Les aliénés
  MAIRES ET CURES BAS NORMANDS
  LES ALIÉNÉS
         
 

Par
Jean Des Sablons
Ancien Procureur

 

En l’an de grâce 18… le préfet de l’Orne adressa une circulaire aux maires de son département les invitant à lui faire connaître d’urgence le nombre d’aliénés que pouvait avoir chaque commune.

 

Quand le maire de Coupetaillis reçut cette épître préfectorale, il pensa tomber de son haut. Des aliénés, se dit-il, qu’est-ce que cela peut bien être ? Après avoir bien réfléchi et ne parvenant pas à se faire une idée de ce qu’était un aliéné, après avoir consulté sa femme qui ne put le renseigner et voulant en avoir le coeur net, il résolut d’aller trouver son adjoint pour tâcher de connaître le mot de ce qui était pour lui une énigme.

 

Donc, après déjeuner, chaussé de ses sabots neufs et vêtu de sa blaude des dimanches, notre bon maître se rendit chez l’adjoint qu’il trouva occupé à faire bouillir un tonneau de cidre.

 
 
         
 

Il fallut, comme de juste examiner le nouveau produit, discuter sur le rendement du cidre et la qualité qu’aurait la nouvelle eau-de-vie.

 

L’adjoint ne manqua pas ensuite d’offrir une goutte de la toute vieille à M. le maire qui n’était pas venu pour boire un coup mais qui, en bon bocain ne se fit pas tirer l’oreille et accepta avec plaisir.

 

Les coudes appuyés sur la table, nos deux amis se mirent à deviser sur un tas de choses plus ou moins insignifiantes tout en lampant à petites gorgées le vieux Calvados dont l’adjoint avait rempli les verres.

 

L’adjoint se demandait ce que pouvait bien lui vouloir le maire pour lui avoir fait visite à l’improviste, et le maire ne savait comment poser sa question sans trop attirer l’attention de son lieutenant sur son peu de savoir.

 

Enfin il se décida. « A propos, dit-il, j’ai reçu ce matin une lettre de not’ préfet qui me demande le nombre d’aliénés de la Commeune. Sav’ous comben y en a, Me François, vous qui êtes plus ancien que mé ?

 

- Ma foi, répond l’adjoint après quelques secondes de réflexion, pour vous le dire, il faudrait, d’abord savé ce que c’est qu’un aliéné !

- A parler franchement, répliqua le maire, je ne sais pas non plus ce que c’est et j’étais venu vous le demander créyant que vous en sauriez pu long qu’mé. »

 

Les deux compères passèrent en revue tout ce que leur imagination excitée par les petits verres de vieille put leur offrir pour tâcher d’arriver à savoir ce qu’était un aliéné mais ils ne purent s’en faire une idée bien juste.


De guerre lasse l’adjoint dit au maire : « j’vas demain à Flers chez Me Thirion, payer le pré que j’ai acheté l’aut’jour ; j’l’y demanderai ce que c’est que l’aliéné du préfet et j’irai vous le dire après. »

 

Le lendemain en effet Me François se rendit chez son notaire, mais il ne trouva que le principal clerc, le patron étant à Domfront à présenter un testament au Président du Tribunal.

 

Il régla son prix de vente  paya les frais et quand il eut ses papiers en main il pensa à s’acquitter de la commission dont il s’était chargé.

 

« Dites-donc, M. Durand, dit-il au maître-clerc, y a not’maire qu’est ben embarrassé. Le Préfet lui a écrit pour lui demander combien il y avait d’aliénés dans la commeune, il ne peut pas li répondre, y ne sait pas ce qu’c’est ; vous qu’êtes savant, vous devez bien savé ça. dites-le mé donc. »

 

En entendant cette confidence notre basochien eut bien du mal à ne pas éclater de rire au nez de son questionneur, mais pourtant il se contint et flairant une bonne farce il répondit gravement à Me François :

 

« Les aliénés, mais ce sont ceux qui vont à la messe.

- Vraiment ?

- Certainement, affirma le clerc.

- Je me doutais bien que ça devait être queuque chose comme cela, dit l’adjoint ; je vous remercie bien du renseignement, j’vas aller le dire à not’ maire qui va être ben content. Au revoir M. Durand. »

 

Après avoir déposé ses papiers chez lui, notre brave adjoint s’empressa de se rendre chez le maire auquel il cria en l’apercevant :

 

« J’étions ben en peine d’savé ce que c’est que des aliénés, mais j’étions ben innocents de nous creuser la tête car il y avait pas besoin de chercher. Les aliénés, c’est vous, c’est mé !

- Comment cela ! dit le maire.
- Ben sûr, répliqua l’adjoint puisque les aliénés c’est ceusse qui vont à la messe. C’est M. Durand qui me l’a dit.

- Alors toute la commune est aliénée, s’écria avec emphase le maire, puisque tout le monde va à la messe. Ah ! pourtant, il y en a un qui n’y va pas, c’est Malhère tailleur de pierre. Eh bien ! le préfet va être content de lui quand il va savé cela. Ma foi tant pis pour lui après tout ! Ça lui apprendra à faire le huguenot. »

 

Et M. le maire, tout à la joie de savoir sa commune aliénée, s’empressa d’envoyer au préfet la lettre ci-après :

 
 
 
 
   
 

Monsieur le Préfet,

J’ai ben l’honneur de vous savoir que j’sommes tous aliénés dans la commeune de Coupetaillis, à l’exception de Malhère, tailleur de pierres, mais j’espère ben que l’an qui vient, i sera comme nous tous.


                                                              Votre dévoué serviteur et maire,
Jean Legros.
          

   
 
         
 

Qui devint bleu en lisant cette lettre ? Ce fut le Préfet d’Alençon qui se demanda s’il devait rire ou se fâcher et si son maire était vraiment aliéné ou bien s’il avait voulu se moquer de lui. Pour tirer l’affaire au clair, il chargea les gendarmes de faire une enquête et de lui adresser leur rapport. Bien entendu ce ne fut pas long. Le pauvre maire fut obligé d’avouer qu’il s’en était rapporté à son adjoint et celui-ci interrogé à son tour rejeta la faute sur le clerc de notaire qui, apprenant le résultat de sa blague, s’en tenait les côtes de rire.

 

Un toutefois qui ne dut pas rire, ce fut Me Thirion qui pour prix de la facétie de son clerc perdit la clientèle du maire et de l’adjoint de Coupetaillis.

 
         
   

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