Le rebouteux
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  LE REBOUTEUX 
         
 

A SOIXANTE-HUIT ANS que j’aurai bientôt,

le souvenir de mon premier client me ramène au temps des voitures à chevaux, au temps où les autres médecins avaient des voitures et des chevaux !

 

Car je ne possédais alors, pour tout instrument de locomotion, qu’un vélocipède à caoutchoucs pleins qui ne consentait à prendre un peu de vitesse qu’en descendant les côtes. Et le diable était que pour aller aux « Trois Pipes » la côte montait : trois quarts de lieue sous le soleil de juin.

 

Quand j’arrivai, recru de chaleur et de fatigue, je trouvai le malade couché en travers du lit et qui beuglait comme un boeuf. Il était cependant de l’espèce rude et qui ne se plaint pas pour un bobo, mais ces luxations de l’épaule sont terriblement douloureuses.

 

Si novice que je fusse alors en déontologie, j’avais eu soin d’attraper au passage quelques renseignements sur Maître Honoré Bonnetot. Cinquante ans, veuf et riche, il faisait marcher avec un personnel réduit cette ferme posée sur le rebord du plateau.

 
 
 

 

   
 

On m’avait prévenu que j’aurais du mal à lui faire délier les cordons de sa bourse, mais la souffrance avait eu vite fait de travailler pour moi et il accepta d’emblée, sans marchander, ce que je lui proposai. Il n’y avait du reste point de choix et la technique d’une réduction n’a guère varié depuis que les pièces du squelette sont emboîtées de telle sorte qu’un rien suffit à les déboîter… et à les remboîter. Maître Bonnetot avait d’ailleurs tenté de faire rentrer lui-même économiquement la tête de son humérus dans la cupule de son omoplate ; mais il avait dû y renoncer, tant le moindre mouvement lui était intolérable.

 

Sans perdre de temps, je m’attelai à la besogne et je commençai comme le veut le manuel, « par la douceur ». La douceur fut sans effet. J’eus recours à la force. Piété sur le plancher, les reins tendus, la sueur au front, je tirai sur le bras du bonhomme. Peine perdue. Le patient, à bout de souffle, menaçait de tourner de l’oeil. D’un commun accord, nous interrompîmes le jeu. L’affaire prenait mauvaise allure pour ma réputation et mon porte-monnaie. Parmi tant de sciences inutiles qu’on apprend à l’école, on avait oublié de m’enseigner celle de cacher mon ignorance. J’insinuai timidement que je pourrais demander par télégraphe le secours d’un confrère de Rouen. Maître Bonnetot, contre mon attente, saisit l’idée au vol, mais non sans la modifier quelque peu. Il acceptait les frais d’une «consultation », pourvu que le choix du consultant lui fût laissé ; et il me proposa (il m’imposa plutôt !) le nom d’un rebouteux dont je savais seulement qu’il raflait la clientèle à dix lieues à la ronde.

 

Je sursautai. L’honneur du corps médical, l’intérêt du malade et la peur du gendarme s’opposaient à ce que j’examinasse seulement ce projet. Maître Bonnetot traita mes scrupules de foutaises. Qu’aurais-je à redouter puisque ce serait censément par hasard, que je rencontrerais chez lui le rebouteux ? - « C’est un homme qui sait tenir sa langue. Vous n’aurez qu’à en faire autant : ni vu ni connu, et le profit est pour vous deux ». Aussi bien, la chose était à prendre ou à laisser.

 

Il y a, dans les débuts de toute carrière, une petite lâcheté (ou plusieurs !) dont le souvenir, à la longue, s’atténue. Je ne voulus pas savoir à quelle heure le rebouteux viendrait, mais je me trouvai « censément par hasard » sur son chemin comme il montait aux « Trois Pipes » vers la fin de l’après-midi.

 

En passant à ma hauteur, il arrêta son élégant cabriolet, mit pied à terre et me tendit la main. Il était exactement le contraire du personnage de vaudeville à quoi je m’attendais. Il était jeune, plein d’aisance et de distinction, malgré sa mise cavalière et volontairement bohême : lavallière flottante, pantalons bouffants et veste de velours à côtes.

 

Je me trouvai gêné, assis dans le cabriolet, à côté de ce singulier rebouteux. Son oeil malicieux parut s’amuser un temps de mon embarras qui me raidissait dans une dignité supérieure, jusqu’à ce que, la voiture s’engageant dans un petit bois de chênes, il ouvrit un riche portefeuille et me tendit de mystérieux papiers. Avec méfiance, je les dépliai et lus avec stupéfaction. Il éclata d’un beau rire de jeunesse. Docteur en médecine, patenté sur peau d’âne et fort légalement investi de son jus purgandi, coupendi et tuendi, il avait eu l’idée géniale de se faire passer pour guérisseur marron : - « Ainsi, dit-il, la clientèle qui tournait le dos à ma science s’est ruée sur ma feinte ignorance. Et tout le monde trouve son compte à ce tour de passe-passe : les malades, les imbéciles et les autres.. parce qu’il n’y a rien, mon cher confrère, à quoi les pauvres hommes tiennent tant qu’au miracle ! »

 

Au dernier tournant de la route, j’aperçus ma victime sur le seuil de sa porte et qui gesticulait joyeusement de ses deux bras. Je n’en pouvais croire mes yeux et je ne me fiai guère plus à mes oreilles quand je l’entendis nous crier de loin ces mots dépourvus de sens : « L’échelle ! L’échelle ! » Toutefois, il était parfaitement clair qu’il n’avait plus besoin de nos services et je commençai à redouter de jamais voir la couleur de son argent.

 

Cependant, le rebouteux sauta de voiture et prit tranquillement la parole en homme qui connaît le fort et le faible des âmes : - « Maître Bonnetot, vous avez raccommodé votre épaule, comme c’était votre droit, en vous suspendant aux barreaux d’une échelle. Le procédé est classique et, puisqu’il a réussi, nous dirons qu’il est bon… »

 

Le fermier riait à pleine barbe. Le rebouteux continua : - « Outre qu’il y a eu de votre part exercice illégal de la médecine, vous n’en devez pas moins, à monsieur et à moi-même, le montant de l’opération, soit cinquante francs. Vous êtes parfaitement libre de renier votre dette, mais, en ce cas… » Il posa sur l’homme un regard de sorcier… « avant que nous ayons regagné la vallée, votre épaule se redisloquera et cette fois pour toujours.

 

Maître Bonnetot, tremblant de peur, alla quérir dix pièces de cent sous. Le rebouteux en prit huit et m’en donna deux.

 

J’ai fait depuis, avec des as du bistouri, des dichotomies moins avantageuses.

 
   
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille