La nouvelle heure
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  LA NOUVELLE HEURE
         
 

C’ÉTAIENT deux petits vieux rabougris, assis sur une pauvre colline, au fond d‘une crique perdue.

Deux petits vieux assis en tailleur à côté de leur bâton, d’un cabas - un quignon de pain gris, un pichet de cidre. Ils boivent à petits coups, mâchent lentement avec leurs mauvaises dents.

Ils venaient là s’asseoir, loin du monde, du beau monde qui les gêne, sur cette falaise d’ajoncs d’où l’on voit quelques barques de pêche échouées dans la vase.

Là, ils ne seraient point dérangés, puisque tous ces Parisiens, des Anglais envahissaient le pays, accaparaient les plus beaux coins, étaient plus chez eux qu’eux-mêmes.

 

La plage n’était plus qu’à eux seuls, à cette heure ! C’étaient des embarras avec leur croquet, leur tennis qu’ils appellent ça.

 

Les gars de l’endroit ne faisaient pas tant d’esbrouffe pour jouer une vieille partie de boules ou de bouchon.


 
 


 
 

Et c’étaient des tentes rouges sur le galet, et des nappes blanches sur l’herbe, manière de dire :

« Regardez-moi ! On est du monde comme pas tout le monde ! »

 

Les vieux regardaient tout cela de loin, d’un air détaché, d’un air de doux mépris, du regard que le passé jette au présent qui, dans sa course folle, ne se retourne même pas pour voir ce qui a été.
 

Quand ils s’en revenaient le soir, ces vieux, du pas lent des bêtes, les « vélocipèdes » les frôlaient comme d’un coup de lame brutal, et les automobiles accouraient de l’horizon avec un rugissement et, dans leur tourbillon, les faisaient se jeter dans le fossé, élugés, étourdis de poussière.

Et les modes des belles dames qui vous éclaboussent de leur rire et de leurs odeurs, les robes plus courtes qu’honnêtes que copient à présent les jeunesses du pays !

 

Malheur ! Les lèvres des vieux s’étirent d’un sourire mélancolique, impuissant, sans illusion. C’est ainsi le train du monde qui nous emporte, Dieu sait où.

Les jeunes ont raison toujours, les vieux ont toujours tort ! Jusqu’à l’heure, oui, l’heure du jour, qu’ils ont changée ! On chamboule le soleil ! Paraît qu’il radote lui aussi.

Quand le soleil sort à peine, là-bas, entre les deux rochers, de la mer, il paraît qu’il est déjà sept heures. Mais midi, c’est midi, pourtant, bon sang de bon sang ! Il y a pourtant une heure pour traire les vaches, une heure pour les repas, une heure pour ramener les bêtes à l’étable. Ah ! misère !

Les vieux se passent leurs grosses mains noueuses, hâlées, sous leurs narines pleines de poils gris, haussent une épaule ; et le plus jeune, qui a peut-être soixante-cinq ans, tire un rat de merisier.

- Une prise, père Hardel ?
- Oui, ça n’est pas de refus …


Ils hument le tabac comme une des rares choses qui consolent encore du reste.

 

Ils se relèvent enfin pour s’en retourner à la fraîche. Lentement, à cause des vieilles douleurs dans les jambes. Ils habitent à une bonne lieue d’ici, près des Ifs. Et le plus vieux devait passer à Fécamp, chez son gendre qui est hôtelier, pour savoir ce qu’il faudrait lui rapporter d’oeufs et de beurre la semaine prochaine.

- Aurons-nous le temps, dit le plus jeune, d’être là-bas à sept heures ?
- A sept heures à l’ancienne heure ? fit le plus vieux.
- Huit heures à la nouvelle heure, quoi.

Pour le père Hardel qui allait sur ses soixante-treize, toutes ces idées d’heures s’embrouillaient. Il eut le large sourire des résignations tristes :

- Moi, je veux bien. Le soleil est encore haut sur la falaise… Pour lors, quelle heure qu’il est à présent ?

 

Le plus jeune extirpe un oignon de nickel ; il l’examine d’un oeil soupçonneux :

- Cinq heures à la nouvelle heure : quatre heures à l’ancienne…


   
 

Le vieux rumina, retourna l’idée dans sa tête, comme il mâchonnait son pain bis tout à l’heure :

 

- Enfin, il est quatre heures de soleil, garçon ! conclut-il, têtu.
- Oui, si on veut, mais tout de même, faudrait compter cinq heures…
- Oui, oui, moi je veux bien, man père Gamas, accepte le vieux hochant du nez, d’un ton de conciliation.

 

Il s’arrêta avec un geste bon enfant, comme au marché quand on coupe la poire en deux :

- Quatre heures, cinq heures… Eh ben ! - il se gratta les sourcils - mettons qu’il soit quatre heures et demie, na, pour mettre tout le monde d’accord !

Et ils s’acheminèrent avec la résignation infinie des sages, dans un monde où Gros-Jean veut en remontrer à son curé, où la jeunesse veut avoir raison contre les anciens, contre tout le monde, contre le soleil !

« Mettons qu’il soit quatre heures et demie, là, et n’en parlons plus… »

 

 DRAIM , collection CPA LPM 1900

 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille