Promenade a Deauville
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  PROMENADE A DEAUVILLE
         
 

VOUS n’avez rien de mieux ?

 

Monsieur Mengaux laissa tomber de sa barbe la question insolente et repoussa l’album : « DESMAREST FILS : locations de villas à Deauville et sur la côte ».

 

L’agent maigre examina par en dessous ce client plus maigre que lui et qui avait toute la mine d’un professeur endimanché. Mais sait-on jamais ? Tel qui traîne un trench-coat fatigué s’offre pour y loger son amie, une boîte de vingt billets… et, à dix du cent pour l’agence, c’est une affaire qui vaut la peine. Desmarest fils reprit timidement l’attaque :

 

- J’aurais bien quelque chose de mieux, mais ce serait peut-être trop cher.

 

L’autre ne broncha point. Décidément, c’était un riche, car pour mépriser le soupçon d’être pauvre, il faut avoir de l’argent à gogo. M. Mengaux demanda :

 

- Le prix ?

- Vingt-deux mille.

- C’est loin ?

- Près de Touques. Une heure de marche.

 
 
 
     
 

Ce fut alors que Mme Desmarest entra dans le jeu à la façon d’une grosse boule qui culbute les quilles :

 

- Ne reste pas, Eugène, les deux pieds dans le même sabot. Prends un taxi et conduis Monsieur voir la villa.

 

Elle ouvrit la porte et fit un geste d’appel. Un taxi verdâtre accourut en boitillant. M. Desmarest ne monta à côté du chauffeur qu’après avoir calé son client sur la banquette d’arrière.

 

La route était poussiéreuse et trouée. La villa trop loin de la plage fit faire la moue à M. Mengaux. Dans le jardin il posa des questions saugrenues : « La lune, au mois d’août baigne-t-elle ce gazon ? - Y a t-il des rossignols dans le bocage ? » L’agent expliqua que pour trouver des clairs de lune et des rossignols authentiques il faudrait aller jusqu’en forêt de Saint-Gatien. Il avait justement par là, en pleine solitude, quelques propriétés à l’usage de messieurs les artistes. Et le taxi roula par des chemins ombreux, de Bonneville à Berneville, de Berneville à Villerville. M. Mengaux ne trouva rien qui fût tout à fait à sa convenance.

 

Cependant son refus à se décider n’était point catégorique : « Je ne dis pas non. Je réfléchirai. Demain. J’aime tant les grands arbres ». Puis laissant à Desmarest fils le soin de régler la voiture il traversa de biais l’avenue de Villers et s’engouffra dans l’agence Saccard.

 

Saccard avait la tête de Louis-Philippe, en plus distingué :

 

- Je vois, monsieur, ce qu’il vous faut. Une bonbonnière. Les Vignes, j’en suis sûr, vous plairaient : la reine d’Espagne y a fait un séjour. Ou Blanc Castel : c’est là que descendait le roi Georges quand il n’était encore que prince de Galles. Les Terrasses aussi ne sont pas mal : M. Doumergue…

 

Et d’une voix tonnante, Saccard lança dans la direction du garage : « Faites avancer la quinze ! »

 

La quinze se rangea au bord du trottoir. C’était une limousine géante que pilotait un chauffeur minuscule à casquette de groom. Saccard énonça des ordres. L’auto s’arracha du sol comme si les quinze chevaux prenaient le mors aux dents. D’abord on visita Les Vignes suspendues à flanc de côteau.

 

- Il y a trois amateurs, Monsieur, sur cette villa. Ne pas vous décider immédiatement serait commettre une erreur irréparable…

 

Parce que la tactique de Saccard était de ne jamais laisser au client le temps de se retourner. Mais M. Mengaux demanda qu’on voulût bien lui montrer Blanc Castel qu’arrose la rivière. Ensuite il désira de connaître Les Terrasses qui sont à Hennequeville. La quinze, d’un bond grimpa la côte. Sitôt la grille ouverte, M. Mengaux eut des exigences de nabab ou d’artiste. D’autres visitent les pièces : il voulait lui, « explorer le silence ». Après avoir prié Saccard d’arrêter pour un temps son bagout, il s’allongea sur un banc. Le soleil de mai riait sur le sable des allées. Tout semblait tiède et facile. Afin d’être prêts pour la saison, les oiseaux répétaient leurs grands airs. La brise se faufilait entre les feuilles neuves. M. Mengaux s’endormit.

 

Le sifflet d’un bateau rompit le charme et Saccard agrandit cette déchirure :

 

- A quoi bon tellement tergiverser ? L’affaire est dans le sac et vous me remercierez de vous avoir, dans votre seul intérêt, mené tambour battant.

 

Il poussa le client dans la quinze qui démarra. La baie de la Seine, les blanches falaises d’Harfleur et le poudroiement doré du soir sur les flots défilèrent « à l’accéléré ». Quand on fut au bas de la Corniche, M. Mengaux se plaignit qu’on l’eût privé du retour calme et lent qu’il avait espéré.

 

M. Mengaux descendit d’auto ; il se plongea dans une méditation à mi-voix comme lorsqu’on parle en rêves : « Blanc-Castel… Les Terrasses… Les Vignes… Les Terrasses… Les Vignes… Blanc-Castel… L’une a l’espace, l’autre l’intimité des ombrages, l’autre quelque chose du château de fées qui donne sur la mer… Je crois qu’Aurélie préférerait Les Terrasses, mais Blanc-Castel a des frissons d’eau verte… »

 

Il parut se réveiller, se tourna vers Saccard :

 

- Je vais demander à Aurélie. Elle est souffrante aujourd’hui mais, dans quelques heures, nous vous dirons notre choix. Vingt-deux mille, n’est-ce pas ?

 

- Blanc-Castel est de vingt-cinq mille, corrigea Saccard, mais on vous le laisserait également à vingt-deux, pour vous faire plaisir…

 

- C’est bien.

 

Et M. Mengaux tendit sa main aristocratique et blanche.

 

Et le soir même, il envoya cette réponse à l’adresse des agences Desmarest et Saccard :

 

« Monsieur, je vous remercie de l’exquise journée que vous m’avez fait passer. Si jamais l’état de ma fortune me permettait une saison à Deauville, soyez persuadé que c’est à vous que je m’adresserais pour la location d’une villa. En attendant, permettez-moi de vous offrir à titre de dédommagement, pour votre temps et votre essence perdus, un petit conseil gratuit : faites verser cinquante francs d’arrhes aux clients du dimanche qui, sous prétexte de visiter, chercheraient à s’offrir à vos dépens une ballade folle en auto, à travers nos chères campagnes normandes.

 

« Avec l’assurance, Monsieur, de ma considération la plus haute… »

 
         
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille