Le dernier festin joyeux de Dagobert
  LE ROI DAGOBERT                                                 11/14
  Le dernier festin joyeux de Dagobert.
 
     
 

Pour ne plus s’exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume ; il rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu’il le put, et il se décida à réduire à l’obéissance deux contrées des Gaules, qui dans leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance.

 

Les Bretons, conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs, ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient, pour les dépouiller, sur les plaines de l’Anjou et de la Touraine, ou dans les vallées de la Garonne.

 

Dagobert lance deux armées ; les Bretons et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du vainqueur.

 
 
         
 

Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour pour les y recevoir en suppliants.

 

C’était à l’heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée, couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d’or, dans une salle de marbre. Les mets fument ; le gibier même du roi repose sur un grand plat d’émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion ; des parfums choisis sont allumés dans des réchauds ; des guirlandes de roses s’enlacent autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l’accompagnent ; ses trois chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui. Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre paysan, que le roi a depuis quelques jours fait son commensal.

 

Judicaël et les Vascons se prosternent. D’une voix de tonnerre le roi leur dit : « Ah ! ah ! vous voici à mes pieds ; nous verrons tout à l’heure ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table ? » Certes, Judicaël était brave ; il n’osa pourtant pas se placer à la droite de Dagobert, sur le siége qu’on lui avait préparé, et il alla s’asseoir à l’extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le repas, qui fut long et bruyant. L’ivresse s’étant emparée de lui, il se mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là d’une humeur assez joyeuse, et il dit qu’il recevait la soumission des Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis, s’adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui : « Et toi, dit-il, l’homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je te confie aussi quelque gouvernement. » Tout le monde fit silence, parce qu’on attendait avec beaucoup d’anxiété les questions de Dagobert et les réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici quel fut leur dialogue.

 

« Le Roi : De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin ?

 

Babolein. De la paix.

 

— Et que pensent-ils de la gloire ?

— Ils pensent que, s’ils l’aiment, ils la payent trop cher !

— Ils n’estiment donc pas les grands guerriers ?

— Ils les craignent. D’ailleurs si l’on se battait la nuit, il n’y aurait pas tant de grands guerriers.

— Quel est pour eux le plus grand des maux ?

— La guerre.

— Mais quand la guerre est juste....

— Il n’y a pas souvent de juste guerre.

— Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.

— Je sais que ce que je dis n’entre pas loin dans une oreille royale.

— Eh quoi ! ne respecterais-tu pas tes maîtres ?

— Je n’ai de maître que Dieu.

— Et le roi ?

— Le roi fait son métier, moi le mien ; je lui obéis avec plaisir quand il m’ordonne d’être heureux.

— Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint Éloi, a la langue bien pendue. »

 

Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colère ; il jugea prudent d’intervenir.

 

« Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n’y a-t-il pas quelque distance entre le roi et toi ?

 

— Il y a en ce moment entre lui et moi la largeur d’une table.

— Bien, dit Dagobert. Voilà un gaillard qui fait peu de cas de ma puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi ?

— Je ferais bonne justice et bonne chère.

— Aurais-tu une belle cour ?

— J’aurais une basse-cour seulement.

— Aurais-tu des ministres ?

— J’épouserais une femme douce, active et jolie.

— Des favoris ?

— Mon favori serait le plus habile cuisinier.

— Et voilà ton rêve ?

— C’est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que les hommes n’auront plus la guerre à craindre, ils seront heureux tout seuls. »

 

Dagobert se leva brusquement et dit : « Babolein, tu as des idées qui me conviennent tout de même, quoiqu’elles soient absurdes. Je veux faire quelque chose pour toi ; buvons ensemble. »

Toute l’assemblée enviait l’heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut dire que ce n’était pas seulement à cause de ses discours que le roi l’estimait ; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il était ivre, faisait un bruit de diable ; Babolein ne rougissait même pas et ne remuait pas sur sa chaise.

 

« A la mémoire de l’empereur Probus ! dit Dagobert. Voilà un prince qui a eu soin de ce pays-ci ! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons, Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l’honneur de Probus, l’empereur de Rome ! »

 

A ce moment, il n’y avait plus guère qu’une dizaine de Franks assez braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein ; les autres étaient déjà vaincus par l’ivresse et restaient silencieux. « Qui sera roi du festin aujourd’hui ? s’écrie Dagobert. Qui est-ce qui a encore soif ? » Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu’il pouvait boire. « Et quel vin veux-tu ? » Babolein, du doigt, montra une jarre de grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d’un vin de Narbonne parfumé d’une odeur de violette. On mit la jarre près de lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.

 

« C’est toi, dit Dagobert, qui es le roi. » Et se relevant avec effort : « Cet homme-là, je le proclame roi ; je lui donne le pays d’Yvetot en Neustrie ; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse ; on verra dans quelques siècles ce que la postérité en pensera. » Voilà comment Babolein 1er devint roi d’Yvetot.

La postérité n’a pas dit de mal de ce monarque.

 

« Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes libations. »

 

Les grandes libations commencent. Sur l’ordre du roi, on réveille ceux qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre ; ce n’est plus une fête, ce n’est pas même une débauche, c’est un supplice que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent avec anxiété à l’un des bouts de la salle ; leur visage est empreint d’un sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes à peine font mine de comprendre ce qu’ils font, de parler, de chanter et de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d’indignation sur son siége reculé.

 

L’air est comme chargé de vapeurs pesantes.

 

« Qu’on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant ; qu’on les ouvre, ou nous périrons étouffés. » Les fenêtres sont ouvertes ; mais quel spectacle ! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs ; on dirait qu’un voile épais en cache la figure ; des torrents de pluie tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent dans les bois ; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les renversent ; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n’est venue fondre sur la terre ; il est impossible qu’on tienne ses yeux ouverts en face de ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.

 

Dagobert et les siens se réveillent ; l’effroi a chassé l’ivresse ; le roi fait un signe pour qu’on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont impuissants : le vent brise les volets qui volent en éclats. L’eau de cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de tonnerre gigantesque retentit : les plus émus se mettent à genoux ; tous gardent le silence.

 

Trois coups frappés sur la porte se font entendre ; la porte s’ouvre comme d’elle-même. C’est un ermite à longue chevelure et à longue barbe blanche. Il s’avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet. Ses vêtements sont déchirés par les ronces ; le sang coule de ses mains déchirées ; de ses cheveux coule l’eau de la pluie ; il s’avance encore, il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les âmes. Cependant l’orage s’est calmé, et il s’est fait dans les airs un silence qui va donner à la voix de l’ermite une vibration terrible.

 

A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi, Dagobert lui dit : « Qui es-tu et que viens-tu faire ici ?

 

— Je suis un humble ermite des bois ; je viens t’avertir....

— Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.

— Ne ris pas de ton serviteur ; la colère de Dieu t’en ferait repentir vite.

— Tu as la voix bien fière et bien sonore.

— Je t’ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.

— Que viens-tu donc faire ici ?

— T’avertir de tes iniquités.

— Reviens un autre jour.

— Eh quoi ! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d’orage ?

— L’orage a fui loin de nous. Prête l’oreille, ermite des bois ; entends-tu comme l’eau tombe maintenant goutte à goutte ; les feuillages mouillés se redressent ; dans un quart d’heure la lune éclairera ta route. Tu t’es trompé ; tu as peur de tout ce vacarme ; tu as pris ce tapage pour la voix de Dieu.

— Non, je ne me suis pas trompé ; je viens de loin. Sulpice, évêque de Bourges, m’envoie pour que je te dise que tu es coupable. J’ai mis cinq jours à venir ; mais je te parlerai. Tu dépouilles les églises, tu fais gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa prière et que tu feras cesser ces maux. O roi ! reviens aux voies de la justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta renommée ; soulage le peuple et ne dépouille plus l’Église, qui a besoin d’être riche pour les pauvres.

— Voilà un beau parleur, décidément, dit Dagobert, et qui vient dans un moment choisi à merveille. Puisqu’il ne veut pas s’en aller, mettez-le dehors ; les chemins s’essuieront bientôt. »

On chasse l’ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi, Ouen et Babolein ne cachent pas le pressentiment qu’ils ont de quelque vengeance divine.

 

A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s’ouvrent avec fracas ; le toit même gémit ; les murs tremblent. L’orage, avec plus de fureur encore, est venu s’abattre sur la maison royale, sur les jardins, sur les forêts qui l’entourent. Un éclair siffle dans la salle ; en même temps le fracas de la foudre retentit ; la foudre passe, tonne, renverse les coupes, brûle les lambris dorés, et s’échappe. Trois nouveaux coups frappés sur la porte se font entendre ; la porte s’ouvre. C’est saint Amand, l’évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe blanche, le crucifix à la main, s’avance vers le roi et, au milieu d’un silence effrayant, lui dit : « Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu as été juste : pourquoi as-tu cessé de l’être ? Rappelle-toi Haribert ton frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel compte rendras-tu à Dieu de leur mort ? Roi Dagobert, tu bois aujourd’hui pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et te condamne par ma bouche. » Et saint Amand se retire sans que personne ait fait un geste, ni soufflé un mot.

 

Mais Dagobert se réveille de son étonnement, remplit son verre et, avant de boire : « Allons, allons, dit-il ; je mettrai demain tous ces gens-là à la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur ? Ne voyez-vous pas que c’est une scène de comédie que j’ai montée pour éprouver vos esprits ? »

 

Babolein osa l’interrompre.

 

« Et l’orage, dit-il, est-il aussi de votre invention ?

 

— Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui se passe ici. L’orage est venu parce que j’en avais besoin. Or çà, buvons bien. » Et il but toute la nuit.

 

Repentir de Dagobert.

 

Le lendemain, couché sur son lit, Dagobert gémissait. Une fièvre ardente s’était emparée de lui. Dans ses rêves agités il avait revu saint Amand ; il avait entendu, une fois encore, l’implacable arrêt qui l’avait frappé. Le repentir entra peu à peu dans son âme. Saint Éloi, averti de l’état du roi, demanda à être admis auprès de lui, et, ayant été reçu, lui tint les discours les mieux faits pour le ramener au bien.

 

Dagobert écouta en silence son fidèle ami ; puis il jura devant lui de renoncer à ses chasses et à ses banquets, de reprendre le chemin qu’il avait suivi d’abord, d’être roi paternel et bon justicier. Saint Éloi lui promit que Dieu n’appesantirait pas sa main sur sa tête, s’il avouait ainsi et réparait ses fautes.

 

A partir de cette heure, Dagobert changea de vie ; il aima moins la chasse ; il songea à se placer, contre les colères de Dieu, sous le patronage du grand saint Denis. Néanmoins sa gaieté, pour devenir plus douce, n’en fut pas moins agréable à ses sujets. Les grâces du roi se répandirent sur ceux qui les méritaient ; les bénédictions de la multitude montèrent au ciel pour désarmer Dieu.

 
         
   

Le Roi Dagobert