Le normand et les liqueures fortes
  VIVRE NORMAND
  LE NORMAND ET LES LIQUEURS FORTES
         
 

Distilerie de cidre

 
         
  Le Normand 1842

  par
Émile Gigault de La Bédollierre

     
         
 

« La gent du Danemark, selon Robert Wace, fut de tout temps présomptueuse, très-avide, fière, présomptueuse, luxurieuse et aimant le plaisir. »

« Aux festes de paroisse, au carnaval et autres occasions, dit Dumoulin, comme aux nopces, baptême des enfants, rélevées de couches et donner du pain bénit, les Normands font ordinairement des festins, et y invitans tous leurs parents et amis, font grand chère. »

 


 

Les Normands d’aujourd’hui ne sont pas moins que leurs aïeux portés aux voluptés matérielles, et notamment à la boisson. Il est à remarquer que les ivrognes sont plus nombreux dans les contrées auxquelles la nature a refusé le raisin que dans les pays vignobles. En Normandie, les moindres bourgs comptent plusieurs cafés, et l’on ne fait pas une lieue sur une route quelconque sans apercevoir une maison dont la façade porte en grosses lettres :

DÉPOTEYER DE CIDRE.
CIDRE, BOISSON, POIRAY A DÉPOTEYER (1).


Les paysans normands sont toujours prêts à répéter ce refrain de leur compatriote Olivier Basselin, le Français né malin, qui créa le Vaudeville :

Ce bon cidre n'épargnons mie ;
Vidons nos tonneaux je vous prie.


Il s’absorbe dans les marchés une quantité considérable de liquides, et les réminiscences du cabaret occupent une case si importante dans la mémoire des ouvriers et des laboureurs, qu’elles servent comme de fil conducteur pour les aider à retrouver la trace des faits confus et effacés. « Quement, Mérovée, t’as oublié cha ? ch’étiont che mauture (2) ed’ Philogène, qu’équiont aveuc nous. J’avons pris trois glorias et le pousse café d’fil-en-quatre (3). Louis est venu s’assiètre (4) ichitte sur le coup, Louis Frémin, tu sais ben Louis Frémin, chti-là qu’étrivagne (5) toujours aux dominos ?

– C’est-y Frémin l’cherron ?

– L’cherron tout cont’ Darnétal. Il avont payai la consolation, la rinchette et la rinchelette ; pis est venu le fils à père Loubry, qu’sa femme alle équiont ma propre soeur, et il a demandai cor une tournée, et finalement qu’ch’est m’ay qu’avons payé le coup d’pied au... » Le peuple normand est parfois très-inconvenant dans ses expressions.

 

C’est au cabaret que les campagnards vident à la fois les affaires et les pots. Ils s’y donnent rendez-vous le dimanche, après la messe, pour causer du prix des denrées. Dans quelques villages du Vexin normand, le pâtissier qui a confectionné le pain bénit met aux enchères, dans le cimetière, à la porte de l’église, une énorme brioche, que les plus offrants et derniers enchérisseurs emportent triomphalement au dépoteyer voisin.

 
         
 

La fabrication du pur jus

 
         
 

Souvent les cultivateurs normands boivent moins par goût que par spéculation. Ils demeurent patiemment attablés des heures entières, entassant sur la table de grandes bouteilles à goulot évasé, jouant de suite vingt parties de dominos normandes, en trois coups avec huit dés, le tout sans cesser de débattre les conditions des marchés qu’ils désirent conclure. Pas de contrat qui ne se passe le verre à la main ; pas de vente qui ne soit arrosée en raison de son importance. Pour un sac de blé, on s’égaie ; pour un cheval, on se grise ; pour une masure, on reste sous la table. Un maquignon cherche à vendre un cheval de riche encolure et exempt de vices rédhibitoires. « Coben qu’i vend son qu’val ? – Trente pistoles. – Vous dites vingt-cinq ? – Vous en avez t-y vu beaucoup comme li pour trente pistoles ? – J’disons vingt-six. – Non. – Vingt-sept. » A chaque proposition, l’amateur frappe dans la main du maquignon : c’est de rigueur.

S’il modifiait cent fois ses offres, cent fois il lèverait le bras comme pour essayer sa force sur un dynamomètre, et rougirait d’un coup rudement appliqué la paume droite de son interlocuteur. Pour mieux s’entendre, on entre au dépoteyer, les tournées de gloria se succèdent. L’amateur propose 295 francs ; le maquignon tient bon. Après de longs et d’amples libations, le maquignon triomphe, mais il a dépensé pour 6 francs 50 centimes de boissons variées.

 
         
 

Pressoir a Saint Pierre Eglise

 
         
 

Dans les banquets, on boit entre chaque service un verre d’eau-de-vie, qu’on appelle un trou normand. Souvent, quand on a découpé le croupion d’une oie, on fait à ce morceau de prédilection trois pattes avec des allumettes, et il passe de ce trépied dans l’assiette du convive qui avale le plus de verres de cidre sans désemparer.

La moisson s’ouvre par une fête, appelée le pu aisai, et l’on boit. Quand les blés sont coupés, on en laisse sur pied quelques tiges qu’on entoure de rubans ; on les donne à faucher au fils du maître de la maison, et l’on boit. Cette dernière fête est désignée dans le Bessin sous le nom de parcie, et dans le pays de Caux sous celui de replumette.

Au dessert, on chante des chansons égrillardes, suivant la vieille coutume :
et l’on boit.

 

NOTES

 

(1)Dépoteyer, vendre par pots, au détail.
(2) Mauvais sujet, mot cauchois.
(3) Un gloria est le contenu d’une demi-tasse remplie de trois quarts de café et d’un quart d’eau-de-vie. Le fil-en-quatre est l’eau-de-vie de première qualité.
(4) S’asseoir, mot cauchois.
(5) Qui triche, mot cauchois.
(6) Joyeuse.
(7) Jean le Chapelain, fabliau du Segrétain.

 
         
 

Le pressage des pommes

 
         
 

Le gros cidre d'Henri Hermice

 
         
   

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