usage de la grande tuile rouge avec losange central se généralise, et c'est regrettable, pour couvrir les fermes.

 

Quelques vieux bâtiments ont gardé leurs fenêtres à croisées, divisées en quatre compartiments par une croix de granit. La plupart du temps, la croix de pierre a été enlevée et il ne reste, de la fenêtre primitive, que la pierre supérieure portant une entaille ogivale; la fenêtre primitive a été remplacée par une fenêtre à petits carreaux.

 

Les portes cintrées, basses, sont très fréquentes dans les vieilles fermes. Au-devant de la porte qui permet d'entrer dans la grande salle de la ferme se trouve souvent, une large dalle de granit. Sur un des côtés de la porte se dresse un vieux rosier, ou parfois, une vigne. Quant à la porte elle-même, elle est généralement constituée par deux vantaux [ou battants] inégaux; le plus étroit est fixé par une barre de fer intérieure; le plus grand s'ouvre. Parfois, ce dernier est lui-même subdivisé en hauteur en deux parties qui se ferment séparément. Cette disposition permet de fermer la partie inférieure pour empêcher les enfants de sortir [ou les volailles d'entrer dans la maison] tout en laissant ouvert le panneau supérieur afin d'avoir de l'air et de la lumière. La porte d'entrée se ferme encore, en maints endroits, en tirant, le soir, une grosse barre de chêne, qui, dans la journée, est glissée dans un trou horizontal contenu dans l'épaisseur de la muraille. La porte est munie, extérieurement, assez souvent, au niveau de la serrure, d'une sorte de poignée en acier qui sert de marteau et qui agit également sur la gâche. Les manoirs, les petits châteaux, et un grand nombre de fermes sont entourées de murailles de pierres et de granit. On pénètre dans la cour de la ferme en passant sous une grande ouverture cintrée, dite charretière, assez haute pour qu'elle puisse laisser entrer un charreti chargé de bottes de foin ou de céréales. Cette ouverture est, parfois, fermée par une grande porte de chêne à deux battants ; parfois par une barrière double. A côté de la porte charretière existe, assez souvent, une petite porte cintrée analogue aux portes de poterne des châteaux : c'est le pothuit réservé aux piétons.

 

La grande cour est, le plus souvent, entourée de bâtiments de trois côtés. Sur le quatrième se trouvent le vieux puits, le poulailler, la boulangerie et l'entrée du jardin. Le vieux puits a un toit de chaume qui protège la margelle verdie et la poulie grinçante autour de laquelle est enroulée la chaîne qui descend et remonte le « siau ». Auprès du puits se trouve souvent une petite auge de granit. La boulangerie ou fourni est à quelque distance des bâtiments à cause des flammèches dangereuses pour le chaume que sa cheminée laisse échapper les jours de boulange, lorsque l’on chauffe le four avec des petits fagots de ronces et de genêts. La boulangerie est construite en pierre ou en torchis et son four ventru, généralement en argile comprimée, est abrité par un petit toit. Le poulailler est pourvu d'une petite échelle que les poules gravissent le soir pour aller se « jucher ». Une petite barrière conduit dans le jardin. Celui-ci est bien différent de ceux du nord de la France (Somme, Pas-de-Calais, Nord, etc.). Ceux-ci sont rigoureusement propres et tout le terrain est utilisé. L'espace qui sépare les légumes est sans cesse sarclé et les allées sont d'une propreté méticuleuse. Les habitants du Nord sont si fiers de leurs jardins qu'ils passent une partie de leurs dimanches à les entretenir et que, s'ils ont des invités ce jour-là, à midi, ils leur font visiter leurs jardins, avec une certaine fatuité, aussitôt après le repas. Dans les jardins normands, au contraire, il y a souvent beaucoup de terrain inutilisé. Les allées ne sont guère entretenues; les légumes qui croissent vigoureusement sur la riche terre normande, ne sont pas débarrassés de toutes les mauvaises herbes qui les entourent. Les pommes de terre, les choux pommés, les choux de Jersey, et les pois de mai, poussent facilement; cela suffit. Peu importe que des graminées envahissent les allées et que les ronces de la haie empiètent sur le terrain. Les carrés de légumes sont un peu disposés au hasard et séparés par des bandes incultes. Mais de-ci, de-là, surgissent des coquelicots et des touffes de lavande, de giroflées ou de pieds de soleil. Dans le fond du jardin normand quelques groseillers, des néfliers, des cognassiers, avoisinent la haie. Dans un coin se dressent les toits de chaume de quelques ruches qui donneront au fermier ce beau miel brun, délicieusement parfumé, véritable nectar de fleurs, qui ne se trouve qu'en Normandie. Si le paysan normand réunit, un dimanche, après la messe, quelques amis, il ne leur fera pas visiter son jardin, après le repas, comme le ferait un paysan du nord de la France. Il les entraînera vers ses prairies, pour leur faire admirer ses belles génisses, ses « amouillantes » aux belles robes et ses splendides demi-sang anglo-normands bai-brun, dont le front est orné d'une étoile blanche. Au retour, l'hôte et les invités s'attarderont autour des pommiers dont les fruits donnent la boisson d'or qu'ils ont dégustée au repas précédent et qui les rend, présentement, si euphoriques. Aussi, auprès de toutes ces richesses, le jardin, qui ne sert qu'à fournir les légumes de la soupe vespérale, est-il traité en parent pauvre. Et c'est pourquoi il est un peu délaissé, un peu en désordre, le petit jardin normand. Mais il y gagne un charme spécial et l'on ne pousse pas, sans émoi, la petite barrière du jardin de... « chez nous », embroussaillé de ronces et de graminées pimpantes et tout émaillé de fleurs.

 

Les bâtiments de la ferme comprennent les locaux d'habitation du fermier, les écuries, les étables à vaches et à moutons et celles destinées aux porcs. Ces dernières, basses et sombres, ne prennent le jour que par d'étroites meurtrières. Un de leurs murs est souvent percé d'une ouverture horizontale précédée d'une pierre inclinée, ce qui permet, sans entrer dans l'étable, de verser, du dehors, la pâtée qui va glisser dans l'auge de pierre située, à l'intérieur, en contre-bas de cette ouverture.

 

Les Normands ont, malheureusement, la conviction erronée que les porcs « profitent » mieux dans l'obscurité et la saleté.

 

Les diverses étables sont surmontées de greniers dans lesquels les paysans empilent les céréales et les milliers de bottes de foin qu'ont fournis les prairies. Devant l'une des étables se trouve la maillière, vaste fosse où fermentent les divers fumiers. De cette maillière s'échappe souvent, hélas, une rigole de purin qui traverse une partie de la cour et forme de-ci, de-là des flaques putrides et dangereuses trop près de l'habitation et du puits.

 

Un des bâtiments est occupé, au rez-de-chaussée, par la charterie sous laquelle on pénètre par deux grandes ouvertures ogivales qui s'appuient sur un pilier intercalaire. Sous la charterie, se rangent les voitures et instruments aratoires du paysan normand : la charrette ou carriole destinée à aller au marché et à y porter le grain, le beurre, les œufs, les volailles, voire même les petits cochons ou les jeunes veaux; le petit tombereau qui sert à tous les usages de la culture; la grande banne qu'on utilise pour aller chercher au bord de la mer la tangue (sable limoneux) avec laquelle les fermiers normands graissent leurs terres; le cliartil employé pour transporter les gerbes; la traine à bois si particulière aux environs de Coutances et qui mérite d'être décrite à part, à la fin de ce chapitre; la charrue normande, charrue traditionnelle, toute en bois, portant un seul soc de fer ; le rouleau de bois pour aplatir les mottes de terre après le labourage; la herse de bois hérissée de pointes de fer forgé; les fléaux qui, jusqu'il y a quelques années, servaient pour battre toutes les céréales, et la mailloche qui, actuellement, est encore utilisée pour battre le blé lorsque Ton désire avoir du « glui », pour faire les toitures de chaume [parce que les machines à battre abîment la paille.

 

Les fléaux sont aussi employés pour battre le sarrazin dans la pièce même où il a été récolté.

 
         
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