La Manche par M. A. Lemoigne
  C'EST PARU L'ANNEE 1926
   
 

LA MANCHE PAR MR LEMOIGNE

         
 

La Manche Numéro spécial

Supplément au numéro du 28 août 1926

de l'Illustration économique et financière

Publication : Paris 1926

     
 
   
 

La Manche, par M. A. LEMOIGNE,

Député, Président du Conseil Général

 
         
 

     Lorsque l'Assemblée Constituante remplaça les anciennes divisions territoriales par des départements, la Normandie fut séparée en cinq parties. Pour les désigner, on choisit les rivières, la Seine, l'Eure, l'Orne, les rochers connus sous le nom de Calvados. La cinquième région reçut le nom de la Manche : c'était justifié.

 

Le département est celui dont cette mer baigne les côtes sur la plus grande étendue. C'est celui dont les rivages réunissent les aspects les plus variés et les plus pittoresques ; il n'a pas, d'ailleurs, comme ses frères normands, un centre unique : c'est, en somme, à la mer qu'il doit son unité.

 

Le touriste qui parcourt ses côtes, s'il arrive par Carentan, voit successivement des plages de sable, de galets, de hautes falaises ; après les roches couvertes de varech, il se repose sur les dunes et les vastes étendues que la mer découvre à chaque marée. Mais, avant tout, c'est la mer qui s'impose, cette mer tantôt calme et bleue, tantôt grise et furieuse, qui, par trois côtés, borde le département.

 
 
         
 

     A l'intérieur des terres, la caractéristique du pays c'est la verdure. Verts sont les anciens marais de Carentan, conquis jadis par le travail des Hollandais et devenus de fertiles pâturages. Vertes sont les régions qui composent la plus grande partie de la Manche ; généralement divisées en clos d'un ou de plusieurs hectares, la minorité en terres de labour ou en plants de pommiers, la plus grande partie en herbages, mais toujours séparées par des haies plantées d'arbres qui donnent l'illusion d'une immense forêt.

 

     La côte est sablonneuse de Carentan à Réville ; elle attire les baigneurs qui cherchent la vie calme et reposante ; ils la trouvent dans les villages riverains et à Quinéville, Saint-Vaast-la-Hougue, Barfleur, Gatteville, avec son grand phare en face des terribles rochers et des courants de marée que l'on appelle raz dans le pays : raz de Barfleur, raz du Cap-Lévy, raz Blanchard.

 
         
 

     Aux sables, succèdent les galets et les roches jusqu'à Fermanville ; puis, c'est la rade de Cherbourg, et au delà, Landemer, Omonville, Jobourg, dont la falaise de 128 mètres de haut dépasse toutes celles que l'on trouve de Dunkerque à Bayonne, et dont le nez, ou pointe de Jobourg, s'avance au milieu des récifs si périlleux du raz Blanchard.

 

     Voici maintenant l'anse sablonneuse qui va de Vauville à Carteret, divisée par le cap de Flamanville. C'est de Carteret que l'on peut gagner l'île de Jersey, qui se montre à environ trente kilomètres au large.

 

     Du cap de la Hague à Granville, on aperçoit les îles normandes : Jersey, Guernesey, Sark, Aurigny. Elles représentent le dernier reste du duché de Normandie, d'où partit Guillaume le Conquérant pour s'emparer de l'Angleterre ; aussi ont-elles conservé des prérogatives et une législation particulières. On se rend de Jersey à Carteret en 1 h. 20 et à Granville en 1 h. 50.

 

     De Carteret à Granville, les plages sont à la fois sablonneuses et rocheuses ; elles présentent, çà et là, des estuaires ou havres, à Barneville, à Portbail, Surville, Saint-Germain-sur-Ay ; avant celui de Regnéville, signalons la jolie station de Coutainville.

 

Phare de Gatteville,jour de tempéte,

CPA collection LPM 1900

 
     
 

     Puis, le noble bastion de Granville avance dans la mer la pointe du Roc, et reprennent ensuite les plages, justement fréquentées, de Saint-Pair, Carolles, Saint-Jean-le-Thomas, Genêts, d'où l'on se rend en voiture au Mont-Saint-Michel. Au fond de l'immense baie de sable qui va de Carolles à Cancale, deux rivières : la Sée et la Sélune, viennent se réunir sous Avranches, pour se jeter dans la mer. En face, c'est Pontorson et l'embouchure du Couesnon, qui forme la limite de la Normandie et accompagne la jetée insubmersible qui, aux yeux des artistes et des poètes, a le tort de relier à la terre le Mont-Saint-Michel.

 

     Tous ces rivages, que nous venons de passer brièvement en revue, sont d'année en année fréquentés davantage par les baigneurs et touristes. Ceux qui aiment les jeux, les théâtres, les danses, les trouvent à Cherbourg, à Granville. Mais ceux qui préfèrent le repos, la vie modeste, la pêche souvent fructueuse, viennent de préférence dans les petites stations, où ils jouissent du grand air, des beaux horizons, des environs agrestes, et où s'offrent souvent à eux d'intéressantes excursions.

 

     En somme, c'est la mer qui, pour notre département, attire avant tout les visiteurs. Mais il serait inexact de penser que l'intérieur des terres ne présente pas de sujets dignes d'attirer l'attention.

 

     Une seule rivière est navigable : la Vire, qui passe à Saint-Lô et se jette dans la mer à Isigny, partageant avec la Taute, qui forme le port de Carentan, le vaste estuaire appelé la baie des Veys ; les autres cours d'eau, tels que la Saire, la Divette, la Soulle, qui passe sous Coutances, et la Sienne, qui la rejoint à Heugneville, etc., ne servent guère qu'à faire marcher des moulins, à l'arrosage et à la pêche. Faisons toutefois une exception pour la Sélune, qui, grâce à une chute de trente mètres, permet, et surtout permettra prochainement d'électrifier une importante partie du département.

 
     
 

Lessay veille de foire vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
     
 

     Les collines atteignent rarement une grande hauteur ; elles ne dépassent pas 180 mètres au cap de la Hague, mais s'élèvent à plus de 300 mètres dans la région de Mortain. Par-ci, par-là, des landes, dont celle de Lessay est la plus importante.

 

     Le pays est en partie granitique. Mortain est remarquable pour les superbes rochers qui le dominent ; remarquable aussi pour la forêt de Lande-Pourrie qui l'avoisine. C'est à l'orée de cette forêt que l'on exploite les mines de fer de Bourberouge ; celles de Diélette sont encore sous séquestre.

 

     On trouve, çà et là, des restes des anciens habitants des temps préhistoriques ; à Bretteville, à Beaumont-Hague, à Flamanville, des allées couvertes ou des dolmens ; un atelier de silex taillés intéressant à Biville. Combien de témoignages de ces temps mystérieux ont été détruits à des époques où ces restes n'intéressaient personne !

 

     La domination romaine se rappelle encore dans les ruines d'Alleaume, faubourg de Valognes ; on a trouvé des haches de bronze, des pièces de monnaie, même de beaux médaillons d'or. Mais assez d'archéologie, n'empiétons pas sur les temps plus récents.

 

     La Manche a toujours été, elle est encore un pays agricole par excellence ; mais, depuis cinquante ans, les conditions de la culture se sont sensiblement modifiées. La douceur du climat a encouragé à produire des primeurs, pommes de terre, choux-fleurs, etc., dans les mêmes conditions et avec le même succès qu'en Bretagne. La température permet, en effet, surtout au voisinage de la mer, d'obtenir des camélias, des lauriers, des palmiers en pleine terre. Et, d'autre part, l'humidité de l'air, causée par les vents du Sud-Ouest qui soufflent près de trois cents jours par an, rend le sol exceptionnellement favorable aux pâturages. Ajoutons que, depuis quelques années surtout, la main-d'oeuvre devient toujours plus rare et plus chère, et l'on comprendra que le labourage, qui présentait encore, la majorité de la superficie il y a cinquante ans, a laissé presque partout la place aux herbages.

 
     
 

Foire de Lessay vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
   
 

     C'est pourquoi l'agriculture, dans la Manche, se dirige surtout vers l'élevage et la laiterie. Nous ne parlerons pas ici des splendides résultats obtenus ; ce sera l'objet d'un autre article. Nous ne parlerons pas davantage du cidre, du calvados, de plus en plus appréciés. Nous laisserons à d'autres le soin de rendre compte de notre industrie, de notre commerce. Nous ne voulons donner ici qu'un aperçu très succinct des caractéristiques du département et nous nous bornerons maintenant à dire quelques mots de notre population et de nos centres habités.

 

     La Manche peut se représenter comme divisée en deux régions principales, correspondant aux anciens évèchés, le Cotentin et l'Avranchin.

 

     L'évêché d'Avranches a été réuni à celui de Coutances, mais aux anciennes capitales ecclésiastiques a succédé la capitale politique et administrative : Saint-Lô.

 

     Toutefois, si Saint-Lô possède la préfecture, Coutances, outre l'évêché, a conservé la Cour d'Assises ; la ville est donc restée le centre religieux et judiciaire.

 

     Enfin la capitale militaire et maritime est en même temps la ville la plus peuplée du département, c'est Cherbourg, qui compte plus de 38.000 âmes et, avec ses communes suburbaines d'Octeville, d'Equeurdreville et de Tourtaville, plus de 50.000.

 

     Saint-Lô réunit plus de 10.283 habitants ; vient ensuite Granville, simple chef-lieu de canton, avec plus de 10.446 ; suivent les sous-préfectures : Avranches (6.790), Coutances (6.394), Valognes (4.985) ; enfin Mortain n'a que 1.657 habitants ; la ville la plus peuplée de l'arrondissement est Saint-Hilaire-du-Harcouët, avec plus de 3.000 âmes.

 

     Saint-Lô, Coutances, Avranches et Valognes, anciennes villes fortes créées par les tribus gauloises et domptées par la conquête romaine ; les premières dominent le pays environnant ; les cathédrales de Coutances et de Saint-Lô comptent parmi les plus remarquables monuments gothiques. Mais bien d'autres églises méritent d'être appréciées, celles de Valognes, de Lessay, Saint-Pierre de Coutances, Sainte-Marie du Mont, Carentan, etc.

 

     Les anciennes abbayes que comptait le département sont transformées ou ruinées ; les plus belles ruines sont celles de Hambye ; il subsiste de beaux restes de l'abbaye du Voeu de Cherbourg, aujourd'hui caserne d'artillerie.

 
   
 

Ruines de l'Abbaye de Hambye vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
   
 

     Mais les oeuvres les plus merveilleuses du génie humain que possède le département sont à ses extrémités : au Nord, la rade de Cherbourg et surtout la Digue. Au Sud, le Mont-Saint-Michel ; chacun de ces sujets mériterait un article spécial.

 

     Nous avons fait allusion à la population de la Manche ; elle est surtout agricole, et malheureusement depuis déjà longtemps elle tend à décroître. La facilité des communications et le développement de la grande industrie ont entraîné la suppression d'un grand nombre de petits métiers, filateurs, tisserands, teinturiers, tailleurs, etc. ; la substitution de l'élevage au labourage a eu pour conséquence une réduction de la main-d'oeuvre ; autant qu'ailleurs l'attraction vers les villes s'est manifestée.

 

     Mais on peut dire, sans être accusé de flatterie envers ses compatriotes, que les habitants de la Manche se distinguent par leur esprit aussi réfléchi que pratique. Ils sont attirés par le progrès, mais ils portent avant tout dans leurs actes l'ordre et l'économie, qui sont des vertus normandes.

 

     La race n'est pas tout à fait homogène : le type du Nord tient plutôt du pur normand, et vers le Sud on peut constater l'influence bretonne ; toutefois, malgré ces divergences, on peut constater un grand esprit de solidarité, dont les représentants, au Conseil général, des quarante-huit cantons ont toujours donné la preuve.

 

     Le département a donné naissance à plusieurs hommes illustres ; nous n'en citerons que quatre : le maréchal de Tourville, le glorieux vaincu de La Hougue, le vainqueur du Cap Saint-Vincent ; Leverrier, de Saint-Lô, l'astronome qui découvrit la planète Neptune par le calcul ; J.-F. Millet, de Gréville, le peintre de l'Angelus, et enfin Barbey d'Aurevilly, l'auteur de romans qui l'ont fait surnommer le Walter Scott normand.

 

     En somme, on peut dire que les Manchots sont de bons Français ; ils l'ont prouvé, dans la dernière guerre, par leur admirable tenue devant l'ennemi. Ils montrent, dans leurs manifestations, l'esprit raisonnable et pondéré qui fait de ce département une des solides assises de la prospérité française.

 

     A. LEMOIGNE,

     Député de la Manche, Président du Conseil général.

 
 
 
   

C'est paru l'année 1926