Le garde champêtre
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  LE GARDE CHAMPÊTRE
         
 

LE GARDE CHAMPÊTRE

 par

François Coquille 1841

 

Vous l’avez rencontré le long des haies, sur le bord des taillis, au milieu des prairies et des champs ; vous l’avez reconnu à son pas régulier, à son extérieur moitié civil et moitié militaire, à son air d’importance et de simplicité, à son sabre, à sa plaque, et mieux encore à son tricorne surmonté d’une cocarde. Cet appareil presque menaçant, loin de vous alarmer, vous a fait sourire, et vous avez échangé un salut amical avec le défenseur de la propriété et de l’ordre public.

 

C’est qu’en effet le garde champêtre est chargé de la paix des campagnes. Une révolution l’a créé : du jour où la commune s’est affranchie, elle se l’est donné comme pour prendre possession de son indépendance. Il a remplacé ces satellites des seigneurs féodaux, véritables oiseaux de proie qui s’abattaient sur la plaine, et devant lesquels les paysans effrayés se cachaient avec leur famille.

 
   
     
 

Quoiqu’il soit placé au dernier degré de l’échelle des pouvoirs, aucun fonctionnaire électif ne devrait être plus fier que lui de son mandat : lui, du moins, il est choisi pour son mérite personnel. Les passions politiques peuvent bien se tromper quelquefois ; les intérêts matériels sont plus clairvoyants. C’est parce qu’il convient à la place, et non parce que la place lui convient, qu’on le nomme. La commune gagne plus que lui à sa nomination.

 

S’il se trouve dans le pays un vieux soldat, qui soit encore vert malgré ses campagnes, il réunira tous les suffrages. N’est-il pas endurci à la fatigue, éprouvé par la pluie et le froid, accoutumé aux marches, aux veilles et aux expéditions nocturnes ? Sa figure hâlée, ses yeux perçants, ses jambes sèches et nerveuses, ses habitudes militaires, sa réputation d’intégrité, le désignaient d’avance à cet emploi. Robuste et courageux, il imprimera aux voleurs un effroi salutaire ; alerte et rusé, il déjouera leurs projets ; il leur fera une guerre de surprises et d’embuscades ; il continuera ainsi son ancien métier, le seul qu’il ait appris dans sa jeunesse ; il maniera des armes qui lui sont familières, et, mieux qu’un autre, il rehaussera les marques extérieures de sa dignité par la majesté de sa personne.

 

Paré de sa cocarde, revêtu de sa plaque, et les pieds défendus par de longues guêtres de cuir, le garde champêtre parcourt incessamment le territoire confié à sa vigilance. Il faut qu’il se multiplie, qu’il soit partout en même temps, et que ses yeux embrassent à la fois les points les plus éloignés de l’horizon. C’est le génie des campagnes. Il les peuple, il les anime, il les remplit de son image. On croit le voir apparaître à chaque instant ; on l’a toujours présent à la pensée.

 

Eh bien ! le plus souvent ce gardien de la propriété ne possède pas même un coin de terre, un bout de vigne ou de pré. Mais s’il ne cultive pas, il s’intéresse à ce que cultivent les autres. Ces moissons, qui ne mûrissent pas pour lui, ces coteaux, où il n’aura point sa part, il se les approprie en quelque sorte ; il se réjouit de leur richesse ; il s’afflige des désastres dont ils sont frappés. On dirait qu’il y perd ou qu’il y gagne.

 

Il s’en va donc étudiant les progrès de la végétation. Il s’arrête de temps en temps pour rechercher les effets du dernier orage, ou de la gelée blanche du matin. Il sait le premier que telle prairie a été ravagée par une inondation, que tels blés ont été couchés par le vent, que tels pommiers sont en fleurs, que le raisin de tel vigne se colore, nouvelles tristes ou joyeuses qu’il porte sans cesse aux laboureurs. Assis sur une borne, tandis que ceux-ci continuent de manier la bêche ou la pioche : « Père Balivet, dit-il, vos pois viennent bien ! Voisin Chauveau, j’ai vu vos pommes de terre : il faudrait de la pluie ! » et il s’éloigne. Il continue sa ronde : il va visiter d’autres champs, et recueillir d’autres nouvelles.

 

C’est lui qui part avant le jour, alors que la rosée blanchit encore l’herbe des prairies ; c’est lui qui vient au secours des haies que l’on défonce, des arbres que l’on abat ; lui qui erre le long des étangs, des rivières et des petits ruisseaux, afin d’y surprendre les nasses, les lignes dormantes, et les autres machines inventées pour la destruction des poissons. Il vit au grand air, exposé tour à tour au froid, au soleil, à la pluie. Si d’aventure il se permet une nuit de repos, c’est à la dérobée : il se cache pour dormir. Parfois, au contraire, il affecte de se montrer le soir sur sa porte, la tête coiffée d’un bonnet pacifique, et les pieds à l’aise dans de lourds sabots. Il a essuyé une averse, ses jambes ne peuvent plus le soutenir, dans quel profond sommeil ne va-t-il pas tomber !... Point ! c’est un piége qu’il tend aux malfaiteurs. Il les épie, il les suit de l’œil : bientôt il sera sur leurs traces, et au moment où ils s’applaudiront d’avoir trompé sa vigilance, terrible, il apparaîtra au milieu d’eux !

 

Ses marches à travers des terrains incultes ou labourés ne finissent pas avec le jour. Que le fermier rentre chez lui épuisé de fatigue, qu’il répare ses forces et se repose pour les travaux du lendemain… le garde champêtre veillera pendant la nuit. La nuit favorise le braconnage et la maraude ; les fruits mûrs pendent aux arbres ; les blés que la faucille a moissonnés sont étendus sur la terre, offrant aux voleurs une proie facile. Déjà l’obscurité descend sur les campagnes : voici l’instant où il se glisse hors de sa demeure, où il se met en embuscade, et fait sentinelle ; sans lui, ces ombres épaisses, cette solitude, ce silence, seraient pleins de piéges et de dangers. Qu’on se représente les divers intérêts qu’il protége, les inquiétudes qu’il apaise, les desseins malfaisants qu’il déconcerte. N’y a-t-il pas quelque chose de poétique dans le rôle de cet homme, qui veille sur toute une population endormie, et qui passe de longues heures dans les ténèbres, prêt à combattre des ennemis dont il ne sait ni le nombre ni les dispositions !

 

Mais pour qu’il se prodigue ainsi, quelle récompense fait-on briller à ses yeux ? Deux ou trois cents francs, quelquefois plus, souvent moins : voilà où se borne la munificence de la commune. Elle y ajoute, il est vrai, la perspective des menus profits.

 

Faire espérer, c’est promettre, a dit J.-J. Rousseau, et nous disons : donner si peu, c’est inviter à prendre.

 

Nous ne pouvons blâmer assez hautement cette politique étroite, qui, par la modicité du salaire, intéresse la vigilance du garde et légitime sa cupidité, cette mesquine économie qui ne profite à personne, cette fausse prudence qui dépoétise l’homme et l’institution. Mieux rétribué, et tranquille sur lui-même, le garde se serait voué tout entier à ses fonctions : image de la Providence, il eût surveillé également le champ du riche et celui du pauvre ; ce dernier surtout, où chaque épi est compté, où le moindre grain est si précieux ! Au lieu de cela qu’est-il arrivé ? Les uns, pour obtenir sa bienveillance, lui abandonnent une large part dans les amendes ; d’autres, plus habiles encore, achètent ses soins par un tribut annuel, et se font du garde de la commune un garde particulier. Si les pauvres gens ne sont pas complétement négligés, gloire soit rendue au garde champêtre, car ses défauts tiennent à l’ordre des choses que nous signalons, et ses vertus sont à lui !

 

Ne vous rappelle-t-il pas ce personnage des Mohicans et de la Prairie, cet infatigable Bas-de-Cuir, ce subtil Œil-de-Faucon ? Comme lui, le garde est l’amant des solitudes ; autant que lui, il a l’oreille fine, l’œil perçant, l’esprit de ressources ; les voleurs sont ses Hurons et ses Mingos : il les suit à la piste ; ils ne peuvent lui échapper. Un arbre a été coupé pendant la nuit, des gerbes ou des javelles ont disparu : en quel lieu les maraudeurs ont-ils caché leur proie ? qui sont-ils eux-mêmes ?... Patience ! le garde le découvrira. Il distingue des traces, des empreintes de pieds que nul autre ne saurait reconnaître ; son intelligence supplée à ses sens : qu’il tienne une fois la piste, il ne la quittera plus. C'est là, dit-il enfin avec assurance ; et, en effet, il ne s’est point trompé : c’est bien là !

 

Il n’a pas seulement affaire aux braconniers, ces pirates de la chasse : le voilà aux prises avec les chasseurs. Le temps n’est plus où le gibier, se multipliant à l’infini, affamait le paysan. Celui-ci, auquel il était interdit de se défendre, est devenu l’agresseur : piéges, collets, réseaux, toutes les armes lui sont bonnes, et il en fait usage dans toutes les saisons. C’est pitié que de le voir enlever des couvées entières de perdrix ; il ne poursuit pas avec moins d’acharnement les autres espèces : chaque année elles deviennent plus rares, et si elles ne disparaissent pas tout à fait, c’est au garde champêtre que nous en sommes redevables. Que l’ardeur de son zèle ne vous étonne point ; surtout ne cherchez pas à l’expliquer par des motifs indignes de lui, tels que l’attrait des primes et des amendes. Ces raisons peuvent avoir leur force ; mais n’en existe-t-il pas d’autres ? Songez donc qu’il vit familièrement avec tout le gibier de la contrée : lièvres, perdrix, lapins le connaissent, et souffrent qu’il s’approche de leur gîte ou de leur nid ; ils lui tiennent lieu de société et de famille ; il sait leurs retraites, leurs alliances, toute leur parenté ; il pourrait dire de chacun d’eux :

 

C’est mon voisin, c’est mon compère !

 

Puis, croyez aux calomnies des chasseurs, qui l’accusent de faire du territoire de la commune son parc réservé.

 

Ils affirment encore que quelques pièces d’argent jetées à ce cerbère des campagnes lui ferment la bouche et les yeux. Eh ! lui porteraient-ils tant de haine s’il était plus accommodant ! prendraient-ils le parti désespéré de la résistance, s’ils pouvaient le corrompre ! refuseraient-ils de déclarer leur nom et leur demeure ! Le garde champêtre est alors bien embarrassé. C’est ici que ses habitudes militaires, son sang-froid, sa patience et ses longues jambes, lui sont d’un utile secours. Il est obligé de suivre à travers champs le chasseur inconnu qui le promène derrière lui comme une ombre, jusqu’à ce que celui-ci, épuisé, rendu de fatigue, et semblable à un lièvre aux abois, consente enfin à rentrer au gîte, livrant à son persécuteur tous les éléments d’un bon procès-verbal.

 

Le garde champêtre se délasse de ces épreuves fatigantes en veillant à la morale publique. Nous devons même déclarer qu’aux environs de Paris il ne veille guère qu’à cela. Aussi Paris ne connait-il pas le véritable garde champêtre : jeunes filles et garçons, grisettes et étudiants, l’exècrent, l’abominent. Pourquoi ?... C’est un secret en eux et lui. Il est bien vrai que dans toute la banlieue il montre une vigilance parfois importune, et que sa pudeur est extrêmement susceptible. On cite mainte histoire où les rieurs ont toujours été de son côté. C’est que Paris, quand il s’échappe de ses barrières, ne connaît plus de frein : il porte une main hardie aux fruits de tous les arbres, il foule aux pieds les moissons, il viole les saints asiles des bois ; et parce que, alléché par les bénéfices que lui vaut le flagrant délit, le garde champêtre prend goût à cette espèce de chasse, qu’il en fait son affaire principale, et s’y voue tout entier, Paris lui reproche d’être avide, intéressé, corrompu…

 

Qu’on interroge la province : elle dira que ce rigide gardien des mœurs est, ailleurs, plein d’indulgence. Lui qui n’a d’autre mission que de voir, il voit sans doute bien des choses dont ne parle pas son procès-verbal. Que de rendez-vous ne surprend-il pas ! que de charmants mystères dont il a la confidence ! Il ne se croit cependant pas tenu par sa charge de traîner les délinquants devant M. le maire ; et c’est ainsi que tous les habitants l’aiment et lui ont de la reconnaissance, les uns pour ce qu’il empêche, les autres pour ce qu’il n’empêche pas.

 

C’est le témoin obligé des mariages et des baptêmes ; se tient-il dans la commune une foire ou un apport, au-dessus des larges chapeaux des paysans s’élève le tricorne du garde champêtre. Le garde champêtre s’avance à travers la foule, recevant des marques d’amitié, des saluts, de cordiales poignées de main ; sa plaque ne le rend pas fier : d’ailleurs, ne convient-il pas à un fonctionnaire électif d’être populaire ? Sa présence est un gage de sécurité et de bon ordre ; les danses n’en deviennent que plus animées. Si ce plaisir ne sied ni à son âge ni à sa dignité, en revanche il aime à être d’un joyeux écot : il s’assied avec délices, il allonge ses jambes fatiguées ; le juif errant s’est, pour un moment, arrêté !

 

On ne croirait pas à Paris (nous avons dit déjà que Paris ne connaissait pas le garde champêtre), on ne croirait pas qu’il joue un rôle important dans les élections. Lorsque nos députés vont, humbles candidats, solliciter les suffrages des électeurs, ils s’empressent de se mettre sous son patronage ; ils le prennent pour guide, ils lui doivent de précieux renseignements, et, précédés de l’autorité en sabre, plaque et cocarde, ils entrent avec plus de confiance chez leurs futurs mandataires. Sa présence est déjà une profession de foi ; ajoutons qu’elle est presque toujours un moyen de succès. Peut-on rien refuser à un candidat qui se montre sous de tels auspices ? Comment douter de ses principes constitutionnels et de ses vues politiques ?... Le garde champêtre en répond !

 

Il ne répond pas ainsi de tous les compétiteurs. Il a reçu d’avance, sur chacun d’eux, ses instructions particulières. M. le préfet lui a recommandé l’homme du gouvernement, et l’honnête garde se fait un plaisir et un devoir d’obliger le gouvernement.

 

Quoique la nature de ses fonctions le force d’exercer une surveillance plus active le dimanche, pendant l’heure de la messe, il ne laisse pas de figurer quelquefois avec les chantres au lutrin de la paroisse : sa voix chevrotante et cassée rend à Dieu un pieux hommage. Il a affronté, dans maintes occasions, la mort de trop près ; il vit trop au soleil et au milieu des œuvres de la création, pour ne pas être pénétré de cette foi vive qui brille chez la plupart des vieux soldats. Lorsque la procession sort de l’église, et fait, bannières déployées, le tour du village, avant les enfants de chœur, avant les chantres et le sacristain, marche dans toute sa gloire le garde champêtre.

 

C’est ici que finit la partie civile de ses fonctions, et que son rôle militaire commence. S’il veille sur les propriétés, il défend aussi les personnes ; il n’est pas seulement chargé d’écarter les voleurs, il doit encore prêter main-forte à la loi. Tel qu’il est, voyez en lui le délégué du pouvoir exécutif, l’homme qui à lui seul représente tout un poste de gendarmerie, et auquel on peut appliquer ce mot : tu es légion, tu es legio ! Chose étrange ! les villes et les chefs-lieux de canton, qui s’enorgueillissent de leurs gendarmes, ne sauraient se passer du garde champêtre. Qu’est-ce, en effet, à côté de lui qu’un gendarme ? Ce dernier ne suit guère que les grandes routes, il ne s’écarte pas dans les sentiers et dans les chemins de traverse, il ne fouille pas le pays, personne ne le seconde et ne lui fournit les indications nécessaires : perché sur un cheval qui a depuis longtemps désappris à courir, les pieds emprisonnés dans des bottes gigantesques, il va indolemment ; il va pour aller, pour se donner de l’exercice et pour égayer ses esprits ; il ne remarque rien, il ne devine rien. Les voleurs se rient de son cheval, de son sabre et de lui ; ils ne rient pas du garde champêtre : ils se rassurent en voyant l’un, ils sont sur le qui-vive en ne voyant pas l’autre !

 

Son mérite est de ceux qui brillent surtout aux jours de danger. Lorsque, d’aventure, la garde nationale est requise pour l’arrestation d’un malfaiteur, le tambour bat dans la rue principale du village : femmes et enfants écoutent avec effroi ; cependant les hommes de bonne volonté se préparent et se hâtent… ils se hâtent lentement, et arrivent les uns après les autres au lieu du rendez-vous. Le garde champêtre les y attendait : c’est lui qui leur servira de guide ; la troupe s’ébranle au milieu de l’obscurité qui double les dangers et la peur. A la fin on distingue celui que l’on cherchait : Suivez-moi ! s’écrie le garde champêtre, et il se précipite en avant, il saisit son homme, il le contient et l’arrête ; et se retournant pour féliciter ses fidèles satellites, il s’aperçoit qu’il est seul.

 

Ce fonctionnaire, qui a des yeux pour tous, du courage pour tous, l’Angleterre nous l’envie : elle s’imagine qu’il peut s’implanter dans ces riches vallées, dans ces fertiles campagnes qui sont le domaine d’une seule famille, et sur lesquelles végètent des milliers de prolétaires. L’Angleterre n’est point mûre pour une telle institution. Qu’elle partage le sol en portions plus égales ; qu’elle intéresse au bon ordre et au respect de la propriété ceux qui en sont les ennemis naturels, et elle pourra se donner le garde champêtre !

 

Jusque-là il y changerait de caractère et d’aspect. Il ne serait plus l’effroi des voleurs : il deviendrait la terreur des pauvres gens. Il marcherait avec défiance au milieu des populations ennemies. Il substituerait à son sabre innocent le poignard et la carabine. Il veillerait, non pas au profit de tous, contre quelques-uns, mais au profit de quelques-uns contre tous. Déjà, depuis qu’il est question de l’établir en Angleterre, les pauvres s’inquiètent, l’alarme est dans les chaumières. Pour les paysans anglais ce serait un tyran ; pour les nôtres, c’est un protecteur et un ami.

 

Doit-on s’étonner maintenant des priviléges et des honneurs que le législateur s’est plu à accumuler sur sa tête ? Il est, après le curé de la paroisse, la seule autorité constituée dont les insignes parlent aux yeux. Le maire et l’adjoint ne peuvent, dans les grandes occasions, déployer à leur ceinture qu’une écharpe souvent peu respectée. Qu’est-ce, en comparaison de ce sabre, de ce baudrier, de cette plaque brillante, et surtout de cette cocarde ? Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’un furieux, ivre de colère et de vin, manque gravement à la dignité de M. le maire, et soutienne ensuite qu’il n’a pas reconnu le magistrat ? Oserait-il bien invoquer une telle excuse avec le garde champêtre ? Non, non ! celui-ci est comme le soleil qui se prouve en se montrant : il participe des grandes vérités ; il produit l’évidence !

 

Une autre arme plus redoutable encore, et plus souvent employée, a été remise entre ses mains. C’est le procès-verbal. J’entends rire du style et de l’écriture de cette pièce importante, comme si le garde champêtre relevait de l’Académie ! Il ne relève que de la loi, qui l’aime et qui ferme complaisamment les yeux sur ses fautes d’orthographe et de rédaction. La loi lui a rendu le procès-verbal facile : il suffit qu’il déclare avoir surpris le sieur N… et qu’il n’oublie pas le protocole d’usage : étant dans l’exercice de mes fonctions, et revêtu de ma plaque. Voilà un procès-verbal en bonne forme. La loi le juge assez long ; l’accusé ne le trouve jamais trop court.

 

Sait-on bien que ce procès-verbal n’est  rien moins qu’un acte authentique, contre lequel la preuve testimoniale n’est pas admise ? Le garde champêtre est cru en justice : ce qu’il dit a plus de poids que les raisons des plus savants avocats : aussi affronte-t-il sans crainte les épreuves de l’audience. Les juges considèrent avec intérêt cet autre ministre de la loi, et le procureur du roi lui-même lui parle comme à un confrère. L’honnête garde abuse rarement de l’indulgence de ses auditeurs, et, par précaution, il ne manque pas de s’en rapporter à son procès-verbal.

 

Ajoutons, pour terminer, que sa sévérité apparente cache souvent un grand fonds de sensibilité. Maintes gravures nous le représentent surprenant de pauvres petits enfants qui ramassent du bois. Elles ne nous le montrent pas quand, attendri par leurs larmes, il leur permet de s’échapper, en leur recommandant bien de ne plus se laisser prendre. Même, si l’on en croit la gravure, plus d’une jeune fille a su par expérience que sa grosse voix si rude pouvait s’adoucir, et son regard devenir tendre. Il est encore alerte et dispos à l’âge où les autres hommes sont courbés sous les infirmités. Il conserve jusqu’au bout une jeunesse de cœur, une gaieté d’esprit, une sérénité de pensées que n’altèrent ni les soucis du présent, ni les inquiétudes de l’avenir. D’ordinaire, les soins d’un ménage et d’une famille lui sont inconnus : il a vécu, et il mourra garçon.

 

Enfin le voilà vieux, et il cède à un autre les insignes de ses fonctions. Lorsque Sylla se démit de la dictature, « Que te reste-t-il ? lui demanda quelqu’un. – Mon nom, » répondit-il ; et toutefois il fut insulté sur la place publique. Que reste-t-il à l’ancien garde champêtre ? Un prestige plus grand que celui qui entourait le terrible proscripteur ; car on l’accueille, on lui fait fête, on se presse pour écouter ses longs récits. Il est l’oracle du village. La dignité de l’adjoint, l’érudition du maître d’école, s’inclinent devant son expérience consommée.

 

            Quiconque a beaucoup vu

            Doit avoir beaucoup retenu.

 

Et quelle vie fut plus remplie que la sienne ! C’est merveille de l’entendre quand il se prend à raconter ses campagnes de soldat, et ses campagnes, plus curieuses encore, de garde champêtre. Il dit les embuscades qu’il a dressées, celles où il est tombé à son tour ; semblable à ce Turenne qui disait du même air : nous étions vainqueurs et nous fuyions !

 

Il se repose donc de ses longues fatigues, mais il n’abandonne pas tout à fait les champs qu’il a parcourus pendant tant d’années, et auxquels il s’intéresse encore. De temps en temps il hasarde une petite excursion dans la plaine. Ses yeux affaiblis parcourent avec amour tout cet horizon qui leur est connu. Il fait ainsi aux prairies, aux arbres, aux moissons, un adieu qui sera peut-être le dernier. Par quelque belle soirée, il s’éteint doucement. Les paysans, habitués à le rencontrer en tous lieux, assurent qu’il revient se promener la nuit sur les collines et dans les vallées. La superstition des maraudeurs eux-mêmes s’en effraye, et le garde champêtre continue après sa mort les services qu’il rendait pendant sa vie.

 

FRANÇOIS COQUILLE.

 
     
   
     
   

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