Pimpernelle
 

CONTES NORMANDS

   
  PIMPERNELLE
         
 

Pimpernelle

Conte populaire recueillis dans le Pays d'Auge par M. Leroy instituteur

 

Publiés en 1902 dans Le Pays normand,

revue mensuelle illustrée dirigée

par Léon Le Clerc (Honfleur : Imprimerie-Librairie Satie, 12 rue de la République, R. Sescau, successeur).

 

Il y avait une fois, comme on dit toujours, une fois, un soldat qui revenait chez lui. Il n'avait qu'un sou et s'appelait Pimpernelle ; c'est le nom d'une très jolie petite rose très épineuse. C'était aussi un militaire très aimable, de bon coeur, sans souci, mais un peu malin. Il cheminait par la grande route, au soleil, et chantait une chanson de régiment où l'on disait beaucoup de mal de la misère et de la mort ; il était fier et comme l'on dit chez nous il battait glorieux.

 

C'est pour cela, sans doute, que l'une et l'autre en veulent au soldat. Vint à passer un homme, plein de beauté et de grâce, avec trois autres qui paraissaient être à la fois ses amis et ses serviteurs :

 

 

 
 

     
 

C'était Notre Seigneur et les apôtres saint Jean le bien-aimé, le porte-clefs saint Pierre et le grand convertisseur saint Paul.

 

Les quatre voyageurs étaient couverts de poussière ; ils demandèrent l'aumône au soldat et Pimpernelle partageant son sou, chacun eut un liard. Alors Jésus-Christ voulut le récompenser de tant de charité.

- Mon ami, tu es pauvre et tu es aumônieux ; tu sera récompensé. Je suis le Seigneur Jésus-Christ et je te donne à choisir entre le Paradis et le pouvoir de faire entrer dans ton sac tout ce que tu souhaiteras.

 

Pimpernelle avait encore de fortes attaches à la terre ; la campagne était verte, le soleil rayonnait, partout des fleurs, les oiseaux s'égosillaient à chanter. Il prit le dernier don.

- Va en paix, dit le Seigneur, et qu'il soit fait comme tu le veux. 


Pimpernelle arrive à la ville prochaine. Les enseignes et les bouchons lui disaient : « Beau soldat, soldat altéré, venez ici ; venez ici, beau soldat mon ami. » Mais il avait encore plus faim que soif et il ne se décidait pas à entrer, quand il aperçut un succulent gigot de mouton à l'étal d'un boucher et sans bien penser à la promesse du Seigneur, il se dit à lui tout seul : « Oh ! si je le tenais dans mon sac ! » Tout à coup, il sentit son sac plus lourd et flaira l'odeur de la chair fraîche. Alors Pimpernelle eut la foi.

 

La petite et joyeuse voix des enseignes et des bouchons chantit sa musique ; la bouteille de vin du cabaretier, la tourte du boulanger suivirent la même route, et Pimpernelle se délectit de boire et de manger . L'histoire ne dit pas comment le boucher, le cabaretier, le boulanger furent payés, mais Notre-Seigneur ne peut faire que bien les choses. En bon militaire, la halte faite, Pimpernelle se remit en route, sifflant la marche de son régiment. Il arrivit le soir à une ville et le plus près de son village, où il allait surprendre parents et amis. A l'auberge où il entrit, il n'y avait pas de place. - « Nous n'avons, dit l'aubergiste, qu'une chambre où nous n'osons mettre personne, car il y revient. »- « Qu'est-ce que cela fait, dit Pimpernelle, j'ai couché en plus mauvais lieu. » On le mit dans la chambre hantée et l'on cru que c'était un homme mort.- « Mais ce n'est qu'un soldat, avait dit l'aubergiste, un mauvais gueux comme vous le voyez.» Pinpernelle avec son souhait fut servi à bouche que veux-tu et il dormait déjà de ce bon petit sommeil qui suit la fatigue et un bon repas, quand il entendit du bruit dans la cheminée. On trimballait la crémaillère.- « Bon, cela commence, dit-il, j'ai bien envie de voir comment cela finira. »

 

En levant la tête, il vit un petit diable, gros comme un fort criquet, qui le regardait d'un oeil vert et semblait guetter l'ennemi : « Toi, tu vas passer dans mon sac, tu y trouvera une paire de souliers que tu vas décrotter. » Le diablotin fit bien une grimace mais il obéit, toujours par la grâce de Dieu et de Notre-Seigneur. Un autre ose encore paraître : « Toi, saute dans mon sac et tu vas bourrer ma pipe. » Et le petit démon fit la chose comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Un troisième diable se montrait encore : « Va dans mon sac et m'y chante une chanson d'enfer pour me désennuyer d'être tout seul ; ce n'est pas ma coutume. » Mais à cette musique, voilà qu'il arrive une enfilée de diables le long de la crémaillère, que c'en était gênant : Fichez-moi tous le camp dans mon sac, tas de canailles, crapules et mauvais sujets, et je vais vous hacher menu comme chair à pâté. » Au jour, il descendit dans la salle de l'auberge, où il fit voir ce que personne n'avait jamais vu : des diables dans un sac. Il se rendit chez un forgeron et deux forts compagnons écrabouillèrent le sac sur l'enclume. C'était bien drôle les cris des diables, le craquement des os ; mais chose singulière, il ne coulait pas de sang ; on dit que les diables n'en ont pas. Quand on ouvrit le sac il ne restait rien qu'un diablotin de vivant qui demandit grâce à Pinpernelle, qui la donnit, et ce diable lui dit qu'il y avait une cuve pleine d'or sous l'escalier de l'auberge. Pimpernelle n'en voulu pas prendre un seul louis. Du reste il n'avait pas beaucoup de mérite à cela puisqu'il pouvait tout faire entrer dans son sac. C'était comme le Juif-Errant qui avait toujours cinq sous dans sa bourse.

 

Lorsque Pimpernelle mourut - il n'avait pas pensé à enfermer la mort dans son sac - il s'en alla vers le paradis. Arrivé à la porte, il trouva saint Pierre, et avec politesse et bonne grâce il demanda l'entrée. Saint Pierre lui rappela qu'il n'avait pas opté pour le paradis, et lui dit qu'il était fâché de ne pouvoir ouvrir à un si brave homme. Primpernelle alla frapper à la porte de l'Enfer. Aussitôt on le reconnut et on cria de tous les côtés : « C'est Pimpernelle ! » Les diables avaient tellement peur de lui que personne n'osa lui ouvrir. Un diablotin glissa sa tête sur la porte et Pimpernelle le cloua à terre par l'oreille, lui faisant pousser d'horribles cris. Pimpernelle aurait pu les mettre tous dans son sac et régner seul dans l'Enfer, en faisant bombance toute l'éternité, mais il avait son idée. Il alla retrouver saint Pierre. Le vénérable portier à barbe blanche était à son poste. Impossible de tromper sa consigne. Pimpernelle fit observer à saint Pierre que son sac n'était pas un homme et il obtint de le jeter dans le Paradis. « Je me souhaite dans mon sac, » s'écria Pimpernelle. Saint Pierre fut tenté de se fâcher, mais ce qui est dans le Paradis n'en sort pas…..

 

Je m'en allis par quemins
J'trouvis une enfiée d'boudins.
J'en fis part à tous mes amis,
Et tui, tui, tui,
Mon p'tit conte est fini.

 
     
   

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