Les Monuments de la Manche
  C'EST PARU L'ANNEE 1926
   
 

LES MONUMENTS DE LA MANCHE

         
 

Porbail cour du manoir du Dick. CPA collection LPM 1900

 
         
 

La Manche Numéro spécial

Supplément au numéro du 28 août 1926

de l'Illustration économique et financière

Publication : Paris 1926

     
 
   
 

Les Monuments de la Manche,

par M. P. THOMAS-LACROIX,

Archiviste Départemental

 
 
 
 

     Le Cotentin, grâce à la richesse de son sol, grâce à sa situation maritime exceptionnelle au point de contact de la Normandie, de la Bretagne et des Iles Britanniques, a vu de bonne heure s'élever de nombreux monuments, oeuvres des races qui, tour à tour, l'ont habité.

 

     C'est surtout au nord du département de la Manche que se rencontrent les souvenirs des temps préhistoriques : grottes refuges de Jobourg, allées couvertes de Bretteville et de Vauville, menhirs de Maupertuis et de Flamanville.

 

     La civilisation romaine a largement pénétré dans ce pays, mais elle a laissé peu de vestiges. Les camps romains de Montebourg et de Lithaire, les ruines d'Alauna qui s'élèvent près de Valognes, révèlent cependant la présence de centres importants. En outre, la Manche possède deux inscriptions qui sont des documents précieux pour l'histoire de cette époque. La première, connue sous le nom de « Marbre de Torigny », est conservée à l'Hôtel de Ville de Saint-Lô, mais elle provient des fouilles faites à Vieux (Calvados) : son texte contient des renseignements intéressants sur l'organisation administrative de la Gaule. La seconde, plus récente, est gravée sur un ancien autel de l'église Saint-Pierre-du-Ham ; elle relate la fondation, au VII siècle, d'un monastère par saint Fromond, évêque de Coutances

 
 

 

 

 
 

     Cette civilisation, fruit de la conquête romaine, a été presque complètement anéantie par les invasions des Normands. Un des plus curieux souvenirs de ces temps troublés est la « Hague-Dicke », retranchement de deux kilomètres, destiné à isoler la sauvage presqu'île de la Hague. Peu à peu, les peuples du Nord se fixent dans le pays, séduits par sa richesse, et relèvent les édifices qu'ils ont détruits.

 

     C'est ainsi qu'au XIe siècle, sous l'influence des ordres religieux, apparaît dans la construction des églises et des monastères cet art roman auquel les Normands ont donné un caractère très personnel. Aux Bénédictins, nous devons les riches abbatiales de Cerisy-la-Forêt, Saint-Sauveur-le-Vicomte, Savigny, Hambye, la nef romane du Mont-Saint-Michel, et surtout celle de Lessay, aux proportions de cathédrale. Plus sévère, l'architecture cistercienne se reconnaît dans le style de l'Abbaye Blanche, à Mortain. Mais, en Normandie, la différence est moins sensible entre la conception artistique des deux ordres religieux, car l'art normand, surtout dans la Manche, garde, même pendant la période gothique, cette recherche de la ligne qui lui fait négliger les ressources de la sculpture et de la statuaire.

 

Hambye abbaye. CPA collection LPM 1900

 
 

     
 

     C'est ce qui caractérise ces deux chefs-d'oeuvre du XIII siècle, universellement réputés pour l'harmonie de leurs proportions : la cathédrale de Coutances et la « Merveille » du Mont-Saint-Michel. Plus tard, l'architecture gothique, se compliquant suivant son évolution naturelle, donne tour à tour l'élégante façade de Notre-Dame de Saint-Lô, l'abside du Mont-Saint-Michel, la flèche ajourée de Carentan, la masse un peu lourde de Saint-Pierre de Coutances, que domine un dôme Renaissance.

 

     Le XVI siècle, qui voit à peu près disparaître l'art religieux, est l'époque où surgissent les somptueuses demeures seigneuriales. C'est d'abord le château de Gratot, dont le donjon rappelle encore le Moyen Age, puis l'élégant pavillon des Montgomery, à Ducey, le château de Tourlaville, celui de Chanteloup, dont les murs sont ornés de fines sculptures. Enfin la célèbre famille des Matignon se fait construire à Torigny une fastueuse résidence dont il ne reste plus qu'une aile de bâtiments, à la sobre ordonnance, au bord d'étangs ombragés.

 

     Au XVIII siècle s'élèvent ces demeures aristocratiques qui ont valu à Valognes le surnom de « Versailles normand », surnom qui semble justifié par le caractère architectural de l'Hôtel de Beaumont.

 

     Plus modestes, de simples gentilhommières se cachent çà et là dans les campagnes, au milieu des pommiers du Bocage Saint-Pois, au bord des rivières encaissées du Mortainais ou du Val-de-Saire, témoins d'un passé qui n'est pas tout à fait mort.

 

     Dans la Manche, comme partout ailleurs, le sol, le climat et la race ont donné à chaque région son caractère propre, qui se traduit sur les monuments. La côte nord, pays rude, exposé au vent du large, a des églises massives, aux solides tours carrées. Au Sud, l'architecture s'épanouit plus librement ; elle couvre du pittoresque toit en batière les pignons effilés des clochers de villages ; dans les villes, dans les abbayes, elle réalise ses plus belles oeuvres. A l'Est, le Mortainais possède un sol, et, une population différents ; le granit apparaît, donnant aux édifices un aspect un peu grave qui évoque déjà la Bretagne toute proche.

 

     Ainsi l'architecture contribue-t-elle à rendre plus sensible cette diversité des sites et des hommes, qui fait de la Manche l'un des départements les plus variés et les plus attrayants de la Normandie.

 

     P. THOMAS-LACROIX.

     Archiviste de la Manche.

 
 

     
 

Periers place du marché. CPA collection LPM 1900

 
 

 

 
   

C'est paru l'année 1926