La lande de Bavent
 

CONTES NORMANDS

PAR CHARLES FREMINE

   
  LA LANDE DE BAVENT
         
  La lande de Bavent

 

Charles Frémine (1841-1906)

(La Chanson du pays - 1893)

 

S’il est vrai, comme quelques langues dévotes se plaisent à l’insinuer, que maître Lerouvillois, conseiller municipal de Moitiers-d’Alonne et cultivateur de son état, porte plus de respect aux fûts de cidre qui sont couchés dans son cellier qu’aux saints de bois qui sont debout dans son église, il est juste de reconnaître que, lorsqu’un ami vient le voir, il n’a point pour habitude de le laisser partir sur une jambe.

 

Aussi bien, les deux miennes n’étaient pas de trop, certain après-midi d’octobre où, par suite d’un repas démesurément prolongé, cet excellent homme, à son grand regret – du moins il paraissait fort ému – me fit manquer la voiture publique qui passe vers quatre heures de relevée au bas de son jardin et me laissa seul, à pied, après un bout de conduite, avec cinq lieues de pays à faire, en perspective.

– Puisque vous voulez partir et qu’il faut absolument que vous soyez rendu à Sottevast ce soir, me dit-il en me serrant la main, votre plus court est de prendre par l’ancienne route. 

   
     
 

Vous gagnerez un grand quart et en cachant drait devant vous sans butter, bien sûr que vous serez de l’autre côté de la lande de Bavent avant la tombée de la nuit.

 

Je suivis son conseil et, à tout hasard, je m’engageai dans l’ancienne route.

 

C’était un de ces vieux chemins abandonnés depuis longtemps et qui, partant de la mer, s’en allait par monts et par vaux, sans plus de souci de l’âpreté des montées que de la déclivité des pentes. Envahi par les herbes et les broussailles, et montrant à nu par endroit son antique ossature, il grimpait et tournait à travers friches et labours, maigre, cahoteux, défoncé, entre une double haie d’épines noires et de hêtres rabougris. Des pousses vigoureuses de ronces et d’églantiers jetaient par-dessus leurs courbes hardies d’où pendaient de longs brins de chaume arrachés, en passant, aux charrettes des moissonneurs.

 

Le soleil, que j’avais à dos, le prenait en enfilade, faisant reluire, çà et là, les ocres de ses talus, les tranches de ses ornières où trempaient, dans des flaques d’eau jaunâtre, des joncs brisés, des bruyères défleuries. Parfois, un merle effarouché le rayait d’un trait jaune et noir. A droite, à gauche, au creux des fossés, dans l’épaisseur des buissons, des iris sauvages mettaient l’ardent éclat de leurs gousses entrouvertes. Une maison en ruine croulait, de loin en loin, au bord d’une mare pleine de feuilles, et, gagné par la mélancolie pénétrante de cette soirée d’automne, par les vagues tristesses qui se dégagent des choses abandonnées, j’évoquais, tout en marchant, les figures mortes des grands-parents, des anciens, rudes marchands qui trafiquaient avec les gens de la côte, et qui, l’esprit travaillé par la fièvre du négoce, par les soins de la famille, de jour, de nuit, à cheval, en voiture, avaient jadis parcouru tant de fois ce vieux chemin que je suivais à mon tour, moi piéton, musant et bayant à mes rêves, occupé d’un bruit d’insecte, d’un cri d’oiseau, d’un rayon perdu sous les ramures fleuries de baies rouges et de prunelles bleues.

 

Brusquement, au tournant d’un monticule surmonté d’une croix de granit brisé, je débouchai dans la lande de Bavent.

 

Elle s’étalait nue et déserte, tatouée de roches libres, rayée de longues traînes vagabondes, fauve, violacée, bleuâtre et noyant à perte de vue ses vagues couleurs dans les brumes changeantes, qui s’élevaient des lointains assombris.

 

Une ligne serpentante et lumineuse la traversait dans son milieu. Cette ligne que je n’avais pas remarquée tout d’abord et dont le relief s’accentuait à mesure que j’avançais, ne tarda pas à fixer mon attention. Moirée et chatoyante au jeu du couchant qui la frappait horizontalement, elle se déployait au loin sur la bruyère comme une écharpe de pourpre et de feu. J’avais traversé la lande de Bavent plusieurs fois depuis mon enfance ; – caprice de lumière ou simple accident de terrain – rien de pareil n’était resté dans mon souvenir. Je hâtai le pas. Bientôt le soleil s’éteignit. L’écharpe fantastique perdit son éclat ; le safran remplaça la pourpre, et quand je n’en fus plus qu’à quelque distance, je vis qu’elle était simplement formé par un rideau de grands arbres dont les hautes cimes, colorées par l’automne, dépassaient de quelques mètres la surface plane de la lande.

 

Ces arbres prenaient pied dans le creux d’un ravin profondément encaissé, obscur, broussailleux, où le chemin que je suivais plongeait presque à pic. Deux énormes buissons de houx en gardaient l’entrée. J’y pénétrai un peu à l’aveuglette, tâtant le sol rocailleux du bout de ma canne, écartant de la main les pousses débordantes qui me fouettaient le visage. Un ruisseau coulait au fond. Je le franchis sur deux ou trois cailloux branlants et, comme je remontais le versant opposé où traînait encore une lueur de jour, j’aperçus droit devant moi et fixé à terre au milieu du chemin, quelque chose de rond et d’étincelant comme un œil de fauve ouvert dans la nuit. Je m’en approchai avec prudence et, m’étant baissé pour examiner de près cet objet singulier, je reconnus que c’était une pièce de cuivre, un gros sou tout flambant neuf arrêté sur sa tranche et accoté contre une pierre. Je le ramassai en regardant autour de moi et, comme je me redressais pour continuer ma route, je vis à quelques pas plus loin briller une autre pièce, celle-ci en argent – une pièce de deux francs –, puis une autre, puis une autre. Le chemin était jonché de menu monnaie d’argent et de cuivre sur une longueur de plusieurs mètres. J’en avais une pleine poignée. Le compte fait, la somme se montait à quatorze francs.

 

J’aime le merveilleux. Esprit attardé aux rustiques croyances et répétant volontiers avec les ignorants et ceux qui se plaisent à marcher dans les solitudes : « Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer », j’avoue qu’en ce moment, à pareille heure et en pareil lieu, l’apparition d’un être fantastique quelconque, bête ou sorcier, nain ou géant, ne m’eût pas autrement étonné. Bien plus, je m’y attendais, fouillant du regard les fourrés voisins, tendant l’oreille aux bruits troublants du soir. On entendait au loin la voix de la mer et, tout près, celle des crapauds qui carillonnaient dans l’ombre comme des clochettes d’or.

 

Comme je sortais du ravin, serrant dans mes doigts crispés ma singulière trouvaille, une forme humaine se dressa tout debout, à dix pas devant moi. Bientôt je la vis se courber, puis se redresser, traçant avec un long bâton des signes bizarres sur la bruyère. Coiffée de blanc et affublée d’une longue pelisse jaunâtre, cette figure nocturne présentait l’aspect d’une vieille, très vieille femme et, toute à son étrange besogne, elle paraissait nullement m’apercevoir.

 

– Eh ! la mère ! lui criai-je, que faites-vous donc là, si tard dans la lande ?

– Hélas ! Mon bon monsieur, me répondit-elle en se redressant, je trache mon argent que j’ai perdu, une petite rente que je vais toucher tous les ans, à la Saint-Michel, aux Moitiers-d’Alonne. Je l’avais mis là, dans la pouquette de mon devantoi. Elle s’est crevée en route, tout y a passé.

– Et combien aviez-vous dans votre poche, ma bonne femme ? lui demandai-je en m’approchant d’elle.

– Tant en pièces blanches qu’en gros sous, droit juste quatorze francs, mon bon monsieur.

– Tenez, lui dis-je, les voilà !

 
     
 

 
         
   

Contes Normands par Charles Frémine