Promesse
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  PROMESSES
         
 

A la mémoire

 de

Georges Dubosc.

 

J’AVAIS vingt-trois ans lorsque j’ai connu Amélie. Liaison banale. Je faisais ma médecine et elle ne faisait rien sinon guetter l’occasion de quitter le grand magasin où elle était vendeuse. Nos deux routes nous conduisaient l’un vers l’autre selon la pente des lâchetés fatales.

 

Tout cela sans formalités, bien entendu ; je ne demandai pas à Amélie de m’apporter le consentement de ses parents. Je doute qu’ils aient consenti et je ne suis même pas sûr qu’ils aient existé. Simplification.

 

Amélie était une personne calme, réfléchie qui ne questionnait jamais, faisait discrètement son train-train silencieux dans mon appartement d’étudiant comme si les choses devaient durer toute l’éternité.

 

J’avais à la voir si tranquille quelques vagues inquiétudes et un remords avant la lettre, si je puis dire.

 
 
         
 

Dans la correspondance qui avait précédé notre liaison, j’avais fait quelques simagrées et promesses et joué l’inévitable comédie. Elle fait partie du thème musical - amours, délices et orgues. - Je t’aime - pour la vie - jusqu’à la mort.

 

Mais comme je suis, à ma manière, un honnête garçon, je lui avais, en douceur, déclaré après coup que ces amours éternelles devaient durer, exactement, quatre ans, le temps qui me restait pour pousser mes études d’interne jusqu’au doctorat. Quatre ans : les bons comptes font les bons amis.

 

- On verra, fit-elle, d’un air doux et lointain.

 

Notre parfait amour fila comme une petite voiture sur une route un peu plate, au milieu des plaines sans variété.

 

Rien ne ressemblait moins à du dévergondage. Je m’en plaignais intérieurement, avec ce soupir hypocrite que ces délices auraient une fin, sans orgues ni aucun instrument de musique.

 

Je lui offrais des robes décentes et d’un prix modeste ; elle me reprisait mes chaussettes, sans prétention au stoppage ; ou elle lisait le roman-feuilleton, pendant que je lisais le roman du corps humain.

 

Dimanche, bon déjeuner dans un beau restaurant à 2 fr. 75 (c’était l’âge d’or, où il n’y avait pas besoin de beaucoup d’argent pour être riche, et se payer les plus grands luxes). Ce festin était suivi d’une excursion - par le chemin de fer de ceinture - au Bois de Boulogne, d’un champêtre bourgeois ; ou bien nous poussions jusqu’à Versailles, Chantilly pour voir les peintures et les ameublements. Elle avait d’ailleurs quelque goût et se souhaitait une chambre comme à Trianon. J’approuvais ces modestes désirs et me promettais bien un salon Louis XVI authentique pour mon intérieur, le jour où elle ne serait pas là pour le meubler.


Comme j’arrivais à la fin de mon internat, il se présenta ce qui ne se présente qu’une fois dans la vie d’un honnête homme : une belle situation à prendre. On m’offrait à Rouen, et à des conditions très acceptables, une clientèle qui promettait d’être excellente. J’acceptai et je remis à la dernière minute d’informer Amélie de ma décision. J’avais toujours redouté cette cérémonie qui s’appelle, selon les nuances, la séparation à l’amiable, les adieux, la rupture et qui se règle, selon l’humeur des partenaires, avec un sourire, des larmes ou des balles.

 

J’expliquai donc à Amélie, en tirant les choses d’un peu loin, que Rouen était une ville très collet-monté ; que la situation d’un jeune docteur serait bien assez difficile sans qu’on la compliquât comme à plaisir ; qu’au demeurant nous avions passé ensemble de belles années, que j’en emporterais le souvenir ineffable… Enfin, je débitai de mon mieux la rengaine aux trente-six couplets, si vieille et si usée qu’on s’étonne qu’il y ait encore des hommes pour l’ânonner et des femmes pour l’entendre, sans pouffer de rire.

 

Amélie en m’écoutant manifesta beaucoup moins de surprise et de douleur que je ne l’avais redouté. Elle était d’une tristesse raisonnable. Elle fit seulement un geste résigné :

 

- Plus tard, on verra…

- C’est cela, plus tard, fis-je avec un geste très éloigné.

 

Je n’eus pas trop de peine à lui faire accepter notre logement dont je venais de payer un semestre d’avance, ainsi que mon mobilier dont son goût, aidé par le mien, l’avait embelli, car j’avais déjà le sens du meuble ancien. Elle accepta gentiment avec un baiser boudeur.

 

En me quittant, à la gare Saint-Lazare, elle prononça, les yeux songeurs et vagues :

 

- J’ai perdu, mais j’aurais pu gagner si j’avais joué avec un honnête homme…

 

Le mot juste et bien placé me piqua entre cuir et chair. J’estimai que je ne l’avais point volé et qu’au total je m’en tirais à bon compte.

 

Je lui servis ma dernière monnaie de singe ; qu’elle serait toujours dans mes pensées… que si j’avais eu de la fortune… mais que je n’en avais pas… mais aussi que les premières sommes d’argent dont je pourrais disposer iraient à elle…

 

Elle eut un sourire dans ses yeux qui auraient voulu avoir des larmes…

 

Le train s’ébranla ; un regard suprême. Le tunnel passé, je l’oubliai.

 

J’étais tout entier à mes projets, à mon avenir. Tout s’annonçait sous un beau jour. J’avais un titre, une clientèle. Je partais du bon pied, en des temps où les médecins étaient moins nombreux et les malades plus indulgents.

 

Amélie m’écrivait, quand elle avait besoin de menues sommes, les lettres dignes des veuves qu’il faut peu de chose pour consoler. Moi, j’écrivais, de l’encre dont des générations d’hommes se sont servis : des serments, des promesses, de ces belles phrases d’affection inaltérable et stéréotypée, comme on en fait écrire aux enfants dans les parages du jour de l’an, pour des cousines de province auxquelles ils n’ont pas le temps de penser tout le reste de l’année. Et comme je venais de faire quelques opérations réussies (chirurgicales, j’entends), et palpé de confortables sommes, j’enveloppai mes beaux sentiments d’un beau mandat pour cicatriser une blessure qui n’avait jamais saigné. Je me sentis en règle avec ma conscience.

 

Mes affaires prospéraient. Quand on a la main heureuse en chirurgie, on se taille une belle part.

 

Je retrouvai à Rouen une amie d’enfance, fort agréable et intelligente. Elle n’avait pas de fortune, mais nos goûts et nos coeurs étaient d’accord ; j’ai ceci pour ma défense que, né pauvre, je n’ai jamais été homme d’argent.

 

Et je l’épousai (avec délices et orgues, cette fois).

 

Comme Amélie écrivait toujours de loin en loin, je lui envoyai - le mariage fait - la lettre aux hypocrisies prévues : je me mariais sans joie… une femme douée de peu de charmes, mais d’une grosse dot… Sans fortune personnelle, je m’étais résigné…

 

Mon bonheur avec Suzanne fut sans nuages. Contrairement aux dires de ma lettre, elle n’avait pas de dot, mais elle avait un grand charme et l’art de mettre autour d’elle de la joie.

 

Notre seule peine fut de n’avoir point d’enfants. Et comme nous n’eûmes pas d’enfants, nous eûmes d’innocentes manies. Après avoir acheté sur les hauteurs vertes un joli pavillon, pour des prix fort doux, à un malade reconnaissant, notre soin constant fut de l’orner de beaux vieux meubles. Il y en avait alors beaucoup dans notre antique Normandie. Avec mon auto, au cours même de visites, je rayonnai à travers nos campagnes. Une fois, je fus appelé aux Andelys. Ma consultation terminée, je rôdai dans la vieille ville, d’antiquaire en brocanteur, et j’aperçus, au milieu de meubles Louis-Philippe et sans valeur, un élégant secrétaire Louis XVI. Penché sur le meuble, je ne voyais pas Amélie. Elle souriait de son air calme, d’un sourire un peu étrange où passait une ironie vague.

 

Si j’avais été superstitieux et romanesque, j’y aurais lu le sourire énigmatique du Destin, et dans cette rencontre inattendue la surprise de la Destinée. Mais j’allai vers elle, cordialement. J’eus quelques phrases théâtrales où je manifestais une joie inespérée. Elle eut l’amabilité froide que je lui avais toujours connue et qui n’était pas très différente de celle des marchandes envers un client possible. Après quelques renseignements sur sa santé et sa situation qui étaient assez bonnes, elle fit un geste résigné, et nous revînmes bientôt à nos moutons, c’est-à-dire… à nos meubles. J’achetai le secrétaire le prix qu’elle me le fit et promis de revenir.

 

Une correspondance irrégulière reprit où je mêlais par politesse le sentiment aux affaires. Comme en me quittant, elle avait laissé échapper un soupir, je lui assurai, avec la lâcheté des hommes, que ma vie n’était pas un chemin de roses, que ma femme était jalouse comme une tigresse, mais peut-être qu’un jour… Et là-dessus, suivait la commande d’une bergère ou d’une poudreuse Louis XV.

 

Amélie avait dans son métier acquis un certain flair et chez les paysans elle trouvait des vaisseliers, des coffres, des étains ou des vieux-Rouen.

 

Et quand j’étais content de ces achats et que j’avais fait ou plutôt qu’elle avait fait une bonne affaire, par une espèce de reconnaissance, pour prendre congé avec moins de gêne, je lui disais qu’un jour peut-être le rêve ébauché se réaliserait et lui refilais de ces formules à fort tirage qu’elle acceptait avec un sourire calme et digne, comme cette fausse monnaie de papier qui aujourd’hui a remplacé l’argent et l’or.

 

A dire vrai, quand notre maison fut meublée à notre goût, j’espaçai de plus en plus mes visites et mes achats ; ses affaires d’ailleurs semblaient prospères autant que les miennes, et son magasin d’antiquailles était connu dans la région. Je finis par la perdre de vue et par l’oublier, à la façon des anciens fournisseurs.

 
         
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
 

Pour Suzanne et moi, nous avions réalisé le bonheur qui est toujours un peu égoïste quand on n’est que deux. A la vérité, nous n’avions pas thésaurisé. Tout ce que nous avions, avait pris la forme de beauté. Les beaux arbres de notre jardin enveloppaient de vagues vertes une maison normande à poutres brunes croisées. A l’intérieur, sur l’austérité fauve des coffres anciens, l’éclair des cuivres, des émaux et des Delft. Des tapisseries pleines d’arbres prolongeaient les feuillages qui s’inclinaient aux fenêtres. Ma femme avait disposé ces choses avec son goût exquis qui leur donnait une âme.

 

Nous fîmes aussi quelques beaux voyages en Corse, à Tunis. C’est même au retour d’une belle course à travers l’Espagne que Suzanne tomba malade.

 

Car le sort se fait une cruelle joie de gâter la félicité des hommes. Ma pauvre femme dut subir une opération, et bien qu’elle fût entre des mains plus savantes que les miennes, elle traîna quelques mois, puis un soir, elle me laissa tout seul dans la vie.

 

Je l’ai beaucoup regrettée parce que je l’avais beaucoup aimée, ou peut-être parce qu’elle m’avait beaucoup aimé. Peut-être trouvais-je à sa tendresse constante un léger poids d’affectueuse tyrannie ; peut-être le plaisir que j’avais d’être avec elle se trouvait-il un peu diminué chez moi par je ne sais quelle absurde nostalgie de solitude. Mais de qui puis-je espérer me faire plaindre, d’avoir enduré près

 d’un quart de siècle, le supplice d’être trop choyé ?

 

Cette confession, dans laquelle je ne mets point de cynisme, expliquera ce qu’il y eut après mon premier chagrin vraiment profond, de doux et comme d’inespéré dans les quelques mois qui suivirent mon veuvage. Je me surprenais à calculer égoïstement qu’il me restait dix ans à vivre dans la plénitude de mes facultés et cette absence totale de soucis qui est parfois le privilège des vertes vieillesses.

 

J’éloignai doucement, peu à peu, ma clientèle ; je ne recevais plus guère que l’après-midi ; quelques consultations de clients fidèles ; juste assez pour vivre honorablement.

 

Je savourai cette quiétude de la cinquantaine.

 

Un jour paisible et chaud, à l’heure du thé, une dame entra, bien prise dans un tailleur souple, encore fraîche… Amélie. Avec une tranquillité parfaite, elle s’assit dans une bergère. Contrarié, je la saluai d’une voix tout sucre et tout miel :

 

- Vous êtes venue, chère amie, consulter le médecin : je vous écoute.

 

Elle eut un beau sourire placide, défit ses gants avec lenteur, ouvrit un petit sac, en tira un paquet de lettres soigneusement ficelé et le posa sur mon bureau.

 

- J’ai appris que votre femme n’était plus, et je viens vous rappeler vos promesses faites par écrit.

 

Après avoir, avec une grimace, reconnu mes lettres aux hypocrisies sentimentales, je me mis à rire doucement : nous avions tous deux passé l’âge du mariage et j’avais décidé de vivre dans la paix les quelques années qui me restaient à vivre.

 

« - Mais - elle m’interrompit - on ne passe jamais l’âge d’exécuter une promesse. »

 
         
 

Je bafouillai un peu : certes, plus jeune, je l’avais aimée, mais je n’avais plus aujourd’hui qu’à lui offrir une bonne, une loyale amitié et je dévidai l’écheveau des formules filandreuses.

 

Elle m’écouta avec une attention réfléchie, puis reprit, sur le ton d’une commerçante, que le temps ne faisait rien à l’affaire, qu’elle trouvait mes cinquante ans fort convenables et puisque je la trouvais encore d’une certaine fraîcheur… Une dette est une dette. Tout en discutant posément, son regard errait sur mes meubles anciens. Je me débattais comme un débiteur pas pressé : plus tard, on verrait…

 

- Il faut voir tout de suite, dit-elle.

 

Elle fouilla dans son sac comme pour en tirer son mouchoir ou sa poudre et découvrit à demi un tout petit revolver à poignée de nacre. Un bijou de poche.

 

Je me levai doucement comme un qui n’aurait rien vu, l’enveloppai d’un murmure galant, je me penchai même pour l’embrasser gaiement, promis tout ce qu’elle voulait et la reconduisis à travers le jardin. Elle le trouva fort beau, et je cueillis pour elle trois roses.

 

 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
 

Quelques heures plus tard, je collai sur ma grille : « Le docteur est allé aux eaux. »

 

Nous étions en juillet ; je fis ma valise, vérifiai mon auto, et le lendemain, dès l’aube, je filais vers Bagnoles-de-l’Orne. Avec les feuillages je respirai. J’étais depuis trois jours dans cet asile quand un matin frais, au fond d’une fuite d’allée, j’aperçus ou crus apercevoir… Je me dirigeai vers le garage, sautai dans mon auto et filai à toute allure vers Mortain. Le voisinage des cascades me rafraîchit. J’eus le loisir de penser au comi-tragique de ma situation. J’étais l’homme poursuivi des films américains, traqué d’hôtel en hôtel. Je passai pourtant à Mortain deux jours sans incident. Cette silhouette au fond de l’allée à Bagnoles, c’était une projection de mon esprit ridiculement hanté.

 

Tranquillisé, je roulai à petites étapes vers le Mont Saint-Michel pour respirer l’air vif du large. Accoudé sur les remparts, j’oubliai, je fus tout entier aux rêves que souffle la mer avec ses vastes brises. Pour la première fois depuis huit jours je reposai la nuit avec une sécurité profonde. Le soleil et l’air matinal jouaient à mon réveil avec mes rideaux. J’avais commandé mon chocolat et des croissants, me sentant en appétit. Je m’apprêtais à déjeuner confortablement dans mon lit. Un toc-toc discret à la porte. « Entrez », fis-je au garçon.

 

Ce fut, lentement, avec un beau sourire calme, Amélie qui entra. Elle me tendit la main et s’assit gentiment, posément dans un fauteuil.

 

- Ne vous dérangez pas, dit-elle, je viens simplement vous rappeler votre promesse. Je savais vous retrouver ici…

 

On frappa à la porte et le valet de chambre entra avec le plateau. Je faillis avoir le ridicule de lui demander main-forte. Je devais être pâle comme le drap.

 

- Que je ne vous empêche pas de déjeuner, sourit Amélie, et elle fit mine de se retirer.

 

J’esquissai un geste courtois d’homme du monde.

 

Elle reprit, quand la porte se fût refermée sur le garçon :

 

- Vous êtes un homme d’honneur…

 

Je répondis, recouvrant mon sang-froid, que j’étais en effet homme d’honneur, mais que, depuis le temps, il y avait prescription…

 

- Pas encore, dit-elle. Et elle vint s’asseoir, familièrement, en vieille amie, sur le bout de mon lit.

 

- Mais je suis libre, protestai-je avec force, et j’entends rester libre.

 

- Croyez-vous ? murmura-t-elle.

 

Avec une infinie douceur, elle avait posé à côté d’elle sur la courte-pointe de satin bleu comme sur un écrin, le canon d’acier d’un revolver beaucoup plus éloquent que le premier.

 

Je fus tout de suite convaincu et me sentis perdu ; je me mis à plaisanter. Je lui proposai de partager mon petit déjeuner, ce qu’elle accepta avec un rire de grand appétit et se chargea même du tout. Je n’avais plus faim.

 

Le mariage fut décidé. Ma conscience parla pour la première fois : « Un homme d’honneur n’a qu’une parole ». Je ne sais même pas si j’eus bien conscience de ma lâcheté. Une longue tradition d’hypocrisies sociales, le bon droit, l’équité, la parole donnée et les mille fantômes verbeux que depuis des siècles les hommes - et les femmes - poussent dans les jambes des braves gens pour les faire trébucher, me dictaient mon devoir.

 

Nous eûmes, avant la lettre, si je puis dire, une agréable lune de miel sur les remparts du Mont. Notre oeil souriant suivait les côtes de Carolles à Cancale. Je crois que le mien, au loin, cherchait à l’horizon une voile pour m’enfuir ailleurs, mais il n’y avait pas de voile, il n’y avait que Tombelaine et les grands sables.

 

En attendant les papiers et les formalités, Amélie se trouvait bien de l’air normand et du régime de l’hôtel. Une sérénité embellissait son visage et je me résignais : la mariée encore belle valait bien une messe.

 

Elle se célébra dans l’abbaye rendue au culte, exprès sans doute pour nous.

 

Presque tout de suite après la cérémonie, Amélie demanda à retourner à Rouen, et elle pénétra dans ma demeure, en maîtresse.

 

Avouerai-je que lâchement j’allais m’accoutumer ? Amélie avait des qualités d’ordre, plus appréciables à mon âge qu’au temps de ma jeunesse : des repas bien préparés, aux heures dites. Elle me fit, un soir, remarquer avec raison que le jour où je disparaîtrais - jour qu’elle ne souhaitait pas, ajouta-t-elle dans un baiser - elle pouvait être réduite par des neveux chamailleurs à la misère, ou à voir tout vendre de ce que j’avais aimé.

 

Connaissant mes neveux et que sa crainte était juste, je lui fis devant notaire une vente fictive de mes meubles et de l’immeuble avec son jardin.

 

Son inquiétude s’apaisa et nous vécûmes plusieurs mois dans la paix.

 

Cependant elle s’affairait avec sa placidité coutumière, déplaçait les objets, défaisait doucement une harmonie, imposait aux choses son goût fade et son implacable médiocrité.

 

La platitude de son âme mettait du désert dans ce qui aurait pu être la douce solitude. Je la pris sourdement en haine. Je la comparais à ma chère compagne. Je crois qu’avec sa tranquillité exaspérante et ses froideurs où perçait du mépris, elle activait volontairement cette haine. Ma paix devint un enfer à froid. Cette contradiction

perpétuelle… ces silences rogues… Une discussion qui couvait s’éleva un matin où le vieux mouton que j’étais devint enragé. Je lui montrai la grille du jardin :

 

- Sortez d’ici, fille !

 

Je crois que, sans rien connaître des classiques, elle jeta un : « C’est à vous d’en sortir ! », d’un ton calme si effrayant que je compris.

 

Le jour même je fis mes malles.

 

J’ai quitté tout.

 

Et j’ai loué dans le bas de la ville, près de l’Hôtel-Dieu un petit logement. A cinquante-cinq ans, j’ai dû refaire une clientèle, mesquinement dans un appartement meublé, comme un carabin qui débute.

 

Elle, vit là-haut, reine, au milieu de ce qui faisait encore ma raison de vivre.

 

J’ai repris mon métier de chien, mais j’aime mieux cela. Libre ! J’avais emporté quelques vieux livres où je puise, le soir, une ironie, une belle philosophie amère.

 

J’ai gardé aussi mon auto - en cas de danger -, pour fuir.

 
     
 
 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille