Smoglers
  METIERS DE LA MER
   
  SMOGLERS
         
 

Les smoglers,

contrebandiers de la Manche

Extrait du Viquet N°146

 

En 1689 toute importation de marchandises françaises est prohibée en Angleterre, et les produits de luxe sont désormais taxés au prix fort.

 

C’est le début d’une industrie de contrebande maritime qui deviendra un véritable fléau pour la Grande-Bretagne, surtout après la signature du traité d’Utrecht en 1713.

 

Les contrebandiers anglais, connus en France sous le nom de smogleurs, font les beaux jours du port de Calais, où se négocient leurs frets : genièvre, eaux de vie, liqueurs, soieries, tabac, thé, fruits secs, cartes à jouer.

 

Le port franc de Dunkerque attire à lui seul toute l’activité de smoglage (de l’anglais smuggling qui signifie contrebande) à partir de 1730, Calais et Boulogne jouant le rôle de succursales.

   
         
 

Dans les années qui suivent, la demande anglaise est telle que d’autres ports français : Dieppe, Le Havre, Cherbourg, Nantes, Lorient et Roscoff s’ouvriront eux aussi à cette industrie juteuse. Gravelines en fera même une spécialité sous l’Empire. Et plus près de chez nous Dielette et Omonville la Rogue.

 

Progressivement la côte anglaise est sous le contrôle de très grosses bandes de contrebandiers, atteignant parfois les 500 hommes ! Le smoglage défie toutes les lois du pays, et fait de grands ravages. Il perturbe l’activité économique des régions côtières, qui se retrouvent dans un véritable état d’anarchie. C’est un fléau national, la société est en danger.

 

La flotte du smoglage

 

Les petites équipes de contrebande adoptent les sloops bien voilés, simples et peu coûteux. Les bandes plus importantes préfèrent le lougre. Un autre voilier, le cotre, intéresse tout particulièrement les smogleurs. L’attention soutenue qu’ils apportent au moindre détail de sa construction, en se basant sur l’expérience acquise au fil de leurs audacieuses entreprises, permet d’en améliorer les qualités nautiques exceptionnelles. Les douaniers vont adopter eux aussi ce petit voilier rapide, à tel point que son nom (cutter) désigne, encore de nos jours, les navires des douanes des pays anglophones,

Les guigues, des canots à clins très légers, au fond plat et aux extrémités effilées, évoluent en bateaux de fraude aux îles Scilly.

 

D’autres canots à clins, des yoles, qui s’apparentent aux guigues, sont mis au point par les fraudeurs de Deal à partir de 1798. Ils donnent une nouvelle dimension à la contrebande maritime. Surnommés les « bateaux-guinées », ils transportent toutes les semaines des pièces d’or en France, souverains et guinées, cachées dans les ceintures des smogleurs, pour régler leurs achats. Une manne tout à fait providentielle après l’effondrement de la monnaie française : 10 000 pièces d’or en moyenne viennent ainsi toutes les semaines au secours de l’économie de Napoléon. L’habileté et la ténacité des hommes d’équipage est tout à fait remarquable, quand on pense qu’ils parcourent à l’aviron, par tout type de temps, une mer aussi dangereuse que la Manche. Certains contrebandiers parviennent même à rallier Christchurch depuis Cherbourg (quatre vingt milles) en une nuit. Un authentique exploit sportif, comme le sont les rotations régulières entre Roscoff et la Cornouaille anglaise.

 
         
 

La popularité des smogleurs

 

Les smogleurs sont célèbres dans toute l’Angleterre. Véritables héros, les « combattants de la nuit » contribuent à la lutte contre la pauvreté, l’injustice et les excès du pouvoir royal. Ils symbolisent l’esprit guerrier, le courage, l’audace, l’aventure, l’ingéniosité: la revanche du pauvre contre la fatalité. Les écrivains anglais, comme Kipling, les louangent tels des gentlemen. Les noms des plus fameux entrent dans la légende: Tom Johnstone, Isaac Gulliver, John Rattenbury, John et Harry Carter, les frères Connor …

 

Les Français apprécient beaucoup les smogleurs avec qui ils font de bonnes affaires. Pour eux ces marins hors pair, aventuriers courageux et téméraires, sont aussi des alliés inespérés du temps de guerre, à qui ils vouent une confiance sans bornes.

   
         
 

La description qu’en fait Victor Gaillard, écrivain français du 19ème siècle, nous donne quelques indications sur les pensées de l’époque:

 
     
 

« Le smoqleur a les habitudes d’un vieux matelot, son costume n’en diffère pas; il parle l’anglais et le français avec une égale facilité, de manière à jeter le doute sur ses origines; C’est un marin galant, un contrebandier troubadour, qui pourrait avoir une existence filée d’or et de soie, sans des mailles à partir avec des garde-côtes anglais. Les lois d’Albion sont terribles et sévissent sans miséricorde pour les contrebandiers.

 

Fort heureusement, il y a plus de mansuétude pour lui et ses associés, les pêcheurs de Normandie, de l’Artois, comme de la Bretagne, très experts dans les débarquements clandestins de marchandises; ce sont bien des contrebandiers de la côte que ces associés des smogleurs ; vous en doutez? En ce cas, rendez-vous à ce mauvais cabaret: mettez cent sous dans la main de l’être trapu, placé au comptoir, qui mesure la genièvre, avec une parcimonie révoltante, et dites-lui: le mot d’ordre? Il vous répondra entre les dents: « Gare au requin ! » (en argot contrebandier, le douanier). Vous pourrez ensuite repartir vers les pêcheurs en toute sûreté. Quand un navire contrebandier est signalé par des vigies apostées sur les hauteurs, les habitants d’Artois, de Normandie ou d’ailleurs, prévenus aussitôt, avertissent à leur tour d’autres pêcheurs, et des paysans des environs. Tous les yeux se tournent du côté de la mer; c’est un bâtiment contrebandier qui tire des bordées; le signal est donné de terre en allumant une lanterne à réflecteur, éteinte bien vite. Le navire y répond en élevant à sa hune, un fanal.

 

Les nuits sombres et orageuses, pendant lesquelles le marin ordinaire se garde d’approcher une côte hérissée d’écueils, sont celles qu’ils choisissent pour se glisser dans les passes secrètes d’un labyrinthe de rochers. Au milieu des brisants de la lame qui s’engouffre dans les cavernes des falaises, à la lueur des éclairs, ils débarquent sur la côte anglaise les ballots de marchandises, les barils d’eau de vie prohibés. Souvent les balles des garde-côtes viennent troubler leurs opérations; souvent aussi ces hommes déterminés les bravent et engagent des luttes féroces dont ils sortent parfois vainqueurs. »

 
     
 

Les smogleurs français

 

La flottille du smoglage compte plusieurs marins français: Dunkerquois, Normands, Bretons. Comme leurs collègues anglais, ils cultivent la haine du douanier: « un vrai requin, libertin, fainéant, sans religion ni probité’. Aussi nul n’est surpris d’apprendre que dans la nuit du 29 au 30 octobre 1789, un groupe de fraudeurs s’empare d’une patache dans le port de Cherbourg, pour la saborder en pleine mer.

 

A la fin du XVIIIe siècle, les Français sont nettement plus nombreux à se lancer dans l’aventure du smoglage. Dans les années 1830, les Cherbourgeois opèrent régulièrement sur une ligne directe avec Weymouth à bord des navires « La Louise », « L’amitié », « L’espoir », « Le Bien Aimé » et « L’aimable vertu ».

 

Le plus connu des capitaines fraudeurs français reste, sans conteste, Pierre Latour, surnommé « French Peter ». Auteur de nombreuses expéditions fructueuses, sa tête est mise à prix par les douanes anglaises qui maintiennent cinq pataches à Weymouth spécialement pour s’emparer de lui. Mais malin et intrépide, Pierre Latour, toujours sur ses gardes, échappe aux embuscades des gabelous. Devenu riche, il finit par épouser la fille de son associé anglais, l’aubergiste Emmanuel Carless, et rentre sagement en France pour y mener une existence paisible.

 

Jean-Marie Créach, capitaine breton du navire « Élisabeth », est lui célèbre pour son infortune. Poursuivi par les garde-côtes, il est intercepté au large de Saint-Ives (Cornouaille) avec 338 caisses de cognac. Son navire est alors scié en trois parties, comme le prévoit la loi, puis mis en vente. Ruiné, Créach ne peut régler les amendes douanières qui lui sont infligées. Il doit par conséquent purger plusieurs mois de prison, ce qui l’oblige à licencier son équipage franco-britannique.

 

En France les smogleurs sont protégés

 

-Décret N°844 de la Convention Nationale du 9 mai 1793 : La Convention Nationale après avoir entendu le rapport de son comité de marine, déclare que sous la dénomination générale de navires ennemis, sont compris les navires particulièrement connus sous le nom de smogleurs ou fraudeurs ; et en conséquence décrète que la libre navigation et l’admission dans les ports de la République, de ces smogleurs ou fraudeurs, est prohibée à dater du jour de la déclaration de guerre.-

 

À la déclaration de guerre de 1793, la Convention décide que les smogleurs sont « persona non grata » dans les ports français », mais pendant le règne de Napoléon, ses démêlés avec les Anglais et le blocus continental ne viennent pas à bout des liaisons de smoglage. La guerre maritime n’existe pas pour le fraudeur anglais; les ports français lui sont ouverts. En Manche, plus d’une fois les batteries côtières protègent ainsi le smogleur contre les croiseurs de sa nation.

 

Le gouvernement français les honore d’une protection spéciale et les aide de son mieux à faire chez eux ce qu’il défend chez lui, des décisions ministérielles sont prises pour les protéger. Précisons qu’au transport des liqueurs et des soieries, le smogleur joint celui des guinées, des journaux, lettres, bruits et nouvelles, et qu’il est devenu une espèce d’espion maritime ou d’agent double qui sert les polices des deux gouvernements.

 

Les fraudeurs transportent aussi les prisonniers, qu’on négocie à tant la pièce à Boulogne où se tiennent les courtiers, moyennant par exemple cent livres sterling si le prisonnier est au cantonnement ou cent cinquante s’il est au ponton, ils se chargent de le ramener dans un délai donné. Ce trafic est si patent, si public même en Angleterre, que le gouvernement anglais ou même ses agents s’y intéressent.

 

Pendant son exil à Sainte-Hélène, Napoléon parlera des smogleurs « Je recevais en permanence de l’or des marchands londoniens, grâce aux smogleurs ; lors mon retour de l’île d’Elbe, une bonne partie de l’argent nécessaire au budget de ma dernière campagne, a pu être réunie à Londres. Les smogleurs ont créé de grands torts à leur gouvernement. Pendant la guerre tous les renseignements que je recevais d’Angleterre, m’étaient transmis par les smogleurs. Ce sont des gens aimables et courageux, mais capables de faire n’importe quoi pour de l’argent. Au début, nous leur avions réservé une partie de Dunkerque où par moment, ils étaient plus de cinq cents présents sur place. J’avais tous les renseignements que je voulais avec eux. Ils apportaient les journaux et les dépêches des espions que nous avions à Londres, les débarquant et les cachant dans leur maison. Ils aidaient les prisonniers français à s’évader de leur pays.

 

Dunkerque reçoit effectivement plus de mille navires de fraude par mois et dispose de plusieurs distilleries : Wimereux à côté de Boulogne, Roscoff sur la côte Nord-Bretagne, Gravelines dans le Nord, sont à leur tour spécialement affectés aux fraudeurs anglais. Quand une chasse de l’ennemi les force à s’échouer ailleurs, on les oblige à reprendre la mer. Mais il en vient quelquefois de si petits qu’on peut mettre dans un chariot l’embarcation, la cargaison et l’équipage. Alors le navire fait son entrée par la voie terrestre jusqu’au port assigné. Ce fait est souvent renouvelé.

 

Les signaux de reconnaissance des smogleurs consistent en un pavillon vert pendant le jour, et un feu présenté à tribord la nuit. L’oubli ou l’ignorance de cette formalité peut exposer, ainsi qu’on vient de le voir, à de grands dangers. Les smogleurs ont encore à craindre à l’atterrage à proximité des ports français, les péniches armées de leur nation qui s’embusquent dans les criques ou s’affalent sur la grève pour les surprendre.

 

Lorsque les croiseurs anglais atteignent les smogleurs dans les eaux françaises les hommes sont pendus ou envoyés au bagne de Sydney et leurs bateaux sont sciés.

 

L’importance de Roscoff

 

Roscoff, qui a recueilli une partie des entrepôts nantais est, au début du XIX· siècle, la principale base de ravitaillement pour la côte sud de l’Angleterre. Du thé y parvient régulièrement de Lorient, acheminé par chasse-marée. Des fraudeurs irlandais, anglo-normands, et anglais y sont installés, cette nouvelle base de contrebande est plus proche que l’île de Man, dont ils ont tous déménagé.

  

Astuces et stratagèmes de fraudeurs

 

Avant l’appareillage d’un port français, les contrebandiers préparent ordinairement un chapelet de tonnelets d’eau-de-vie et même des soieries, hermétiquement enfermées dans des caisses de tôles soudées. À une extrémité de la corde est placé un lest de pierre ou une ancre secondaire et à l’autre, une bouée. Tout est paré à être largué à la mer. S’ils sont chassés de trop près par les cotres des douanes, ils jettent leurs marchandises par dessus bord pour alléger le navire et échappent ainsi aux poursuivants. Une fois le péril passé, ils tentent de repêcher leurs paquets. On dit même que parfois, dans les eaux anglaises, ils submergent de la même manière les prisonniers évadés qu’ils ramènent en France… Ils ne veulent pas risquer la pendaison en se faisant prendre en flagrant délit.

 
         
   
         
 

Le système d’immersion des marchandises de fraude va d’ailleurs se généraliser à l’atterrissage, dans les criques et dans les chenaux afin de réduire les risques. La nuit venue, des pêcheurs complices mouillent à l’endroit désigné pour récupérer le butin, qu’ils dissimulent sous leurs filets. En 1843, les équipages des pataches anglaises « Adélaïde » et « Asp » comprennent en inspectant un cotre de Cherbourg, le « Pierre », que ce dernier vient probablement d’immerger sa cargaison. L’inspection minutieuse des alentours leur permet de découvrir des bouées de signalisation, grâce auxquelles ils découvrent une centaine de tonnelets immergés qu’ils peuvent hisser à bord.

 

Pour lutter contre cette pratique très répandue, les douaniers organisent de régulières « corvées de grappin » qui consistent à ratisser le fond avec un grappin amarré à un long cordage qu’ils déhalent de leur canot. Corvées fastidieuses au rendement médiocre. Les vrais pêcheurs ont quant à eux plus de chance de repérer une bouée de signalisation qui n’est pas la leur. Ils font alors une pêche qui peut, à juste titre, passer pour miraculeuse. En 1814 ceux de Dieppe, ayant récupéré un chapelet de tonnelets d’eau-de-vie, en boivent si copieusement qu’on raconte que quatorze d’entre eux en seraient morts.

 

Ingénieux, les experts maritimes smogleurs conçoivent les meilleures cachettes qui soient (aujourd’hui encore les trafiquants de drogue utilisent fréquemment les mêmes). Les charpentiers navals installent à la demande : des cloisons creuses, de fausses étraves, des doubles fonds, de faux plafonds, des réservoirs à eau douce truqués des trappes d’accès à l’intérieur de mâts creux. Les marchandises peuvent encore être dissimulées dans les ballasts et dans bien d’autres endroits (des instructions recommandent aux agents de percer avec une petite vrille). Du goudron frais passé sur le pont évite que les effluves d’alcool ne viennent trahir une cachette.

 
         
 

Plusieurs navires vont même être construits avec une double coque dans l’unique but de dégager un espace pour cacher le tabac! Tabac que les manœuvriers savent également dissimuler dans les cordages, dans les voiles, confectionner en faux cordages ou inclure à l’intérieur des aussières. Les vêtements des marins sont souvent conçus pour la fraude : intérieurs de chapeaux dans lesquels sont cousues des poches de coton, talons de chaussures évidés, corsets et gilets doublés, vareuses aux grandes poches intérieures, ceintures évidées, ourlets aménagés, sachets fixés sous les cuisses…. Dindes et jambons sont parfois truffés de soie emballée dans du papier huilé. Sans parler de tonneaux truqués, de varech et de poisson masquant la fraude.

 

À terre, à proximité des ports de contrebande, les femmes de fraudeurs, boudinées dans des vêtements amples, portent sur elles eaux de vie, thé, tabac, soieries.

   
         
 

Une femme de bonne corpulence peut ainsi transporter 25 douzaines de bas et une quarantaine d’aulnes d’étoffe!

 

La fin du smoglage

 

Après la bataille de Waterloo, les douanes anglaises reçoivent une aide sérieuse du gouvernement pour réprimer sévèrement la contrebande, avec l’appui des forces armées. Les smogleurs essuient alors de nombreux échecs : 455 bateaux de fraude sont par exemple saisis de 1820 à 1822 ! Parallèlement, en France, les protestations anglaises conduisent le gouvernement de Louis Philippe à mettre un terme au smoglage après consultation des chambres de commerce des ports.

 

De 1842 à 1845, sous l’influence de Robert Peel et de ses amis partisans du « Laisser-faire », une politique anglaise de libéralisation du commerce entraîne la réforme du tarif des douanes et libère 1200 articles des droits d’importation. Les bénéfices s’estompent, et la contrebande disparaît dans les années 1850. Le service garde-côtes des douanes anglaises regroupe alors 6000 hommes et 70 navires.

 
         
   

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