Les Caractéristiques de la Manche
  C'EST PARU L'ANNEE 1926
   
 

LES CARACTERISTIQUES DE LA MANCHE

         
 

La Manche Numéro spécial

Supplément au numéro du 28 août 1926

de l'Illustration économique et financière

Publication : Paris 1926

     
 
   
 

Les Caractéristiques de la Manche,

par M. Lucien DIOR,

Député, ancien Ministre

 
         
 

      Ce qui caractérise le département de la Manche, c'est sa variété, dans une note toujours moyenne ; la Providence l'a richement doté des dons les plus divers, toujours dans un équilibre harmonieux. Vallonné avec des collines ne dépassant guère 400 mètres d'altitude, il offre des paysages si variés qu'ils rappellent en miniature de jolis coins de la région pyrénéenne ou de la Suisse, tels les environs de Mortain, la vallée déchiquetée de la Cance avec ses cascades, la vallée industrieuse de Brouains avec ses chutes d'eau alimentant de petites usines serrées les unes contre les autres entre des collines verdoyantes.

 

     Les côtes maritimes, développées sur quelque 200 kilomètres, sont réchauffées l'hiver par les flots tièdes de branches du Gulf-Stream et rafraîchies l'été par la brise du large, ce qui lui vaut un climat remarquablement tempéré, sans chaleur desséchante et sans gelées malfaisantes.

 

     La végétation y est luxuriante et la flore des plus variées, puisqu'elle comprend aussi bien les plantes et les arbres des pays méridionaux

 
 
     
 

(figuiers, mimosas, chênes verts, camélias, palmiers même, qui atteignent en pleine terre de grandes dimensions) que les céréales et les prairies des régions septentrionales.

 

     La douceur de la température, des pluies fréquentes mais sans violence, y permettent la culture de presque tous les légumes et la production des primeurs ; aussi la culture maraîchère s'y développe chaque jour davantage, fournissant à ses gares et à ses ports de mer les éléments d'une exportation fructueuse, particulièrement sur l'Angleterre, en même temps que ses prairies, peuplées d'un bétail nombreux, d'animaux de race que leurs qualités font rechercher dans le monde entier comme reproducteurs, fournissent l'aliment d'une exportation considérable de beurre, de fromage et de tous les produits du lait.

 

     Pays de naisseurs, le département de la Manche fournit aux départements voisins les jeunes animaux dont ils ont besoin pour leur élevage. La douceur du climat, particulièrement en hiver, permet de maintenir les animaux au pâturage sans leur imposer la stabulation, et permet d'obtenir ainsi des sujets particulièrement réfractaires aux maladies contagieuses.

 
     
 

Gare de Granville vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
   
 

     Tout pousse à merveille, tout peut être tenté dans cette heureuse région et, il y a 60 ans, alors que le défaut de moyens de transport engageait les populations rurales à vivre le plus possible sur leur propre fonds, l'orgueil des propriétaires de la Manche, même les plus modestes (car ce fut toujours un pays de petits propriétaires), était de produire eux-mêmes tout ce dont ils avaient besoin pour leurs vêtements comme pour leur nourriture : le lin, la laine, le chanvre, les peaux, les fourrures que de petites industries transformaient, dans la région même, en fil, en toile, en tissus, en cordages, en cuir, en feutre et en matériel agricole pour lequel le fer même ne leur faisait pas défaut. L'abondance du bois de chauffage, comme du bois d'oeuvre, permettait, en ce temps, de transformer sur place, en fonte et en fer, les minerais abondant dans le Bocage, dans le Mortainais et dans le Cotentin.

 

     Les Normands, venus nombreux dès le VIIIe et le IXe siècle des pays scandinaves, les uns de Suède et de Norvège, blonds, superbes, de grande taille, les autres du Danemark, plus petits et plus bruns, se sont mêlés à la population gallo-romaine qui déjà, à Coutances et à Avranches, sièges d'évêchés anciens, formait une société policée et de civilisation avancée ; ils contribuèrent à donner à la race une empreinte spéciale et la Manche est bien le plus normand de tous les départements de notre Normandie. Ils y apportèrent le sentiment profond de leur individualité, l'esprit critique de réflexion, l'amour de la liberté et de l'égalité, le goût des aventures allié à la sapience ancestrale ; c'est de la Manche que partirent nombre de conquérants et d'organisateurs fameux, tels que les compagnons et les continuateurs de Tancrède de Hauteville, les prestigieux vainqueurs des deux Siciles et de l'Orient, tels que les colonisateurs de l'Angleterre, des Indes et du Canada.

 
     
 

Gare de Donville-Les-Bains vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
     
 

     Généralement, petits propriétaires, habitant sur le sol même qu'ils cultivaient, pendant que leurs cadets, intrépides navigateurs, commerçants audacieux, pêcheurs de morues et de baleines dans les mers lointaines, couraient le monde, les aînés, restés au pays, ont continué, au cours des siècles, la tradition ancestrale, tout en s'adaptant sans heurts et sans secousses, à l'évolution continue des temps nouveaux, toujours libres, de caractère indépendant, sans connaître le servage, même au Moyen Age.

 

     Pays de population disséminée, bien que plus dense que dans les départements voisins, sans grands centres d'attraction, et, par conséquent, sans grandes villes, le département de la Manche est en pleine évolution économique ; mais la variété de ses industries est telle qu'il n'en est aucune qui synthétise l'effort du pays. On y travaille le fer, le cuivre, notamment à Villedieu, l'étain, notamment dans la région de Sourdeval, les produits chimiques et, en cette époque où l'énergie électrique constitue un des éléments principaux de toute industrie, on a pu, sur certains petits fleuves côtiers, capter des forces, dont une dépasse même 10.000 kilowatts, faisant de la houille verte de la Manche la rivale de la houille blanche des glaciers.

 

     Lorsqu'elle aura groupé les forces de ses cours d'eau, cette région cessera d'être entièrement tributaire de la houille anglaise comme elle l'est depuis un siècle. Ce n'est pas, cependant, que la houille manque dans la Manche ; la superficie de son bassin houiller est considérable, et l'on y retrouve les mêmes formations géologiques que dans le pays de Galles. On y trouve même quelques minerais rares comme les minerais de mercure et de tungstène, mais, alors que les couches qui contiennent ces richesses sont restées sensiblement en place au nord de la mer de la Manche, ce qui constitue la sécurité d'une exploitation économique, le sol du Cotentin a éprouvé, avant la création de l'homme, au cours de l'époque pliocène, des plissements qui ont fragmenté les gîtes houillers et métalliques, rompu des filons, fracturé et partiellement effondré les couches, en rendant l'exploitation très aléatoire.

 

     Aussi, aucune des affaires minières tentées au cours des siècles précédents, n'a pu être utilement continuée. Une seule exception est celle des minerais de fer, dont la masse est considérable et qui, au Nord et au Sud du département, donnent lieu à des exploitations qu'on peut espérer voir fournir, au nord au port de Cherbourg, et au sud au port de Granville, les éléments d'un transit important.

 
     
 

Gare de Cherbourg vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
     
 

Gare de Villedieu-Les-Poêles vers 1926, CPA collection LPM 1900

 
     
 

Gare de Montmartin-Sur-Mer vers 1926, CPA collection LPM 1900


         
   

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