Le Département de la Manche
  C'EST PARU L'ANNEE 1926
   
 

LE DEPARTEMENT DE LA MANCHE

         
 

La Manche Numéro spécial

Supplément au numéro du 28 août 1926

de l'Illustration économique et financière

Publication : Paris 1926

     
 
   
 

Le Département de la Manche

Par M. Ernest BEAUGUITTE,

Préfet de la Manche

 
         
 

     Je ne sais trop s'il est, dans notre France, pourtant si riche en beaux sites et en paysages variés, département plus complet, plus divers, plus multiple que celui de la Manche, avec sa glorieuse façade de côtes et ses incomparables herbages.

 

     Voici, battu de la « mer océanne », comme disaient nos pères, le Mont-Saint-Michel, unique au monde avec son abbaye, ses remparts, ses vieux logis pittoresques, et qui peut-être est le point culminant de l'art médiéval. Voici les premières collines vertes et les frais vallons, arrosés d'eaux vives, gracieuse parure du Mortainais.

 

     Et puis, en tirant vers le Septentrion, cette Hague heurtée, sauvage, âpre, farouche, balayée par les vents du large et qui finit au nez de Jobourg, près du pays de François Millet. Qui part de l'Avranchin y accède par la fameuse lande de Lessoy, jaune d'ajoncs en fleurs ou rose de bruyères, suivant les saisons ; Lessay, que Jules Barbey d'Aurevilly a chanté en d'inoubliables pages.

 
 
         
 

     Et puis, sur les côtes de sable fin ou de rocs abrupts, regardant la vaste mer, tout un chapelet de menus ports de pêche ou de plages charmantes, bénies des écoliers en vacances, depuis la baie d'Avranches et Genêts, jusqu'à Isigny-sur-Mer, en passant par Saint-Jean-le-Thomas, tout parfumé de mimosas, Carolles, Jullouville, Saint-Pair, Granville, Montmartin, Regnéville, Coutainville, Anneville (que de noms chantants !), Portbail, Carteret-au-doux-climat, Vauville, Anderville, Landemer, Barfleur, Réville, Saint-Vaast-la-Hougue, Morsalines, Quinéville, Fontenay-sur-Mer.

 

     Et puis, dans les eaux vertes de la mer câline ou farouche, ronronnante ou mugissante, des îles et des îles, françaises ou anglaises ; Tombelaine, qui servait de garde avancée au monastère du Mont et dont parlent les romans de la Table-Ronde ; Chausey, que trois ou quatre lieues seulement séparent de Granville ; le groupe des Ecrehou, vis-à-vis de Portbail ; Jersey, granitique comme Chausey, mais autrement vert et fleuri ; Jersey, d'où l'on pouvait, au VIIIe siècle, gagner à pied la ville de Coutances, avant qu'un cataclysme noyât la route et l'ample forêt recouverte aujourd'hui par les flots ; Jersey, où persiste, fidèle, le souvenir de Victor Hugo ; Aurigny, aux riches pâturages ; l'île Pelée, qui fait face à Cherbourg, et, sur la côte orientale, entre Saint-Vaast et le fort de la Hougue, Tatihou, au vocable bizarre, où s'ébattent les jeunes élèves d'une école de plein air ; Saint-Marcouf, enfin, dont l'infime population grossit à peine celle du village du même nom, sis dans les terres, non loin de Valognes.

 

     Quel touriste, quel Français moyen ou quel riche étranger ne connaît toutes ces beautés naturelles dont l'énumération risquerait d'être fastidieuse si elle n'évoquait imédiatement l'Histoire, la Légende, et aussi des parfums de fleurs, la senteur des brises marines, l'odeur salubre des varechs et des goémons, ou la splendeur des herbages, le pittoresque des hautes falaises et la caresse, aux pieds nus, des sables blonds ?

 
         
 

     Et qui donc encore n'a au moins oui parler de nos cités ? Pour menues qu'elles soient, chacune d'elles a son caractère, sa grâce, son attrait, qui la différencient nettement de ses voisines. Avranches ne ressemble en rien à Mortain, qui ne ressemble en rien à Coutances. Et Saint-Lô ne s'apparente assurément ni à Valognes, ni à Cherbourg.

 

     Saint-Lô - à tout seigneur tout honneur, puisque c'est notre chef-lieu, - Saint-Lô, Anatole France, fort sensible à son charme, la baptisait « la jolie laide ». Un roc et un vallon. Sur le rocher, les deux tours de Notre-Dame ; la Préfecture et son joli parc ; un Hôtel de Ville moderne, mais point insignifiant ; une place assez mélancolique, sauf les jours de marché ; une rue animée, et, tout au bout, le haras connu de tout le monde hippique. Dans le Val de Vire, une rivière poissonneuse, la grande rue tortueuse, justement dénommée Torteron, la gare, qu'heureusement l'on rebâtit. A ses pieds vient mourir un coteau verdoyant, semé de maisons de plaisance. Tel est Saint-Lô, placide, pacifique, mais dont la vie locale, jadis intense, peu à peu se réveille.

 

Ernest BEAUGUITTE

 
     
 

     Préfecture de la Manche, Saint-Lô ne l'était point à l'origine, c'est-à-dire en 1789-1790, lors de la nouvelle division territoriale de la France. L'honneur maxime échut à Coutances, siège déjà d'un évêché et qui, provisoirement, devint, voilà cent trente-six ans, le chef-lieu du département du Cotentin, ou département de Coutances, puis de la Manche. Six autres villes, dont Carentan, étaient centres de districts. Saint-Lô, cité commerçante, réclama la primauté. Ce fut le signal de la guerre avec Coutances devenu, peu après, chef-lieu définitif. Les deux villes-soeurs luttèrent, des années, à qui l'emporterait. La rivalité ne cessa nullement en l'an IV, époque à laquelle Saint-Lô supplanta Coutances. Les protestations et les requêtes de cette dernière affluèrent, acerbes, à la Convention nationale. L'administration centrale, transférée à Saint-Lô, y demeura décidément, deux ans plus tard. Pour consacrer l'état de fait et enlever tout prétexte à un retour offensif de Coutances, vingt-trois habitants de Saint-Lô achetèrent de leurs derniers, pour l'offrir à l'administration, ce qui aujourd'hui encore forme la majeure partie de l'hôtel et des jardins de la Préfecture.

 

     La ville de Cherbourg, elle aussi, fut quelques mois sur les rangs. Elle faisait valoir l'importance de son port, de sa population qui s'était vite accrue, des nombreuses manufactures de draps et de serges qui y florissaient à la fin du dix-huitième. Ce fut en vain. Cherbourg rêve-t-il encore de supplanter Saint-Lô et d'abriter le préfet ? Justement fier de sa rade, il s'enorgueillit de ses 40.000 habitants, près de 60.000 avec les communes toutes voisines d'Equeurdreville, Tourlaville et Octeville. Et puis, il est port d'escale ; sa Chambre de Commerce a de hautes visées et de nobles ambitions. C'est la grande ville, enfin. Ni Valognes, d'un puissant charme mélancolique avec ses somptueux vieux hôtels, ni Avranches-le-pittoresque, ni Granville, ni Coutances, ni Mortain ne songent à rivaliser avec la vivante cité qu'est Cherbourg.

 

     Pourtant, les unes et les autres de ces menues villes possèdent des titres certains à la satisfaction de la curiosité touristique. Avranches est un incomparable observatoire d'où l'on a vue - et quelle vue ! - sur le Mont et la baie de Cancale. Ses murs parlent. L'Histoire se lève de chacun de ses pavés. Il en est de même de Coutances, qui tire vanité de sa cathédrale gothique, pure merveille d'harmonie. Et son jardin public, tout fleuri de roses, l'été venu ! Edouard Herriot les a tous deux chantés. Les pages qu'il a consacrées à la basilique et qui pourraient bien être les meilleures de son dernier livre : Dans la Forêt normande, figureront un jour dans les anthologies.

 

     Entre Avranches et Coutances, Granville dresse, couronné de vieilles maisons et de villas modernes, son roc altier au pied duquel rumore la basse ville. L'hiver, elle ne s'endort point dans la torpeur de ses brumes et du fin réseau de ses pluies. Ses cavalcades du Mardi gras et de la Mi-Carême sont célèbres. Dès le début de juillet, les trains de Paris y déversent de joyeuses familles avides d'air salubre, de « trempettes » dans la mer et d'excursions séduisantes.

 

     Il n'est pas jusqu'à de plus humbles centres qui ne se recommandent à l'attention du voyageur français ou exotique ; tels Canentan et cette villette de Saint-Sauveur-le-Vicomte, où naquit Barbey d'Aurevilly.

 

     Tout cela, si agréable à voir et si curieux à visiter, fait de notre département une terre d'élection.

 

     Il est toutefois un autre aspect, plus prosaïque, de ce coin béni qui donne à la Manche le caractère d'un pays, non seulement magnifique par ses sites, mais de la plus enviable opulence. Je ne parle pas uniquement de la fertilité de son sol, amendé par les engrais marins, et de la richesse de ses vergers ; je veux dire aussi la précellence de son cheptel chevalin et bovin. Ce prodigieux élevage de la Manche, sans égal au monde, existe depuis des siècles, connu de tout ce que la France compte d'agriculteurs avertis. La France ? Oui, mais aussi l'étranger, la Colombie, le Paraguay, l'Uruguay, etc...

 

     Il appartient à d'autres qu'à moi d'en exposer les caractéristiques et d'en vanter les mérites. Qu'il me soit permis, pourtant, de chanter le los de la persévérante intelligence des éleveurs de la Manche, dont tous les efforts tendent au développement de l'homogénéité de la race. Ici encore, la solide réputation dont jouit le département, loin de déchoir, se fortifie et gagne chaque jour en ampleur.

 

     Après cela, la Manche est en droit de se consoler si elle ne compte que peu de cités industrielles. A part Cherbourg, avec son arsenal et ses machines agricoles, Villedieu-les-Poêles et Sourdeval, où l'on entend résonner le marteau des chaudronniers et des artisans du cuivre ; sauf encore les industries agricoles issues du lait et du cidre, les unes dans le Cotentin, les autres d'Avranches à Saint-Lô et Mortain, le département reste, avant tout, un pays d'élevage.

 

     Et voilà, n'est-il pas vrai ? qui suffit à sa gloire.

 
     
 
 
     
   

C'est paru l'année 1926