Le cacheux de boeufs
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  LE CACHEUX DE BŒUFS
         
 

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 par

Edmond Spalikowski

 

LE CACHEUX DE BŒUFS

 

De grand matin je suis réveillé par des cris et un bruit particulier que je reconnais bien. C'est le hurlement guttural et le claquement sec du fouet du cacheux (1). Je me lève en maugréant. Les cris se multiplient entremêlés de jurons et de nouveaux claquements de fouet ; puis un bruit sourd d'animaux qui foulent la chaussée légèrement humide.

 

Voilà une cache. Et le troupeau de boeufs que conduit un, rarement deux grands gars, est parfois considérable. Les bêtes sont douces à conduire, plus traitables souvent que celui qui les pousse. Les plus fortes marchent en tête, les cornes menaçantes;  d'autres restent en arrière, fatiguées de la route sans doute.

 

Le cacheux les aperçoit, devine la cause de leur retard et, sortant de sa poche un couteau-serpette, il saigne le traînard qui reprend sa place dans le rang. Seulement une longue tramée rouge indique le passage de la cache, et parfois les bovidés aux pieds ensanglantés font pitié.

 
 
         
 

Mais de nouveau les cris se font entendre, les claquements de fouet recommencent. Dans quelques heures ce sera pire encore.

 

Au prochain mastroquet, notre homme à la face rougeaude et bestiale va s'arrêter pour se transformer en brute avinée, zigzaguant sur la route et laissant le bétail errer comme il l'entend.

 

Quand le soir descend, le cacheux sort de sa torpeur. Il songe en effet au gîte qui l'attend. C'est une ferme pourvue d'étable ou de pacage, où se reposent les boeufs harassés tandis que le conducteur trouve tout préparés un bon feu dans l'âtre, l'andouille et le lard à côté de la miche de pain et du pichet de cidre. A peine est-il entré dans la maison que sa grosse voix fait trembler la faïence du dressoir - les gamins qui somnolaient sur une chaise se réveillent effrayée mais se rassurent bientôt en le reconnaissant, et les maîtres du logis s'attablent près de lui, versant le cidre et l'eau-de-vie jusqu'à ce que la fatigue et les fumées de la boisson, engourdissant la brute, la jettent enfin vaincue dans un lit aux draps rugueux.

 

Alors toute la nuit un ronflement sonore troublera le silence de la ferme jusqu'à ce qu'à l'aurore les premiers beuglements réveillent le dormeur qui s'en va finir de cuver son alcool au grand air.

 

 (1) Ce mot cacheux est un vocable patois qui signifie chasseur. Cacheux désigne donc celui qui pousse les boeurs. Le verbe cacher est très employè en Normandie. Il n'est pas rare par exemple d'entendre les femmes qui allaitent dire « qu'elles vont cacher leur lait », c'est-à-dire faire passer leur lait.

 
     
   

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