Le sorcier
  LA CHANSON DU PAYS

Par Charles FREMINE 1893

  LE SORCIER
         
 

Le Sorcier

La Chanson du pays - 1893

 

Il s'appelait Jean Helley et pouvait avoir une quarantaine d'années quand il apparut dans le pays.

 

Petit, trapu, robuste, les jambes légèrement arquées, le visage frais et rasé, le nez long et crochu, la bouche pincée d'un sourire narquois, il abritait sous des lunettes bleues le vif éclat de son regard singulièrement perçant et sous un bonnet de laine grise les mèches débordantes de ses cheveux ébouriffés et rouges.

 

Son accoutrement était celui du paysan bas-normand : veste courte de droguet et large pantalon à pont. de même étoffe, maintenu très haut par des bretelles de tricot laissant voir à l'échancrure du gilet leur double bande écarlate sur la chemise rude de toile écrue.

 
 
     
 

On ne savait rien de son passé et pas grand-chose de son lieu d'origine. Il passait pour venir des bords du marais de la Sangsurière, de l'autre côté des moulins à vent de Besneville, entre Saint-Sauveur-le-Vicomte et La Haye-du-puits, à sept ou huit lieues de là.

 

Peu de temps après la mort de la vieille demoiselle Lascenserie - la dernière descendante d'une des plus anciennes familles de paysans des environs - il s'était présenté un beau matin par-devant Me Lebredonchel, notaire du canton de Bricquebec, et lui avait exhibé un testament écrit et signé de la propre main de la défunte, qui le reconnaissait pour son unique parent et, à ce titre, lui léguait tout son avoir.

 

L'héritage, à vrai dire, était maigre. Il se composait d'une simple maisonnette entre cour et jardin et de deux pièces de terre pouvant fournir l'une tout juste assez d'herbe pour une vache, et l'autre - disait le testament - assez de pommes, pendant les bonnes années pour remplir un tonneau de cidre.

 

Dernière épave de la fortune morcelée des Lascenscrie, ce pauvre domaine - il se nommait la Huhannière - était par surcroît d'un accès difficile.

 

Situé dans un endroit désert, loin de la grande route et à une bonne lieue de la bourgade. il fallait tout d'abord, et rien que pour arriver au pied du coteau de la Grosse-Roche, au flanc duquel il s'adossait, débrouiller un long écheveau de mauvais chemins emmêlés à travers un pays inculte coupé de bois taillis et de marécages.

 

A mi-côte, sous les larges branches d'un vieux noyer s'abritait la maisonnette. Tournée en amont, sa façade grisâtre était percée d'une porte ronde et d'une croisée de pierre. Un lierre vigoureux recouvrait à moitié son toit de chaume moussu qui se renflait en s'arrondissant au-dessus de la lucarne du grenier. Pas de chambres. La seule pièce habitable était celle du rez-de-chaussée, Elle prenait egaIement jour sur le vallon par les carreaux en losanges d'une petite fenêtre garnie de barreaux de fer.

 

Derrière et à la suite, descendaient le jardin, le pré et le plant de pommiers, le tout bien clos par de hautes levées de terre, fourrées d' ajoncs et de genêts impénétrables.

 

Boisé à sa base, le sommet du coteau était aride et nu. Il se terminait par deux massifs de rochers d'inégal grosseur. d'où le regard planait sur de farouches paysages et s'étendait jusqu'aux collines lointaines qui ferment l'horizon et d'où l'on voit la mer.

 

Cette maison isolée, dans ce milieu sauvage, répondait sans nul doute au goût et aux projets de son nouveau propriétaire, car il n'en eut pas plus tôt les clefs dans sa poche qu'il s'y installa et en prit possession de manière à ne laisser aucun doute sur son intention d'y faire un long séjour. Au bout d'un mois. l'ermitage était transformé. Une vache paissait dans le pré, six ruches bourdonnaient dans le jardin, et la cour ëtait noire de poules.

 

Toutefois. une chose manquait à la Huhannière : il n'y avait pas d'eau. Pour s'en procurer. il fallait descendre en bas du val. La montée était rude. Helley creusa sous le vieux noyer. Il y trouva mieux qu'une source. Du puits sortit sa rëputation.

 

Un fermier du voisinage eut vent de sa découverte et vint le consulter sur son art de faire sourdre l'eau de terre. Helley lui promit sa visite pour le lendemain. Chemin faisant, il coupa dans la haie un scion de coudrier qu'il assouplit et recourba de manière à lui faire prendre la forme d'un 8. Le fermier l'attendait sur le pas de sa porte. Ils firent ensemble le tour de la ferme. Arrivés au pignon d'une grange abandonnée, dans un recoin plein de ronces et d' orties, Helley tira de sa veste le nœud de coudrier qu'il y tenait caché et le posa mystérieusement à terre. La verge d'Aron se détendit subitement, et, comme elle se tordait dans l'herbe d'une façon bizarre :

- Faites creuser là ! dit-il au paysan émerveillé.

 

C'était un fond de roche. Le travail fut rude. Toutefois, au bout de six semaines d'un sondage opiniâtre on finit par mettre la pioche sur une source abondante.

 

- La verge d'Aron ne ment jamais ! dit Helley.

 

Le mot de sorcier fut prononcé. Il courut de ferme en ferme, de hameau en hameau, réveillant dans ce pays de tombelles, de menhirs et de manoirs mille croyances folles qui ne faisaient que sommeiller sous les dolmens de la lande et dans les lierres poudreux des tourelles en ruine. Les vieillards, nombreux encore en ce temps-là, qui gardaient la tradition des anciens âges, aidèrent, par leurs histoires et leurs récits fabuleux, à une sorte de renaissance de la légende rustique dans la contrée. Les fées revinrent le soir sur les bruyères de la Grosse-Roche ; on fit la nuit dans les chemins creux, la rencontre de goubelins et de loups-garous ; la grande milloraine reparut sur les bords de la mare Pantin, et l'Homme-sans-tête vint de nouveau monter la garde au carrefour de la Croix-de- Brie. La Huhannière était le centre autour duquel évoluait ce monde ressuscité d'apparitions fantastiques, et de loin elle semblait sur la hauteur comme enveloppée des mystérieuses brumes de la superstition.

 

Pendant ce temps, Jean Helley ne perdait pas le sien. Tout en entretenant l'esprit des paysans dans ces imaginations, il ne tardait guère à joindre à son art de découvrir les sources, celui beaucoup plus lucratif de guérir les bestiaux. Son empirisme s'étendit bientôt à leurs maîtres. La distance était courte. Bêtes et gens, tout y passa. Qu'elles vinssent du corps ou d'ailleurs, il avait des remèdes et des sortilèges pour toutes les maladies. Mieux que braconniers et maraudeurs, il connaissait tous les pièges. Il possédait le don de charmer et celui de conjurer les sorts. Les gens en procès venaient de fort loin le consulter sur leurs différends et les amoureux lui confier le secret qui les faisait tant souffrir. Sa double puissance embrassait trois lieues de pays. Il la puisait dans un livre fort curieux, énorme in-folio publié à Lyon vers la fin du XVIe siècle et que j'eus l'occasion de feuilleter deux ou trois fois. Ce livre de magie et de sorcellerie mêlées était orné de planches anatomiques, de dessins et d'emblèmes figurant des plantes bizarres, des animaux monstrueux, des scènes d'évocation et d'enchantement. C'était là le grimoire. Jean Helley le lisait souvent assis auprès du puits, sous le vieux noyer de la cour. Entre-temps, il apprenait à parler aux oiseaux du bois et à chanter aux grosses pierres de la lande.

 

Un soir de novembre que je passais entre chien et loup au pied du coteau de la Grosse-Roche, je vis de la lumière briller à la petite fenêtre de la Huhannière, qui donnait sur le vallon.

 

Sachant que Jean Helley, tout en devisant, ne refusait pas à l'occasion, entre gens de connaissance, de prendre sa part d'une tasse de café et qu'il vendait d'excellente eau-de-vie en muche des agents du fisc, je me détournai de ma route pour gravir l'étroit sentier qui conduisait à son logis.

 

La barrière de la cour était ouverte. Comme j'approchais de la maisonnette, j'entendis qu'il en sortait de grands éclats de voix. Au lieu de cogner à la porte, je mis l'oeil à la croisé., Pas de rideaux, en sorte que je pus voir clairement ce qui se passait à l'intérieur.

 

Une douzaine de paysans endimanches, les uns assis, les autres debout, formaient un large demi-cercle autour de la cheminée. Au centre, et tout près de l'âtre élevé d'une marche au-dessus de l'aire, Jean Helley hachait sur un billot une bourrue de menu bois. Un large chaudron, plein jusqu'aux bords d'un liquide écumant, bouillonnait sur le feu, accroché à la crémaillère. En dehors du groupe et juste sous la croisée où j'étais embusqué, s'allongeait une table à bancs, tout encombrée de tasses et de pots d'étain. Un lit haut monté, bordé d'un rang de chaises, occupait le fond de la salle. A droite, entre une armoire et un bahut de chêne ouvragé, allait et venait le balancier d'une horloge. Des paquets de graines et d'herbes, des morceaux de lard fumé, des cercles garnis d'oignons et d'échalotes, pendaient au plafond traversé par une poutre d'un noir d'ébène à peine ëquarrie. Un long fusil à un seul canon reposait sur deux champignons de bois au-dessus du manteau de la cheminée.

 

Violemment éclairés par un feu flambant d'ajoncs et de fougères sèches, tous ces gens buvaient, fumaient parlaient haut. A quelques mots jetés au travers de la conversation, je compris qu'ils revenaient d'un enterrement ce qui expliquait leur toilette endimanchée, et qu'ils avaient déjà vidé au bon voyage du défunt, un plein chaudron de flipp, sorte de punch normand fabriqué avec du cidre nouveau, de l'eau-de-vie et du sucre. C'était évidemment le deuxième qui mijotait sur le feu. Les têtes commençaient à s'échauffer.

 

Assis sur un escabeau et toujours hachant son bois le sorcier leur racontait ses prouesses. Ils l'écoutaient bouche béante. On n'a pas idée de la nature des énormités qu'il trait en train de leur faire avaler :

- Oui, mes amis, leur disait-il. pas plus tard que dimanche soir au lever de la lune j'ai pris un de mes coqs dans le poulailler et, crac ! je lui ai coupé le cou. Oui, mais comme il était maigre, j'ai ramassé sa tête que j'avais jetée sur le fumier et, séance tenante, je la lui ai recollée si proprement qu'à peine revenu à son juchoir il a chanté trois fois.

- Ah ! dame, par exemple, maître Jean Helley, fit une voix, voilà un tour que vous devriez bien recommencer devant nous. Pour ce qui est de moi je ne demande pas mieux que de vous croire, mais, tout de même, que je ne serais point marri d'assister à l'opération.

- Vrai, mon garçon ; ça te ferait plaisir ? Eh bien ! ce n'est pas à un misérable poulet que je veux couper le cou ce soir, c'est à toi. Viens seulement poser la tête, là, sur le coin du billot. D'un coup de hache, je te la fais sauter comme une guigne et, foi de sorcier ! en un tour de main je te la replace sur les épaules !

Provoqué de la sorte, le paysan se leva.

 

Je reconnus Claude Turbert, du hameau des Luzernes, un grand gars tout blond, la mine énergique, solidement charpenté.

 

Il s'avança au milieu du cercle, ôta sa blouse et son chapeau, dénoua sa cravate et, posant résolument son cou sur le billot - un cou blanc et rond comme un tronçon de hêtre :

- Frappez ! maître Jean Helley, dit-il simplement. Je vous attends.

 

Surpris par ce coup d'audace, et brusquement acculé à commettre un meurtre ou à confesser son impuissance, le sorcier prit une pierre à repasser dans un trou de la cheminée et aiguisa sa hache.

 

Les paysans étaient debout. Leur cercle s'était resserré. Hagards, la face allumée, haletants d'une curiosité féroce, ils poussaient au dénouement :

- Frappez donc ! maître Helley, criaient-ils. Qu'est-ce que vous attendez ? Etes-vous sorcier, oui ou non ? Allons ! frappez ! Vous l'avez juré. Il le faut ! Prouvez-nous que vous n'avez pas menti ; que vous ne vous moquez pas de nous !

- Il ne frappera pas ! dit Turbert, je l'en défie !

 

A deux mains, Jean Helley leva sa hache. Les paysans reculèrent.

Le patient ne bougea pas.

 

- Non. dit le sorcier en se rasseyant, pas ce soir. La main me tremble. Je ne suis pas sûr de mon coup.

- Ah ! la main te tremble ! Ah ! tu n'es pas sûr de ton coup ! s'écria Turbert en bondissant furieux et en saisissant la hache que Helley tenait encore. Eh bien ! qu'à cela ne tienne ! Prends ma place. Puisque tu recolles si bien les têtes, tu ne seras pas en peine de recoller la tienne. Allons ! à genoux ! et tu vas voir, moi comme je vais te la faire tomber !

 

Je me disposais à intervenir, à pousser la porte. Le sang allait couler. Turbert, sans nul doute, eût fait comme il avait dit. Helley le vit bien. Aussi, au lieu de mettre sa tête sur le billot, jugea-t-il plus prudent d'enlever le chaudron du feu et de le mettre sur la table. Cela fit diversion.

 

Les paysans remplirent leurs tasses mais refusèrent de trinquer avec Helley. Ils burent sans se rasseoir coup sur coup et sans rien dire. Le chaudron vidé, ils soldèrent leur dépense, prirent leurs bâtons et se dirigèrent vers la porte. Je n'eus que le temps de m'enfuir. A peine hors de la cour, je les entendis qui marchaient derrière moi.

 

A quelque temps de là, le notaire de Bricquebec mettait la Huhannière en vente et Jean Helley était forcé de quitter la contrée. Les paysans ne lui avaient pas pardonné la scène du billot. La terre fut vendue, mais il ne se trouva personne pour acheter la maison du sorcier.

 

Elle croule maintenant au bord de la bruyère. Un chemin de fer passe au pied du coteau de la Grosse-Roche, et fées, goubelins et milloraines ont fui pour toujours le pays devant la fumet et le sifflet des locomotives.

 
     
 

CPA collection LPM 1900

 
         
   

La chanson du pays