Le bouquet
  HISTOIRE DE PECHES
  LE BOUQUET
         
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Le bouquet

Maurice-Ch. RENARD. 1950

 

Juillet que voici et août qui le suit constituent par excellence les mois « à bouquet », l'époque entre toutes idéale pour pêcher la crevette rouge.

 

Je vous ai déjà touché deux mots de ce délicieux crustacé en vous entretenant naguère du « bouquet de sable ». Mais le vrai bouquet, la véritable crevette rouge, ne se trouve que sur le rocher, et toujours sur un rocher à varech.

 

Chercher le bouquet sur un plateau sous-marin dépourvu de goémon et d'algues, autant vaudrait tenter de dénicher une raie sur un crâne, chauve. Si saugrenue qu'elle paraisse, cette image doit vous fixer sur la première loi du pêcheur de bouquet : ne prospecter que les zones rocheuses à varech.

 

Pas n'importe quel varech, bien sûr ! La crevette « riche », la rouge, la seule qui sache orner de ses harmonieux coloris — après court-bouillon — la plus humble comme la plus somptueuse des tables, on ne la découvrira presque jamais que sous certaines herbes marines ; tantôt, selon les années, voire les saisons, sous les touffes de varech brun à tige courte, tantôt sous le varech vert, chiffonné comme une jeune salade ; ou encore sous les « perruques », ces herbiers d'émeraude flottant comme une chevelure de néréide, ou sous les « étoles », ces longues lamelles brunes à pied unique, qui se développent parfois sur plus de deux mètres. Aucune règle ne vaut en ce qui concerne la détermination du varech favorable. C'est affaire d'observation, étant précisé toutefois que, pour une saison considérée, la même espèce d'herbe marine continuera à servir de gîte au bouquet.

 

Une fois que le pêcheur aura découvert, au cours de ses premiers essais, le varech le plus utile à ses futures victoires, il se mettra en mémoire un autre point essentiel de la pêche au bouquet : la hauteur de la marée favorable. On peut poser en principe que les marées 0m,80 au-dessus du zéro des cartes sont les meilleures en pareil cas. Cela revient à dire que les mers de nouvelle et de pleine l'une seront choisies à cet effet. La consultation de l'annuaire portuaire du secteur en cause renseignera efficacement l'amateur sur ces jours à marquer d'une pierre blanche, comme disent, en latin, les pages roses du Larousse.

 

Muni de ces deux clés primordiales — de temps et de lieu, — il ne restera au « bassier » (pêcheur de basse mer) qu'à passer à l'action. Mais ici la règle des trois unités se trouve brisée. Car il existe en la matière de multiples façons d'agir.

 

Le bouquet se pêchera toujours au grand ou au petit havenet. Le grand, c'est la « bourraque » rigide, que l'on dénomme aussi, selon les points des côtes où on l'emploie, pousseux, crevettier, truble ou encore chevrette, pour ne citer que les appellations les plus usitées. Cette bourraque est constituée par une armature de bois en forme de T sur laquelle un demi-cercle de fort osier ou de fil de fer maintient ouverte la poche du filet. Bien entendu, il s'agit ici d'un T à longue barre verticale — le manche, — la barre transversale faisant office de râteau ou de peigne. L'une des extrémités du filet est assujettie à ce râteau, et ses côtés doivent former, latéralement à l'U du demi-cercle, de très larges joues avant d'aboutir à une poche arrondie ou triangulaire selon les régions (mais le filet à base arrondie est toujours d'un emploi préférable dans les secteurs de varech court).

 

Le pousseux, son nom l'indique, le pêcheur le poussera devant lui. Il n'empêche que, par un assez curieux paradoxe, cette poussée est presque partout désignée sous le nom (erroné) de « trait », par analogie avec celui que tire le chalut des dragueurs de haute mer. L'opération de pêche consiste alors à maintenir le râteau du pousseux en contact constant avec le sol immergé, parsemé de pierres couvertes d'algues ou tapissé de varech. Comme le bouquet se cache toujours sous ces herbes dont j'ai évoqué plus haut les principales variétés, il tombe sous le sens que le trait ainsi tiré débusquera la crevette de son gîte végétal, voire des pierres sous lesquelles elle se tapit, et la précipitera dans la gueule béante de la bourraque. À noter que la crevette ainsi surprise a tendance à fuir latéralement, d'où nécessité d'un filet à larges joues.

 

Cette poussée du trait s'effectuera soit en eau vive, soit plutôt en eau morte, c'est-à-dire dans les eaux « barrées » d'un chenal, soit encore dans de vastes mares, à condition qu'elles aient plusieurs mètres carrés de superficie et soient assez profondes. Sauf au cours des périodes chaudes ou orageuses, on péchera plus aisément le bouquet en s'immergeant jusqu'au genou ou à mi-cuisse, la profondeur la plus convenable à cette pêche. On aura toujours intérêt à prospecter jusqu'à épuisement la mare ou les creux au fond desquels les prises se révéleront les plus nombreuses. Car, au cours d'une même marée, le bouquet reste dissimulé dans les mêmes coins et il y vit généralement en colonies fort denses. On parvient souvent ainsi à effectuer toute sa pêche dans quelques pieds carrés de terrain, mais, s'il s'agit d'un chenal et non plus d'une mare aux contours apparents, le débutant éprouvera quelque peine à ne point se laisser déporter. Il faut un entraînement sérieux pour savoir se maintenir en bonne place, et, la plupart du temps, ce n'est guère qu'en sondant du pied, le tapis feutré des varechs que le pêcheur réussira à ne pas perdre son bon coin.

 

Le trait se tire sur une longueur de trente à cinquante pas. En suite de quoi, le pêcheur relèvera son pousseux et, adossé au vent, en inspectera le contenu. Cet ados, parfaitement inutile par temps très calme, devient nécessaire lorsque la brise souffle. Nécessaire parce que le vent gonflera le filet au lieu de le plaquer contre son armature et en facilitera alors l'inventaire. Le pêcheur a toujours intérêt à rejeter avant tout les algues qui encombrent inévitablement sa « poche », longues ou courtes, puis à débarrasser le pousseux de tous les crabes qui peuvent l'encombrer, à l'exception des savoureuses étrilles (portunes) qu'il mettra aussitôt en lieu sûr, dans un angle de son panier. Il lui faudra enfin prendre un à un les brins de bouquet, en les saisissant plutôt à plein corps que par les antennes, d'une fréquente rupture. La fin du travail consiste à vider le pousseux, d'un rapide revers, avant de recommencer à tirer un nouveau trait.

 

Ainsi s'effectue la « bourraquée » en mare ou en eau morte. Mais on peut également pêcher le bouquet de deux autres manières, au moyen du petit havenet. On utilise alors une assez large (et toujours solide) épuisette, circulaire ou quadrangulaire, mais toujours à manche court, d'une trentaine de centimètres au plus. Ce mode de pêche se pratique sur des plateaux rocheux entièrement découverts, donc à pied presque sec, en passant rapidement le havenet sous des pierres soulevées d'une main et, en tout cas, des pierres herbeuses. On peut aussi prospecter les abords d'un massif marin en glissant l'épuisette sous les algues qui pendent en cascade, des algues dans les replis desquelles le bouquet est demeuré accroché, à l'instant du reflux. Ces pêches au petit havenet s'effectuent surtout en période très chaude et donnent singulièrement d'excellents résultats par temps d'orage. Mais, là, le pêcheur ne devra jamais cesser de se déplacer, au lieu de rester cantonné sur un même point.

 

Il existe une autre méthode de pêche au bouquet, plus rarement employée, mais souvent fructueuse : la pêche au havenet boetté. On utilisera à ces fins l'épuisette à manche long, mais incliné à angle droit ou obtus par rapport au cercle du filet, une épuisette sur l'orifice de laquelle on aura tendu deux cordes en croix et fixé à leur point d'intersection une amorce de choix, crabe mou ou débris de poisson.

 

Ce mode de pêche est en honneur sur certaines côtes granitiques de l'Atlantique et de la Manche, à pied sec. Il a pour but de capturer à la nasse, en quelque sorte, le bouquet qui se sera réfugié, à mer descendante, dans des creux de rochers profonds et toujours verticaux, d'où la nécessité du manche incliné. Mais ce système de pêche exige un matériel assez nombreux : une dizaine d'épuisettes boettées, qui seront déposées l'une après l'autre dans des trous supposés riches en bouquet. Une fois le dépôt effectué, le pêcheur revient à son point de départ, relève verticalement le havenet d'un coup sec — ce qui a pour effet de précipiter le bouquet au fond du filet, — vide ses prises dans son panier en retournant simplement sa poche, passe à l'épuisette suivante et continue ainsi jusqu'à l'épuisement de ses trous ou de sa patience : si c'est là une méthode de pêche assez profitable, elle devient rapidement monotone et, par là même, lassante.

 

Qu'il s'agisse du pousseux ou du petit havenet, la moyenne des prises, à chaque levée, oscille entre trois et dix brins. Dans un secteur riche en bouquets, on arrive parfois à ramasser de trois à cinq livres de crevettes en deux heures de temps, une heure et demie avant l'étale et une demi-heure après au plus. Mais une pêche d'un demi-kilo constitue déjà une « marée » fort honorable, même pour un pêcheur endurci.

 
         
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