Le Guénéqué
  LA CHANSON DU PAYS

Par Charles FREMINE 1893

  LE GUENEQUE
         
 

Le Guénéqué

La Chanson du pays - 1893

 

Je me trouvais seul avec François Picot à l’unique auberge de Goury, trinquant d’un verre d’eau-de-vie – le vermouth de l’endroit – en attendant la soupe. Goury est le dernier village de la presqu’île de la Hague, et l’auberge de Picot la dernière maison de Goury. Derrière le jardin, les rochers tout de suite et la mer sautant par-dessus ; en face, le port – un recoin de crique sauvage avec un bout de jetée – où s’abritent une douzaine de barques de pêcheurs.

 

C’était un dimanche matin. Les femmes étaient à la messe à Auderville, au haut de la montée. Portes et fenêtres étaient prudemment closes. Il faisait dehors un gros temps. Le soleil, frais et guilleret à son réveil, s’était bien vite caché, tout jaune et tout malade, derrière de grands vilains bonshommes de nuages d’un profil inquiétant.

 
 
     
 

Du nord-ouest, le vent venait de passer brusquement au sud. Il croissait en violence, à mesure que montait la marée.

 

Personne n’ignore que les gars de la Hague, et en particulier ceux de la côte, ont le gosier solide et bien percé. Arrosée largement, la voix n’en sort que mieux. Et quelle voix ! Ils n’en craignent pas pour chanter la Belle Angélique ; et pour peu que le vent porte et qu’ils en aient seulement un ris dans la voile, ils vous font ronfler des vêpres qui s’entendent facilement d’une lieue – tout comme si l’on était dans l’église.

 

Mais le Raz Blanchart, pour le quart d’heure, entonnait, sous le phare, une antienne – soit dit sans vouloir offenser personne – de force à mettre une sourdine aux bouches les mieux fendues.

 

Bien que située en contrebas des rochers et sans ouverture du côté de la mer, l’auberge de Picot craquait sous la tourmente. A chaque instant, des paquets d’eau s’affalaient sur la toiture à la crever. Les cuivres carillonnaient dans le dressoir. La fumée, rabattue par les averses, aveuglait la salle.

 

Picot, qui est pêcheur en même temps qu’aubergiste, me dit en regardant l’horloge : il est onze heures. A midi la mer sera haute. Si, d’ici là, le vent ne mollit pas, nous ne pourrons sortir de la journée. J’ai douze claies à homards tendues sous la Foraine. Demain, tout sera perdu.

 

Au même instant, la porte qui donne sur le port s’ouvrit violemment, et Le Parmentier – un voisin d’en face – entra en disant :

– Il y a un homme sur le Guénéqué !

 

Picot se leva, prit sa longue-vue dans l’armoire et sortit. J’étais sur ses talons. Nous longeâmes, en nous courbant, le mur bas en pierres sèches qui ferme le jardin et que termine au rez du flot, une sorte de hutte ouverte. Ce mur était criblé de trous qui sifflaient comme des couleuvres :

– Ne levez pas la tête et surtout ne mettez pas l’œil aux brèches, me dit Picot. Ça pique !

 

La recommandation était inutile. Je n’avais garde d’oublier qu’un soir de tempête, à Granville, voulant regarder la mer par la fente d’un rocher, le vent, en m’entrant dans l’œil comme une épée, m’avait rendu borgne pendant quinze jours.

 

Arrivés à l’angle de la hutte qui nous abritait tant bien que mal, Picot mit un genou en terre, déploya sa longue-vue et la braqua sur le Guénéqué – un gros caillou conique planté au large, sous le hameau de la Roque, à une demi-lieue de la côte.

 

– Tiens ! dit-il, c’est le Sapineux, d’Écalegrain. Que diable est-ce qu’il fait là ?

A mon tour, je pris la longue-vue.

 

Complètement étranger aux habitudes du Sapineux, j’aurais été fort empêché, je l’avoue, s’il m’avait fallu répondre d’une façon précise à la question de Picot. Toutefois l’homme qui se trouvait sur le Guénéqué ne paraissait pas y faire grand-chose, si ce n’est qu’il se tenait debout dans un creux de l’écueil, immobile et le visage tourné vers le port. Avec ses pauvres hardes collées à sa peau, ses mains jointes, son attitude à la fois résignée et confiante, on l’eût pris volontiers pour quelque vieux saint de pierre oublié dans sa niche. Les membres raidis par l’eau et par le froid, peut-être était-il incapable de faire le moindre signal de détresse. Il n’était pourtant séparé du niveau de la marée, qui s’élevait rapidement, que par un escarpement de quelques pieds.

 

Les houles du large, en prenant le rocher à dos, lui faisaient, en se divisant, comme une écharpe d’écume. Dans leurs bonds, elles atteignaient son sommet, d’où elles retombaient en panaches de neige, et de violents coups de ressac lançaient des éclaboussures de vague qui montaient parfois jusqu’au recoin de roche où s’abritait le naufragé.

 

Tout à l’entour, la mer était blanche, d’un blanc sale, avec de larges tranchées verdâtres. Du côté de la terre, la ligne des falaises était à peine visible. L’horizon blafard où s’appuyait le ciel – un ciel bas et sifflant qui s’en allait par lambeaux – paraissait très rapproché. Un immense fracas emplissait l’espace. On entendait par intervalles les sourds rauquements de la balise-souffleuse enchaînée dans les récifs de la Noire.

 

Comme je rendais à Picot sa longue-vue, deux hommes débouchèrent sur le port. Je reconnus les frères Rouxel, du hameau de la Roque. Ils étaient vêtus de leurs habits de mer : suroît goudronné, foulard de laine, vareuse de tricot serrée à la taille dans un pantalon de droguet, larges bottes ferrées. Ils marchaient lentement, au pas, les épaules un peu voûtées, tenant tête à la rafale, les bras ballants, arrondis, avec ce balancement du torse contracté dès l’enfance au branle des bateaux.

 

Entre leurs paupières pincées par le vent, miroitaient leurs prunelles vertes. La pluie cinglait leurs bonnes et rudes figures hâlées.

 

Picot était allé au-devant d’eux :

– Cette grande seiche de le Sapineux, lui dit en riant l’aîné des Rouxel, quelle tête de poupée il doit faire là-bas ! Ça lui apprendra à venir bêcher notre fonds. Que ne s’en tient-il à ses pommes de terre ? Ces sacrés terriens-là n’en font jamais d’autre. Figure-toi qu’ils sont partis ce matin, cinq, six, dans un mauvais canot, pour pêcher des mulets sous Écalegrain. Le Sapineux, lui, finaud, s’est fait débarquer, en passant, sur le Guénéqué, histoire de regarder ce qui s’y trouve sous les pierres. Un joli dénicheur d’anguilles, pas vrai ? Les autres devaient le prendre en revenant ; ils avaient compté sans le mauvais temps. Ces ânes-là n’ont jamais pu accoster le rocher, et c’est même à grand-peine qu’ils sont rentrés – sans le Sapineux, bien entendu.

– Et vous allez le chercher ?

– Dame ! on ne peut pourtant pas laisser les congres du Raz faire leur dimanche avec ce chrétien-là.

– La mer est mauvaise, – et puis, vent debout. Si nous mettions à l'eau le canot de sauvetage ?

– Pour le Sapineux ? On en rirait jusqu'à Cherbourg, toi tout le premier.

 

Les Rouxel étaient déjà descendus au bas du quai. Ils sautèrent dans leur barque – une barque courte, non pontée, mâtée en avant et peinte en noir –, détachèrent l'amarre et d'un double coup de rame poussèrent jusqu'à la sortie du port. L'aînë était à la barre, l'autre à l'écoute, serrant le vent au plus près.

 

Comme un bon cheval qui reconnaît son cavalier, la barque, se sentant bien montée, s'enleva d'un bond jusqu'à la crête de la première lame, à la hauteur du mur de la jetée. Elle s'y tint un moment, la coque hors de l'eau, balancée, comme pour bien se rendre compte de la route à parcourir ; puis, se couchant à tribord et sa voile unique rasant l'écume, elle plongea résolument dans l'Océan démonté.

Picot m'avait rejoint au bout du mur, à notre poste d'observation.

 

Pour oser s'aventurer, en pleine tempête, au travers d'un pareil archipel de brisants et de rocs échevelés, il fallait être de la race de ces rudes marins normands dont Victor Hugo a dit qu'ils sont nés « avec une carte du fond de la Manche sous la voûte du crâne ».

 

La barque, que nous ne perdions pas de vue, venait de franchir, après en avoir été repoussée trois fois, le dangereux étranglement de mer qui forme l'entrée de l'anse de Goury. Elle courait maintenant hors de la passe, tirant crânement sa bordée, piquant furieusement dans le creux, remontant au dos des houles qu'elle semblait emporter d'assaut, et se laissant porter hardiment sur le redoutable rocher de la Noire, où la corvette La Sèvre naufragea corps et biens pendant l'hiver de 1871. Parvenue à quelques encablures de la balise-souffleuse qui montrait de temps en temps sa tête rouge, elle vira de bord et, gouvernant au sud, mit franchement le cap sur le Guénéqué.

 

Comme elle entrait dans les eaux de l'écueil, la voile s'abattit brusquement, deux rames rayèrent l'écume, puis plus rien – que le noir récif qui semblait enveloppé de colère blanche, et d'où la figure humaine, visible encore tout à l'heure, avait subitement disparu.

 

Il s'écoula plusieurs minutes d'angoisse haletante pendant lesquelles la vision d'un drame terrible passa devant mes yeux aveuglés par l'anxiété et la poussière des vagues.

 

– Mais on ne les voit plus ! dis-je à Picot, qui paraissait partager mon inquiétude. Où donc sont-ils ?

– Tenez, les voilà, me répondit-il au bout d'un instant.

 

Et il me montrait du doigt la brave petite barque, qu'un groupe d'écueils nous avait masquée, et qui accourait, longeant la côte, vent arrière, grand largue, avec la rapidité d'une mouette. Elle pénétra dans le port, voile ouverte, et, sous un maître coup de barre, vint reprendre sa place au bas du quai. Un homme en sortit tout morfondu, trempé jusqu'aux os et blanc comme le ventre d'un poisson mort. C'était le Sapineux.

 

Les femmes, qui étaient revenues de la messe à Auderville, curieuses, se tenaient au coin de la jetée, attendant. Elles formaient, avec leurs parapluies multicolores, leurs coiffes blanches, leur toilette endimanchée, un groupe des plus joyeux et des plus pittoresques. Le vent faisait claquer leurs robes courtes et découvrait haut leurs jambes serrées dans de gros bas de laine noire.

Quand le pauvre débarqué vint à passer sur leur front, ce fut une bordee d'éclats de rire et de quolibets : « Ohé ! le Sapineux ! Ohé ! » Mais lui, tout déconfit, la tête basse, faisant le gros dos, fila sans rien dire – se gardant bien toutefois de lâcher une longue anguille de mer - sa pêche sans doute - qu'il trainaît au bout d'une ficelle et qui se tortillait derrière lui comme une queue.

 

– C'est ma foi vrai, dit l'aîné des Rouxel en entrant à l'auberge où nous les attendions, que cet animal-là s'est sauvé sans nous payer la goutte !

 

Et son frère, le poussant du coude et lui mettant ses deux larges mains sur les épaules :

– Tais-toi donc ! il nous payera le café à la prochaine assemblée de Jobourg !

Ah ! les braves gens ! et cornme il faisait bon serrer ces pattes-là !

 
     
 

CPA collection LPM 1900

 
         
   

La chanson du pays