Mielles et dunes de la Manche 1864
 

LES MIELLES ET LES DUNES

DE LA MANCHE   -1/3

   
         
   
   
     
 

Les Mielles et les dunes de la Manche,

Denneville, septembre 1863. Edouard. LE HËRICHER.

Avranches, Tribouillard, 1864

Article  issu du Conseil général de la Manche.

E L H, novembre 1864.

 
         
 

Ce qui donne à la Manche, et spécialement à l’arrondissement de Coutances, une physionomie, ce sont leurs miellés. Ce mot, probablement celtique, désigne les sables maritimes qui bordent le département sur la côte ouest, et qui, commençant à l’estuaire du Thar, finissent à Jobourg. Il y a encore des miellés au fond de la baie de Cherbourg, à partir de celte ville, mais couvertes d'habitations et de culture en grande partie aujourd'hui. Cette longue ligne, triste et monotone, est coupée par quelques falaises et caps, comme le roc de Granville, la pointe d’Agon, la pointe de Carteret, le cap du Rozel. Les miellés se distinguent des dunes, en ce qu'elles forment une côte plate, légèrement ondulée de monticules, tandis que tes dunes proprement dites sont plus fortement en relief ; les miellés sont le plat, les dunes sont le relief.

 

Les landes, vastes terrains couverts de bruyères el de végétation courte et chétive, ajoutent à cette physionomie leurs solitudes désolées. La principale est la lande de Lessay, qui a plus de deux lieues de traversée, que côtoie lentement la culture, timide dans son invasion; car ce sol n'a qu'une couche mince de végétation avec un sous-sol argileux. Un colon algérien, M. de Bermingham, s'est établi dans une partie de cette lande, dans une maison arabe, à toits plats, en un lieu qu'on a appelé le Buisson, sans doute dans le désir d'en avoir. Un camp permanent serait sans doute la meilleure fortune agricole pour cette lande. Au bord se dresse l'église. romane de l'abbaye de ce nom, remarquable par l'élancement de ses cintres qui présagent l'ogive. Il y a encore, la lande ou Mont de Doville, assez stérile ; la lande de Surville-Bolleville, où l'instituteur a acheté environ cent vergées ; la lande de Prétot ; la lande de Morte-Femme ou de Vindefontaine ; la lande de Lithaire, où est le camp de Montcastre, dans lequel la carte des Gaules place les trois légions de Tilurius Sabinus ; la lande de Besneville, etc.

 

Le sol des miellés est une couche de sable à base de silex, d'épaisseur variable , généralement d'environ sept à huit mètres : c'est donc un sol à créer. Ces sables toutefois ne sont pas impuissants à produire, à l'aide de beaucoup d'engrais, dont le principal est roulé sur ces côtes, le varech mort et le varech vivant coupé sur les rochers et la zostère fauchée dans les prairies sous -marines. Filtrant parfaitement les eaux, ces miellés donnent des pommes de terre savoureuses, farineuses, excellentes. Après la pomme de terre, ce qu'elles produisent de mieux, ce sont les carottes et les choux, et les luzernes dans les parties élevées. Après la pomme de terre, on fait le froment, puis la pomme de terre encore, qui, fortement fumée, donne un excellent retour, et dont on fait le plus qu'on peut. Les clôtures des champs, taillés en carré, s'élèvent en gazon, et on les plante d’ajoncs, de carolin ou peuplier de Caroline, ou encore du Canada, de saules et même de lilas.

 

On ne peut nier que ces vastes espaces, aux aspects primitifs, n'aient de grands effets poétiques et pittoresques ; c'est un point de vue que nous ne dédaignons pas. Mais une pensée plus riche, plus profonde, plus durable, surgit à la suite dans ceux qui aiment les hommes et leur patrie. L'idée d'agrandir la patrie, escortée des dangers et des travaux pour la réaliser, celle de la sueur qui féconde le sillon. a beaucoup plus de grandeur et de puissance. L'homme mûr, le vrai homme en définitive, n'a pas d'autre pensée dominante. On voudrait coloniser ces déserts, donner son nom à un village : faire quelque chose de rien, voilà le problème attrayant. D'ailleurs, il ne s'agit pas ici d'une petite conquête : il s'agit de miellés appartenant à vingt-cinq communes, que l'on peut évaluer à deux cents hectares par chacune, c'est-à-dire de quelque cinq mille hectares. Les landes peuvent figurer pour la moitié de ce chiffre ; ce qui donne de sept à huit mille hectares pour l’arrondissement de Coutances. Pour améliorer celles-ci, ce vaste littoral offre la tangue ou sable, dans d'inépuisables estuaires, dont le principal est celui de Saint-Germain, formé par la rivière d'Ay. Cette tangue, dont le « nom est une forme normande du celtique fangne, agit comme diviseur, avec des propriétés salines assez faibles, et des propriétés calcaires considérables. Ces conquêtes de l'industrie et du travail ont tant de prix en elles-mêmes, que Fon peut dire qu’un hectare conquis sur l'inculture dans la patrie vaut mieux qu'une lieue carrée conquise militairement à l'étranger. Même, en fait de poésie, nous ne sommes pas insensibles à la beauté humaine posée sur la beauté divine, et nous, admirons avec le poète : Ce golfe fait par Dieu puis par les hommes. Montrant la double main empreinte en ses contours.

 

Le tissu végétal qui couvre les sables des mielles, sur les dunes, est formé, dans ses profondeurs, par le roseau des sables, dit Milgreu, quelquefois ïïautdune, et, dans les vallons généralement mouillés l'hiver, ou dicks, par le ule naîD, dit Saulereau et Saugereau. Il est entrelacé du liseron soldanelle, d'euphorbe paralias, de chiendent. Il est brodé de galium verum, d’anserine, dont les long fils ronges forment lin excellent eotrelaciç de potentille, et, dans les parties basses, capitonné de cirse anglais. Le saugereau et le roseau des sables, qu'on appelle du nom générique de chauffe, forment en effet le principal chauffage des habitations du littoral. Chaque année, en septembre, trois ou quatre jours sont accordés aux habitants pour couper ces plantes, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Cet arrachage a lieu sur le signal donné par un coup de fusil que tire le garde champêtre, avec la faucille pour unique instrument. Mais celle sage recommandation est éludée par défaut de police ; on les arrache, ou plutôt on les houette, c'est-à-dire qu'on les enlève d'un coup de houe jusque dans leurs racines. Le garde champêtre fait comme tout le monde. Aussi presque toutes les touffes de jeunes saules sortent-elles d'un trou, qui, du reste, a l'avantage de leur servir de cuvette. C'est là le chauffage du foyer et du four pour le reste de Tannée, si on y'joint les touffes raides du jonc maritime. Considéré comme formant de petits balais de table, le roseau des sables qui se débite sur les marchés sous le nom de balayette, porte même ce nom comme plante surgissant des sables. Les racines du roseau des sables, noueuses et drageonnantes, filent à plus de vingt pieds sous le sable, et, sous le nom de rabais servent à faire des brosses, dures comme celles du chiendent, pour tisser les toiles et les étoffes dans la main du tisserand.

 

Un examen plus minutieux montrerait la plupart des fils de ce tissu, vert et blanc. Sur les hauteurs sèches et stériles, une végétation simple et monotone : le roseau des sables, le pàturin, l’arrête-bœuf, la soldanelle, et çà et là, le chardonroland, l'euphorbe maritime, qui nourrit une magnifique chenille, le grand roseau des sables, Velymus arenarius, et par accident le dioiis candidissima, commun sur les miellés de Surville. Dans les creux ou dicks, où l'eau a séjourné l'hiver, un matelat, dru et moelleux, de mousse, de thym, de monde radiole, de mouron délicat, de teucrium botrys et cliamœdrySy tissu sur lequel se dressent et se détachent le jonc à capitule, qu'on appelle ici tète de jument, la carline, la chlore perfoliée, la petite centaurée surtout la naine, le troscart maritime, la thrincie, les carex. le gnaphale, le plantain corne de-cerf. Il n'y a pas jusqu'à la faible et délicate cuscute qui ne forme, par sa filigrane insérée dans les arrête-bœuf, qui ne tisse un réseau pour les sables. Sur la zone même du rivage, règne la soude (Salsola kalij. La scille d'automne se trouve sous le couvert des sapinaies, ou Pinaies de ce littoral. On comprend que les moutons nourris de ces herbes fines et odorantes soient d'une excellente saveur. Ajoutez qu'ils sont beaux à voir, libres dans ces solitudes , bondissants, propres et blancs comme la neige.

 

Ce sol est remarquablement fertile avec du travail et de l’engrais : or une partie de l’engrais, le varech, la mer le roule au pied des dunes. Vendu à bas prix par les communes environ à 50 fr. pour soixante ares, il produit, dès la première année, en pommes de terre, bien au delà des frais de clôture, de plantation de clôture, de nivellement et de culture. On a vu ces trois vergées ou soixante ares rapporter quinze cents francs en pommes de terre, dans des années où ce tubercule était malade dans l'intérieur des terres. Or, la maladie ne s'est presque pas montrée sur lui dans ces miellés, et sa qualité est de premier degré. Pour le pauvre, qui cultive de ses bras, la main-d'œuvre est comptée pour peu de chose. Quoique industrialisés, ces terrains sont chose laborieuse et pénible. Ce n'est pas à la charrue qu'ils sont remués : c'est à la bêche et à une profondeur de trois soles ou, comme on dit, de trois chausses. Trois hommes se mettent à la (Ile : le premier enlève la première sole, puis le second la seconde, et le dernier rejette le fond à la surface. Or le sable mouillé des deux dernières couches est remarquablement lourd et mat.

 

Dans la commune littorale où j'écris ces notes, celle de Denneville, on distingue trois zones de dunes qui jalonnent la civilisation : une zone voisine de l’église, qui a été primitivement jetée sur le bord de ce désert, zone bien close, à fortes haies, à sol terreux ; puis une zone conquise il y a dix ans et en produit, mais avec des champs qui n'ont encore de ce nom que l'enceinte gazonnée, et enfin la dune inculte et sauvage, pâture vaine et commune. C'est sous l'administration de l'ancien maire, M. Poret, que la seconde zone a été aliénée, et il a fallu à cet homme honorable, pour faire cette opération, autant de fermeté que d'habileté à arracher à des intérêts privés le masque de l'intérêt général. Aujourd'hui, il travaille à sillonner d'une route collective ces sables qu'il a livrés à la culture. La vente a produit 15,000 fr. qui ont amélioré l'école et les routes. Aujourd'hui, après dix ans, un bien-être sensible se reconnaît dans la commune, l'indigent est devenu propriétaire, et le petit propriétaire à quintuplé son revenu. Pour ceux qui tiennent au parcours libre et de bandon, il reste encore de vastes espaces. Mais nous, nous ne serons contents que quand un mur de quai ou une digue régnera tout le long du littoral. Du reste, il y a péril en la demeure : le rivage recule à l'intérieur, à Denneville, d'une vingtaine de pieds pendant une vie d'homme, Ce sont les vents d'ouest qui mordent sur ces côtes ou y accumulent les sables. M. Fr. Michel a indiqué une carte des côtes de l’océan, tracée par un ingénieur anglais au XVeme siècle, et qui permet de constater que certaines localités de Gascogne, autrefois baignées par la mer, sont actuellement à plusieurs kilomètres du rivage. Cette côte plate, de débarquement facile, surveillant la mer et Jersey, entre l’estuaire de Portbail et celui de Surville, convenait bien à ces dunes, dont Denneville a gardé le nom, et dont les noms propres sont restés dans les noms de famille de cette commune, où l'on trouve les Ygouf, Mauger, Regnault , Néel , Gor, Régnier, Devlc, Hostingue.

 
         
   
   
         
   
Mielles et dunes de la Manche 1864
 

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La première chose à faire dans ces miellés, c'est d'enclore le terrain. La clôture se fait haute en sable, revêtu de gazon, couronné d'ajonc ou de saule ou de peuplier de Caroline. Plus tard on nivellera les dunes qui mamelonnent l'enclos. La baie jettera ombrage et fraîcheur sur ce sol sec et léger ; mais elle est nécessaire à un autre point de vue,, contre le volage : c'est le sable fin, soulevé par les vents, presque constamment, mais surtout qui tourbille sous le vent d'ouest, familier à ces parages. Ou il est tamisé par le feuillage de la haie, dont il rehausse le large talus, ou il retombe au pied de ce retranchement. Souvent même le volage aura l'avantage, en tombant comme une pluie d'argent, de chausser, c'est-à-dire de butter la plante sortie de terre. Toutefois il est loin de contribuer à former le sol ; sa source première est la grève sans doute, qui forme la dune, mais la cause seconde est la dune, réceptacle du volage. Alors conquérir la dune, c'est supprimer la seconde source du volage. Ce qui fait le sol ici, ce sont deux végétaux, Tun arbre, l'autre arbuste, le pin maritime et l'ajonc. L'un avec ses aiguilles caduques, l'autre avec son mort-bois, forment un détritus fécond et une peau végétale qui n'attend que l'engrais et la culture ; cette double plantation convient aux parties stériles. Hais, si l'ajonc vient bien et vite sur ces côtes, il n'en est pas de même du pin maritime. Comme on n'a pas encore, croyons-nous, trouvé l'art de le transporter pour le replanter, il vient de semis, au hasard, très-irrégulièrement, et son enfance est longue, pénible et inquiétante ; mais quand il a acquis cinq ou six ans, alors son existence est assurée et il pousse vite. Nous écrivons, en ce moment, dans une sapinaie, une petite pignada de vingt-cinq ans, sur une côte nue, presque au bord des flots. C'est merveille vraiment de trouver là un épais abri contre le soleil et d'y entendre, sûr et tranquille, les colères de la tempête. Or le bois appelle l'habitation

 

La vente de ces miellés rencontre des difficultés de la part des communes. Sortir de son égoïsme et de son individualité pour s'élever à l'idée de la famille communale et de bien général, dans le cercle le plus étroit de noire organisation, est un degré d'humanité et de civilisation, auquel le paysan ne parvient qu'avec peine. Il a encore une certaine idée du canton ; mais il est regrettable que Ton ne tire pas parti, pour l'onité et les vues d^ensemble, de ce centre administra- tif, où Ton pourrait réunir peut-être le conseil des maires ou conseil cantonal. Au-delà il ne comprend presque plus rien : le département, la province, la patrie, la France, ne sont que des mots et des abstractions. Il faut même dire plus : dans le cercle de la commune, il n'est souvent amené à une idée, à une mesure générale que parce qu'il voit qu'elle vexera tel de ses voisins, tel de ceux qu'il envie, tel de ceux qu'il n'aime pas. Nous ne pouvons que nous rappeler ici un mot d'un conseiller municipal de campagne à un maire qui voulait bâtir une école : « Comment pouvez-vous, Monsieur le Maire, vous » donner tant de mal pour faire une école où vous n'envoyez « pas vos enfants? • C'est en faisant jouer ces ressorts que Ton parvient à emporter la vente des miellés. Aujourd'hui, du reste, le prix en est assez élevé. Ainsi, à Surville, un propriétaire de miellés, M. Le François, les fleffe à raison de b fr. par an par vergée, et, dans cette commune, les clôtures sont presque arrivées aux haugues blanches, c'est-à-dire aux grandes dunes nues qui bordent le rivage. Au sud de l'arrondissement de Coutances, à Sâint-Pair, les luzernières viennent jusqu'à la dernière limite. A Agon, presque toutes les miellés sont vendues, et à Portball cette opération a été poussée très-loin.

 

Mais si la culture avance vers la mer, Thabitation ne se montre guère, et pourtant nous ne connaissons rien de plus beau que la maison au bord des flots. Or cette solitude des miellés reçoit un contraste frappant vers Portbail, où l'on est introduit tout-à-coup dans une vaste échappée de coteaux en demi-cercle* qui trempent dans la mer leur base, presque continuellement maisonnée jusqu'à la pointe de Carteret. Dans les miellés et dunes, quelques huttes de douane, des loges è moutons, des gourbis de pàtours, voilà tout ce qui révèle la présence de l'homme. Sur une grande partie du littoral de Coutances, le douanier n'a même d'autre abri qu'une haie au bord de l'estran, c'est-à-dire une natte de paille imbriquée, portée sur deux bâtons, ressemblant assez à la trappe sous laquelle on prend les oiseaux, de sorte qu'un léger accident peut lui donner le sort de l'oiseau et faire dire que « tel est pris qui croyait prendre. » Toutefois il est évident que, si l'habitation ne pousse pas sur ces miellés, c'est parce qu'elles sont divisées, d'un côté, entre un grand nombre de personnes, pour qui ce terrain est une faible addition à leur propriété, et, de l'autre, parmi des gens pauvres ou de petite propriété. Les bâtiments d'exploitation et d'habitation s'y élèveraient nécessairement au centre d'une grande concession.

 

Il ne se fait presque plus de noms locaux. Autrefois on individualisait tout par un nom : il n'y a pas de village, il n'y a pas de ferme, il n'y a pas de champ qui n'ait son nom. En Angleterre, les maisons, si elles sont isolées, ont un nom : il en est ainsi à Jersey. Si les maisons des rues n'ont plus de nom, mais un chiffre, du moins nos rues ont des noms, ta plupart significatifs. Mais en Amérique les rues mêmes n'ont plus de nom : elles sont un numéro. Aussi dans ces divisions des miellés en enclos, ces parcelles n'ont point d'individualilé, quoique formées depuis de longues années : elles s'appellent du nom générique, la miellé, la dune. Il est vrai toutefois que ces enclos , uniformes de configuration , ne s'individualisent pas non plus par leur forme, par l'accident du sol ou par le voisinage d'un objet marquant, toutes choses qui imposent des noms.

 

A l'avant de ces enclos, vers la mer, filant en ligne droite dans les sables, et jalonnées par des croix de pierres et de rares villages, est une route antique, dite la route de Coutances, directe de Portbail au chef-lieu épiscopal, Tancienne route du clergé et des pèlerinages.

 

La mer est bonne et serviable à qui sait la comprendre et s'en servir. Il y a bien des' siècles qu'elle produit dans ses vases sous-marines la zostère» ou qu'elle la roule morte sur son estran. Il n'y a que quelques années que sur nos côtes l'homme l'a appliquée à des usages omestiques. Sur toutes nos côtes, spécialement sur celles de Coutances, la zostère marine, en patois la plisse, ou ruban plissé, est l'objet d'un commerce considérable, et on la voit passer en énormes ballots par nos villes du littoral pour aller particulièrement à Paris, sous une forme brune, assez semblable à d'énormes balles de tabac dit scaferlati. La zostère ainsi séchée, et à Granville réduite à un petit volume par une forte pression, va dans l'intérieur pour faire matelas, coussins, sommiers, pour former entre les planchers et les cloisons, une couche mate qui assourdira ou éteindra les voix et les bruits. Au prix de soixante et quatre-vingts francs les mille livres, elle forme un joli gain pour l'homme du littoral, pêcheur laboureur, qui va la couper et la fait sécher sur les dunes. Un autre varech, vert et tendre, est à Granville l'objet d'une recherche et d'un triage fait par des femmes et des enfants, et va, sous le nom de lichen, dans les pharmacies, suppléer le lichen d'Islande et former des pâtes pectorales. On appelle encore ce lichen violette de mer.

 

Mais ces goémons qui entrelacent leurs plantes diverses, depuis le goémon vésiculeux jusqu'au goémon spiciforme, que les riverains appellent ivraie de mer, sont une bien autre richesse pour l'agriculture. Il y a ici deux méthodes comme il y a deux varechs, le vivant et le mort. Le vivant est porté directement de la mer sur le sol qu'il féconde, d'abord de ses parties salines, puis de son détritus. Le mort est porté dans les cours et mêlé, pour y pourrir, dans le sablon maritime et dans les terres des cours imprégnées de purin. Ce sablon, appelé tangue quand il est pris dans les estuaires, dont les principaux sont les trois du fond de la baie du Mont-Saint-Michel, c'est-à-dire du Couesnon, de la Sélune et de la Sée, celui de Saint-Germain, celui d'Ourville, etc., agit un peu par son sel et beaucoup par son calcaire. Le sablon pur, pris sur le littoral, agit par un peu de calcaire ou poussière de coquilles ; mais tous deux agissent comme diviseurs. Le varech, inépuisable sur ces cotes de récifs, ou jeté par la vague, est l'engrais providentiel de ces sables arides et très-avides de sucs fécondants. Si l'homme les oublie un instant, la barbarie les ressaisit. Aussi l'homme des miellés vit-il presque toujours dans le poudrin de la vague et dans une lutte incessante entre la mer et la miellé.

L'agriculture florissante de Jersey est due en grande partie à sa ceinture de récifs tout chevelus de goémons. Du reste, nous ne sommes pas l'ennemi de la petite propriété : Jersey, bien cultivé, n'a guère de terres de plus de dix à douze hectares. Voyez : le jardin rapporte plus que le champ ; le champ plus que la ferme. En effet, il concentre tous les efforts, et ensuite il est loué plus cher.

 

La bêche cultive mieux que la charrue. La petite propriété fait l'engrais dont elle a besoin ; elle y igoute par le travail. Si elle n'a pas par elle-même la machine puissante, elle supplée à cet inconvénient par la location ou l'association. L'histoire des batteuses, lesquelles datent d'hier, montre que la machine n'est pas étrangère à la petite propriété. Ensuite, si l'on ne voit que le résultat, la batteuse aurait-elle la prétention de faire mieux que le batteur lui-même ? Ce qui fait la force, la gloire, la sûreté de la France, c'est d'être un pays de petite propriété. L'homme qui possède est plus homme que celui qui ne possède pas.

 

Un des grands progrès de nos temps, c'est de s'être occupé avec sympathie de l'homme hardi et malheureux qu'on appelle le navigateur. Nos côtes, jadis inhospitalières, se couvrent de signes qui apprennent à ces hommes que le frère de la terre pense à son frère de la mer. Le clocher blanchi est un point de repère; la vieille tour un signal. Les douaniers, les garde pêche, les pêcheurs, les vraiqueurs peuplent cette côle solitaire. L'écueil était une tombe sans sépulture; aujourd'hui, il porte le phare, le sémaphore, la balise, ou sert à amarrer la bouée. — Or la bouée contient maintenant une cloche, avertissement des nuits, et des miroirs étincelants, avertisse- ment des jours. Nous voyons une de ces bouées, échouée en ce moment sur un banc de sable à mer basse, comme un énorme animal noir, à l'embouchure du havre ou du fiord de Portbail. Nous allons la voir, en foulant ces sables immaculés. d'où chaque pas fait jaillir une lueur blanche. Cette tonne de fer cerclé de bois résonne sous le coup de nos bâtons. Tout cela est bien flottant, solide, visible ; c’est bien. Hais comprend-on que le malheureux naufragé, qui nagera vers cette planche de salut, l’espoir dans le cœur, la force ranimée, qe pourra* s'accrocher à cette surface globuleuse, lisse et unie. Pas une aspérité, pas un anneau où il puisse se prendre. Il retombera désespéré au fond de l‘abime, au moment où il se croyait au port. Il y a là un oubli de l'humanité, on dirait presque la raillerie du naufrage. Au moins, dans les églises, où s'exerçait autrefois le droit d'asile, il y avait, scellés dans les murs extérieurs, des anneaux de fer, et une fois que le fugitif, le naufragé de la société les avait saisis, il devenait inattaquable aux assauts qui pouvaient venir du dehors.

 
         
   
   
         
   
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La coutume de Normandie définit ainsi le varech, dans son sens général d'épave : « Sous ce nom de varech et choses gaives (le latin vagaj sont comprises toutes choses que l'eau jette à terre par tourmente et fortune de mer, ou qui arrivent si près de terre qu'un homme à cheval y puisse toucher avec sa lance. On voit dès lors comme le terme générique s'est spécialisé, amoindri, dans varec l'algue, le ^ttcti^, la plante marine. Mais si nous restons fidèles au sens ancien, on peut voir toute l'importance du varech ou de l'épave. Après chaque marée, il y a autour du flot une frange noire, où domine, il est vrai, le goémon, mais où il y a beaucoup d'autres choses et qu'il est très-triste de voir perdre. L'homme intelligent qui ira, avec sa banne, sur nos grèves, le long de nos estuaires, en rapportera des engrais précieux : goémon, crottin , débris de poissons, débris d'animaux, méduses ou margondes, astéries, qu'on appelle à Bayeux vauboire, os de sèche, pailles, feuilles, coquilles» c'est-à-dire du calcaire, des sels alcalins et des matières putrescibles qui sont Tàme de la végétation. Il recueillera, chemin faisant, des épaves pour son foyer, fragments de bois de sapin, branchages, bouées de liège. Le galet pavera la route, et le rocher du rivage fournira de la pierre à bâtir. Ces observations sont surtout vraies pour le fond de la baie du Mont-Saint-Michel, qui est comme le fond d'un vaste filet où s'accule la proie. Enfin, l'Océan est inépuisable dans ses dons, et nous comprenons pourquoi le peuple dit que la mer est plus riche que la terre, et si féconde en naufrages, que Ton accepte presque un autre dicton qui prétend qu'à la fin du monde la mer fournira un homme de plus que la terre.

 

Sur ce littoral, il y a deux communes qui se distinguent un peu par le dialecte et le costume, et beaucoup par la culture. Créances et Pirou, surtout la première. Celle-ci n'est pas immédiatement sur le bord de la mer ; mais elle est à portée de ses engrais, tangues et varechs. Elle n'a pas le sol sablonneux et maigre des miellés et des dunes : c'est un sol J'alluvion gras et noir, et c'est le principal centre de la culture maraîchère du département. Le Créançais se retrouve sur tous les marchés, comme marchand de légumes et surtout de jeunes plants de légumes. Sur son sol très-fertile et très soigné, il obtient plusieurs cultures par an ; par exemple le chou succède au hâtivet ou blé de trois mois. Le même sillon ou le même jardin, où la propriété est très-divisée, présente un grand nombre de cultures simultanées. En ce moment, dans l'été, vous voyez à la fois dans le même carré le haricot, qui est là-bas sur ses rames, l'oignon et le chou ou le melon. Car c'est là qu'est donné un spectacle assez rare à l'œil d'un Normand, et très-beau, des champs de melons, ces gros fruits d'or, se détachant sur un tissu serré de feuilles, de tige et de verdure. Toutefois ces localités ont l'inconvénient d'être isolées, d'être finis terrœ; l'habitation, spécialement à Pirou, est sale et misérable.

 

La nature a ses beautés, la culture a les siennes; on ne peut nier que, comme artiste, la première ne soit bien supérieure. C'est ainsi que je me promettais un plaisir de voir la mare de Pirou, marquée sur les cartes, derrière un cordon de mamelons de sables qui la coupent de la mer. Eh bien ! nous crûmes la voir de loin à travers les arbres, blanchissante au soleil. Nous descendîmes dans sa vallée, et nous vîmes une tour, moulin à vent qui avait servi à en dessécher une partie en rejetant ses eaux dans la mare de Créances, puis sur un monticule formant ilôt dans les prairies, une seconde tour, qui avait commencé le dessèchement, puis nous marchâmes dans d'immenses prairies, émalllées de roseaux naissants ; nous avançâmes encore cherchant la mare de Pirou. Le fait est qu'elle n'existait plus, et que la blancheur que nous avions prise de loin pour de l'eau, à travers les feuillages, c'étaient d'immenses troupes d'oies qui paissaient dans son bassin Cette conquête nous révélait la force humaine, et un peu plus loin, nous en apercevions une autre preuve ; vers le lieu où aboutit le canal de dessèchement de la mare, est la cabane près de laquelle s'immerge le câble électrique entre la France et Jersey.

 

S'il est vrai que les pluies enlèvent généralement des fermes normandes leurs purins, ce que M. Bodin, de Rennes, appelle, dans une de ses ingénieuses histoires, adressées aux laboureurs, le café des fumiers, en ne laissant que le marc ; c'est surtout à Pirou, dont les voies sont des chemins-ruisseaux qui servent de déversoirs aux purins. Nous avons vu cette bourgade après une forte averse : chacun de ces ruisseaux-chemins roulait des flots du purin le plus exquis, qui se rendait dans le val où est la mare de Créances. Assurément, si on la desséche, on trouvera les sédiments les plas riches, et il n'y a pas lieu de s'étonner de la fécondité du bassin de celle de Pirou, qui on're une très-épaisse couche d'humus noir sur son fond de sable marin, et qui, pendant des siècles, a été enrichie de ces dépéts que nous voyons couler vers les bassins. C'est à prendre en pitié et en colère à la fois Tincurie et rignorance de ces malheureux paysans, qui se donnent tant de peine pour envoyer en définitive les jus de fumier dans les mares et les rivières. Si Créances est le principal centre de cuitore maraîchère, d'autres communes s'y livrent aussi, par exemple, Lingreville et Bretteville près Valognes.

 

Ces mares sont assez nombreuses sur le littoral occidental de la Manche : outre les deux précédentes, il y a la mare de Bouillon formée par l'expansion d'une rivière, le Thar, entre Saint-Pair ou Quéron et le massif de Bouillon ou Pignon-Butor, c'est-à-dire Butte-d'Or, d'un filon de cuivre qui s'y trouve. Aux grandes mers, l'embouchure du Thar est un petit estuaire d'un demi-kilomètre de largeur et de trois à quatre mètres de profondeur ; par là, la mer reflue jusque dans la mare, qui est très-intéressante pour les botanistes et les pécheurs. Elle appartient à M. Leclère, maire de Granville, à qui l'on prête des projets de dessèchement. Une route, dite du littoral est en train de rattacher Avranches et Granville, et elle passe sur le pont de Léseaux, dans le voisinage de ce petit lac. L'Ay forme un large.estuaire depuis Lessay jusqu'à la mer : on l'appelle le havre de Saint-Germain. Il ressemble beaucoup aux estuaires du fond de la baie : la végétation, où domine le tamarix, les débris des salines, la nature du sable, qui est une tangue, l'église lourde et romane de Saint- Germain, et d'autres caractères font ressembler ce littoral du nord à la côte de Genêts. Mais la grande différence, outre l'absence du Mont-Saint-Michel et de Tombelaine, vient de la ligne des dunes qui masquent la mer. De beaux statice limoninm donnent encore à ce rivage une physionomie distincte. Ce havre, bordé des communes ayant l'Ay pour suffixe. Lessay, Angoville-sur-Ay , Bretteville-sur-Ay , Saint-Germain-sur-Ay, plus Créances, est celui du département d'où l'on enlève le plus de tangue. Par exemple, dans l'été, la route de Périers à ce havre offre une suite ininterrompue de voitures chargées de cet amendement. Toutefois, il est bien probable qu'on en exagère l'importance pour le venir chercher de si loin. Mais le cultivateur, qui n» vit que trop dans le moment présent, n'apprécie que la dépense actuelle, et compte pour peu son temps, ses chevaux et la fatigue de son merrain, c'est-à-dire de sa voiture. Or la tangue, prise au sol, ne coûte rien : recueillie et séchée par les riverains, elle se vend un ou deux sous par cheval. Beaucoup l'aiment mieux avec son humidité naturelle, parce qu'ils croient qu'elle renferme beaucoup de sel. C'est une erreur : c'est l’élément calcaire qui y domine, et le sel n'y est qu'en très-petite proportion. D'ailleurs, par lui-même, le sel n'a presque pas de propriété fertilisante.

 

Parmi les étangs littoraux, il faut signaler l'immense prairie de Bretteville-sur-Ây, qui ne garde, des terrains submergés, que le nom des mares de Bretteville, et qui n'en montre d'autres vestiges que des taches de pave ou iris, dans les parties basses. On voit un ruisseau canalisé de dessèchement, qu'on appelle ici lime, nom commun des tranchées, pour dénoyer les terrains. Cette mer de verdure commence au pied du monticule où se dresse la flèche de l'église de Bretteville, remarquable dans cette ligne de tours cunéiformes ou en bâlières dfe cette côte, Omonville-la-Foliot, Denneville , Saint-Remy-des-Landes , Surville , Glatigny , Saint-Germain-sur-Ay, Créances et Pirou : sur cette ligne on remarque la tour hexagonale à flèche de même forme d'Angoville-sur-Ay, et surtout la belle tour romane de Lessay, surmontée d'une boule en dôme ovoïde, de mauvais goût, mais qui se détache par sa masse dans le paysage. Plusieurs de ces clochers, peints en blanc, servent d'amers aux navigateurs.

 

Sur les côtes des environs de Granville, et surtout dans l'archipel de Chausey, règne l'industrie de la combustion des plantes marines, qui brûlées portent le nom de barille. L'action de brûler ces plantes dans une fosse formée de quelques pierres, s'appelle piffonner, et les brûleurs sont dits piffonneurs et barilleurs. C’est un spectacle fort original de voir à Chausey, par une belle nuit d'été, chacun de ces Ilots; or il y en a bien une quarantaine d'insubmersibles, formant sa cime comme un petit volcan, c'est-à-dire offrant un foyer fumeux et, brillant de plantes marines. Ces fonds de foyers ou résidu de cendres forment un agrégat dur comme la pierre, et on voit arriver ces gros blocs, généralement carrés, à l'usine de Granville, où ils sont cassés, pulvérisés et lavés pour en extraire la soude. Des femmes et des enfants se livrent à cette industrie, qui est assez rémunératrice. C'est encore à Chausey qu'on récolte une plante marine bonne pour la teinture, la roqueselle, qui colore en jaune, comme l'orseille, qui est un lichen. On recueille aussi à Granville, sur ces rochers maritimes, des lichens et des mousses qui servent dans l'industrielle la draperie. C'est ainsi que, de jour en jour, se font des conquêtes sur la nature, où Ml n'y a pas de choses inutiles : Il n'y a que des choses ignorées. On pourrait sans doute tirer parti, pour l'alimentation, de certains fucus, que les botanistes appellent du nom spécifique edulis, et qu'on mange sur certaines côtes, spécialement en Ecosse.

 

Pour compléter les richesses actuelles de la mer, il faudrait de faire la chimie, et y montrer les trente et quelques substances qu'on y trouve, la moitié des substances connues. Mais nous ne pouvons que nous renfermer dans ses richesses végétales, dont plusieurs passeront sans doute bientôt du domaine de la science dans celui du commerce et de l’industrie. La roannite, ou espèce de manne, analogue à celle du frêne, a été observée sur le varech dit laminaria sacchartfui; l'argent se trouve dans la pocillapora alcicomis; un rouge vif se présente dans l'algue microscopique, le protococcus atlanticus, analogue à celle qui colore la mer Rouge.

 

Toutes ces industries que nous avons essayé de montrer dans cette étude, relèvent singulièrement l'importance de nos rivages. Ces routes du littoral, dont on parle beaucoup aujourd'hui, les unes faites, comme celle du pont de la Roque à Agon et de Bréhal à Régnéville, les autres en exécution, comme celle de Granville à Avranches, d'autres en projet» démontrent qu'on s'occupe des dunes et des miellés, et on ne s'en occuperait pas, si le besoin ne s'en faisait pas vivement sentir. Du reste, pour être juste envers le présent, il ne faut pas oublier les bienfaits du passé: il y a aussi de vieilles routes littorales, d'anciens villages aux avant-postes de la mer, de vieilles clôtures, aujourd'hui forts remparts et bien boisés. Mais avec nos puissants moyens et toutes les ressources d'une richesse et d'une civilisation matérielle, dont notre siècle est Or, nous serions ridicules et mesquins, si nous n'achevions pas, jusqu'à ses dernières limites, la conquête sur l'inculture et la barbarie.

 

Denneville, septembre 1863. Edouard. LE HËRICHER.

 
         
   
   
         
   

Miellés et dunes