La malle
 

CONTES NORMANDS

PAR CHARLES FREMINE

   
  LA MALLE
         
 

La Malle

 

Charles Frémine (1841-1906)

(La Chanson du pays - 1893)

 

On aurait tort de croire que la race des bonnes gens de province qui ont des enfants à Paris et vous comblent généreusement de lettres et de paquets à leur adresse. a complètement disparu avec le télégraphe Chappe et les vieilles diligences ; ceux qui vous chargent d'une malle sont plus rares, il est vrai. mais il n'est pas encore impossible de mettre la main dessus. comme on va le voir.

 

Voilà moins de quatre ans, j'étais installé depuis près de deux mois à l'unique hôtel de Barneville-sur-Mer. et il y avait bien quinze jours que le vieux ciel comme disent les marins - ne s'était démasqué. Tout le temps de la pluie - une pluie fine, muette, serrée et toujours le vent du sud-ouest, maintenant immobile le coq d'or de l'église au bout de sa hampe de fer. On touchait, du reste, à la fin de septembre, et quand vient l'arrière-saison dans cette chère presqu'île de la Manche qu'affectionnent les nuages et que bercent les mers, il est bon de savoir que pour peu que le temps se mette au crachin, c'est pour de vrai et qu'il y crachine longtemps.

 

 
       
 

Il crachinait donc à routes détrempées depuis la Saint-Cyprien, et comme rien autre ne me retenait à Barneville que mes seules promenades aux environs, je bouclai mon sac de voyage au saut du lit, un bon matin, et me mis en devoir de prendre congé de mon hôtesse dans le courant de l'après-midi, c'est-à-dire vers trois heures, par la voiture qui fait le service des dépêches entre la côte et la station de Valognes.

 

On ne quitte pas un pays où l'on a vécu deux mois - surtout quand il est voisin du vôtre - sans y laisser quelques connaissances. Les miennes malheureusement - je dis malheureusement à cause de la pluie - n'étaient pas toutes groupées autour du clocher.

 

Maître François Le Menuel, pour sa part. habitait à trois bons kilomètres de la bourgade, dans sa propriété des Milgreux, et, comme c'était un vieil ami de la famille - par son côté propre aussi bien que par celui de sa femme -je pouvais d'autant moins me dispenser d'aller lui serrer la main qu'il avait une fille à Paris, mariée à un jeune fonctionnaire qu'un mouvement dans le personnel du ministère des Finances venait de pousser tout récemment dans la capitale.

 

Je m'acheminai donc vers la ferme des Milgreux - solide maison bâtie en contrebas de la route de Portbail, ayant cours et dépendances, jardins coupés de grasses plates-bandes. bien enclos de murs tout chargés d'espaliers, et vastes prairies toujours vertes qui s'étendaient jusqu'à la dune.

 

En arrivant, je trouvai maître François au coin de son feu, en train de lire le Bulletin des Communes - il était aussi maire de la sienne - et quand je lui eus

 

fait connaître l'objet de ma visite :

 

- Ah ! vous partez ? me dit-il. C'est que ma femme est absente. Elle sera désolée de ne pas vous voir. Et puis je crois me rappeler qu'elle a préparé quelque chose pour Charlotte - Charlotte ëtait le nom de sa fille - et nous avions précisément pensé à vous pour l'emporter.

- Vous êtes bien aimable, tout à votre service.

- Nous n'en avons jamais douté. Mais comment et quand partez-vous ?

- Par la poste, à trois heures.

- Il en est onze. Ma femme sera de retour à midi.

- Nous avons grandement le temps. Je ne vous retiens pas. Vous êtes sans doute pressé. A deux heures et demie je serai à votre hôtel.

 

Il vint me reconduire jusqu'au bout de la petite allée de peupliers qui relie sa ferme à la route, me fit admirer en passant un joli poulain accouru du fond de la prairie avec sa mère, le flatta, lui passa la main sur le col, puis me lâcha sur la limite de ses terres en me criant encore :

 

- C'est entendu, à tantôt, à deux heures et demie, plutôt avant qu'après.

 

Il ne se fit pas attendre. en effet. J'étais encore à table, achevant mon déjeuner. quand la servante m'annonça son arrivée :

 

- Il est dans son cabriolet, arrêté devant la porte, me dit-elle.

 

Je sortis dans la rue.

 

- Comment ! vous ne descendez pas. maître François ? Une tasse de café ?

- Non, merci. Voilà le ciel qui fait mine de s'égayer. Je vais faire d'une pierre deux coups, et profiter de l'éclaircie pour pousser jusqu'aux Moitiers où j'ai un fossé à relever et une poignet d'arbres à faire abattre. . .

 

Il me tournait le dos. occupé qu'il était à remuer au fond de sa voiture un objet qui paraissait d'un maniement difficile et qui, selon toute apparence, m'était destiné.

 

- Faites attention, me dit-il en me le présentant à bras tendus, c'est un peu lourd. Je ne sais trop ce que ma femme a fourré là-dedans. Vous nous excuserez. Je n'ai eu que le temps de le clouer à la hâte. Il n'y a même pas d'adresse. Mais c'est inutile, n'est-ce pas, puisque vous le porterez vous-même ?

 

Je reçus l'objet en dissimulant du mieux que je pus ma surprise, aussi bien que la contraction que m'arracha le poids du fardeau, puis, quand je l'eus posé prudemment à terre :

 

- Vous n'avez pas autre chose, maître François ?

 

- Non. pour l'instant, c'est tout. Si encore vous n'étiez pas parti si vite ! Enfin. chacun ses affaires. Je me sauve aux Moitiers dare-dare. Dites-leur bien des choses là-bas ; que tout le monde va bien. Allons, bonne santé, bon voyage ; vous allez avoir beau temps. . .

 

Il me tendit la main, cingla sa jument qui fit une pétarade, et la voiture en deux tours de roue disparut d'un seul bloc dans la coulée du Hauvet.

 

Resté seul avec l'objet à mes pieds, je me mis à l'examiner sous toutes ses faces : il en présentait six. C'était un cube parfait, dont chaque côté avait bien trois pieds, mais pas un anneau, pas une boucle, pas une entaille où l'accrocher.

 

Toute en bois blanc, sans tache et sans fissure, cette malle. cette caisse, comme on voudra l'appeler, était hermétiquement close, clouée à pointes perdues, pleine et sourde ainsi qu'un quartier de marbre.

 

Comme je demeurais là, stupéfait devant ce chef-d'œuvre de menuiserie, l'arrivée du courrier vint m'arracher brusquement à mon extase.

 

Je n'avais que le temps de dire adieu à mon hôtesse ce que je fis sur ses deux joues - et pendant que deux hommes s'essoufflaient à hisser sous la bâche l'envoi de maître François, je me glissai dans la voiture, mon léger sac de voyage à la main.

 

De Barneville à Valognes, il y a sept lieues que la poste doit franchir en trois heures pour desservir le train de Paris qui vient de Cherbourg.

 

Comme l'avait parfaitement pressenti maître François, le ciel s'égayait en effet. Les nuées se déchiraient. Un nimbe fumant enveloppait les arbres. Trois pies - heureux présage - vinrent s'abattre sur la route.

 

En montant la côte de Sortosville, je me retournai. Dans une échancrure de falaise, on voyait la mer. Elle s'étalait toute pâle, fatiguée, montrant à fleur de peau ses veines bleues qui sont des courants. Un rayon de soleil lui mettait comme un sourire.

 

- Reste ! ne t'en va pas ! semblait-elle me dire ; c'est fini, les jours noirs sont passés. Tu peux m'en croire, moi qui fais les nuages. Pardonne-moi d'être restée maussade si longtemps ! Demain je remettrai ma robe verte lamée d'argent. Avec tes promenades tu pourras reprendre ton rêve égaré sur mes grèves. Reste ! je serai douce à la barque que tu montes et je la porterai mollement vers mes îlots.

 

Et quand la mer eut disparu :

 

- Reste ! me disaient les landes roses ; les brouillards qui s'enfuient n'ont laissé que des perles à nos bruyères. Ecoute le verdier qui chante son chant si triste au bout d'une branche nue ; écoute le rouge-gorge qui salue l'automne à la lisière des futaies rougissantes.

 

Et la vallée du Vretot aux romantiques manoirs, le Val-Joye au milieu des hêtres, Malassis dans les peupliers, et les coteaux chargés de taillis croulants, et les chemins perdus où je n'eus jamais que de bonnes pensées, saines comme les ruisseaux d'eau vive, fraîches comme les fleurs sauvages qui les bordent :


- Reste ! me disaient-ils ; reste, me disait le moulin ; reste, me disaient la rivière, la vieille tour et les collines ; reste, reste ! me criaient-elles ; reste ! me criaient en passant toutes les voix de la nature, les voix émues du pays natal que je n'ai jamais pu quitter sans être attendri jusqu'aux larmes !

 

Vingt fois, pendant ce trajet douloureux, je fus sur le point de faire arrêter la voiture, de sauter sur la route, de m'enfuir à travers ces campagnes familières, de leur crier à mon tour :

 

- Je reste ! je vous aime. je suis votre enfant, gardez-moi, cachez-moi !

 

Mais la malle ? Qu'en faire ? Comment l'expédier ? Pas d'adresse. Comment la déclarer ? J'en ignorais le contenu. Que renfermait-elle ? Des victuailles, quelques bêtes de basse-cour, sans doute. Tout cela se gâterait, serait perdu. Et puis, je m'en étais chargé, en somme. C'était un dépôt ; j'avais promis de le porter à domicile ; j'y étais attaché, rivé ; j'en étais l'esclave comme le maître de son chien. Pas d'échappatoire possible ; - et sourd aux douces voix qui m'appelaient, n'écoutant que celle du devoir, je demeurai ferme à mon banc, que je ne quittai qu'à la station de Valognes, où nous arrivâmes juste comme le train entrait en gare.

 

Ma malle enregistrée et le bulletin dans ma poche, je montai en wagon. La locomotive enragée pouvait maintenant m'emporter à toute vapeur. Le sacrifice était consommé. Je me blottis dans un coin et, tournant le dos à la portière, je fermai les yeux pour ne pas voir le soleil se coucher derrière les monts Câstres, plein de promesses dorées pour le lendemain.

 

A la sortie du département, vers Bayeux, le train à peu près vide jusque-là, commença à se remplir étrangement. A chaque station il y avait de grandes rumeurs. C'ëtaient les bains de mer qui se vidaient. On désertait en masse la côte normande. Sur quoi, mon voisin de face dit tout haut :

 

- Je plains les voyageurs qui ont des bagages et vont à Paris.

 

Cette réflexion philanthropique me fit relever le coin de l'oeil. Je dormais à demi. Elle prit corps dans mon sommeil. Je revis maître François. . . Mais je n'ai pas à vous raconter mon rêve. C'est bien assez déjà que la réalité.

 

A cinq heures du matin, gare Saint-Lazare. après vingt minutes d'attente, les employés se décidèrent à ouvrir la double porte de la salle des bagages. Une foule se précipita. Il y avait une montagne de colis. Jamais je n'ai vu tant de colis empilés. lls montaient jusqu'à la toiture. Le mien était dans le tas, apparemment. Au bout d'une demi- heure de recherches, je commençai à en douter. Son numéro seul pouvait me le faire reconnaître. Il y avait cinquante malles à peu près pareilles. à les retourner on n'y voyait pas très clair. Un employé compatissant s'aperçut de mon embarras :

 

- Donnez-moi votre bulletin, me dit-il.

 

Il portait en gros caractères imprimés : 943. Mais le chiffre du milieu, le 4, ëtait biffé d'un trait à la plume et remplacé par un 7 minuscule, écrit à la main. l'employé m'en fit la remarque. On ne remarque pas tout soi-même. Je me mis en quête du no 973. C'était bien ma chère malle, en effet. J'étais dix fois passé devant sans y prendre garde. Un commissionnaire la chargea sur ses épaules et, grâce à la poussée des voyageurs, je dus à un signe, vaguement négatif, d'éviter à la sortie la visite de l'octroi.

 

Une rangée de fiacres stationnait sous le hall, mais - nouvelle anicroche - il se trouva que je n'avais pas de menue monnaie dans ma poche pour payer le commissionnaire. Je lui remis une pièce de cinq francs, avec recommandation de m'en rapporter quelques bribes. Il est probable que les gens à même de faire cet échange dans la rue d'Amsterdam n'étaient pas encore levés, car au bout d'un quart d'heure, ne voyant pas revenir mon homme, et jugeant inutile de l'attendre plus longtemps, je donnai mon adresse au cocher qui mit son cheval en route pour le quartier du Luxembourg.

 

Me débarrasser de cette maudite malle au plus vite, était mon unique souci. Je la mis en dépôt chez mon concierge et dans le courant de l'après-midi, frétant une nouvelle voiture, nous cinglâmes pour la rue de Châlon. C'était de l'autre côté de la gare de Lyon : tout Paris à traverser de nouveau, de l'ouest à l'est. Le cocher s'arrêta au no 77. Cette fois nous étions arrivés.

 

Je grimpai trois étages et sonnai. Ce fut Charlotte elle-même, toute fraîche avec ses beaux cheveux dorés, qui vint m'ouvrir.

 

- Comment ! c'est vous ? Déjà revenu ? sans nous prévenir ? Entrez donc ! Justement nous allions nous mettre à table. Vous dînez avec nous ?

- C'est que je ne suis pas seul. J'ai une malle.

- Quelle malle ?

- Une malle qui a fait route avec moi, qui ne m'a pas quitté depuis vingt-quatre heures et que je vous apporte en droite ligne des Milgreux.

- Est-ce possible ? Une malle ? Quelle idée !

 

Elle eut un peu de honte. qui la fit rougir.

 

- C'est la vérité. Elle est en bas, dans le vestibule. Et le plus joli, c'est que j'ignore ce qu'elle contient.

- Mais nous allons la faire monter !

 

La curiosité reprenait le dessus, effaçant la rougeur.

 

Elle appela son mari. Les enfants - Louise et Georges -, deux charmants petits diables, accoururent.

 

On monta la malle. qui fut placée sur une chaise.

 

J'avoue que de mon côté je n'étais pas non plus trop fâché de savoir ce qu'il y avait dedans.

 

Armé d'un marteau et d'un ciseau à froid, le mari de Charlotte fit sauter les premières pointes.

 

Nous étions tous debout, haletants. Je tenais la lampe.

 

Les planches enlevées, la jeune femme plongea ses mains dans la couche de varech - un varech sec et frisé - qui recouvrait le mystère.

 

Elle en tira deux paquets d'étoffe qu'elle déplia en riant. C'étaient deux petites robes d'enfants, à carreaux rouges et verts, d'un éclat criard et rustique. Des pommes et des poires remplissaient le reste de la caisse. Il y en avait bien un boisseau, de quoi passer l'automne et même l'hiver.

 

Georges et Louise étaient émerveillés. Avez-vous remarqué que les cadeaux des grands-parents - même les plus baroques - sont toujours du goût des enfants ? Les chers petits n'en revenaient pas des belles robes. Il fallut absolument les en affubler pour se mettre à table. Ainsi fagoter, criant et courant à travers l'appartement, ils ressemblaient assez à une paire de perroquets enragés. Ah ! la bonne grand-mère, qui de ses vieilles mains hésitantes avait taillé et cousu cet accoutrement campagnard, si elle avait été là, si elle avait pu voir ses chers fïssets, quelle joie, quel triomphe ! Une couturière à la mode en eût été jalouse.

 

Avec de pareils convives, le dîner fut animé, comme on pense. L'appétit était moins aux plats qu'aux nouvelles. Ceux qui trouvent que la vie aux champs est monotone, que c'est toujours la même chose, ne la connaissent guère. J'en rapportais pour ma part tout un journal. Ce qu'on aime vraiment, est toujours intéressant. La grande affaire est de voir et de sentir.

 

La salle embaumait comme un verger à l'automne. Les pommes, les poires les plus belles figuraient naturellement au dessert. Charlotte connaissait bien les arbres qui les avaient portées. Je la regardais mordre à même ces beaux fruits. Elle y trouvait une double saveur. Il y a des choses que l'on mange avec le coeur.

 

On trinqua plusieurs fois à la santé des absents, à la mode normande. Quelques chansons du cru y passèrent, si bien qu'à force de trinquer et la soirée se prolongeant, les enfants s'endormirent.

 

Ils dormaient côte à côte, sur leurs petites chaises fermées, dans leurs belles robes à carreaux - à la fois charmants et grotesques - et quand on les emporta de table, nul doute que les chers petits qu'un hasard avait transplantés au fond de ce faubourg brumeux, ne rêvassent des jardins de papa François, de la prairie où il fait si bon courir dans l'herbe et des dunes d'or, tout au fond, où il y a de si beaux chardons bleus.

 
         
   

Contes Normands par Charles Frémine