Soirées d'hiver en Normandie
         
 
 
     
 

 

 

   

LES SOIREES D'HIVER

EN NORMANDIE

 

D'après

Moeurs et coutumes en Normandie 1901

 

Par l'Abbé Léonor Blouin.

 


 
         
 

Dès la tombée de la nuit la maisonnée se regroupe autour de la cheminée. L'abbé Léonor Blouin évoque ces longues soirées d'hiver où l'on n'avait pas le temps de s'ennuyer. Surtout à la saison des châtaignes

 

Au coin du feu nous voyons côte à côte les différents âges: les trois et même quatre générations dont se compose la maison entière sont rassemblées là dans un pêle-mêle qui ne manque pas d'être agréable sous une physuinomie pittoresque. L'aïeul assis dans un large fauteuil tient sur ses genous l'avant-dernier de ses petits garçons qui s'amuse à dérouler les boucles argentées des cheveux de son grand-père. Un espiègle de sept ans qui s'est pemis de tirer l'oreille de son chaton noir pousse les hauts cris parce que l'animal à bout de patience s'est défendu d'un coup de griffe. Le nouveau-né n'est tranquille que si la mère penchée sur son berceau vient lui chanter do-do. La soeur aînée répare les bas de laine des nombreux frères, sans aucun regret de n'être pas fille unique. Et l'arrière-grand-mère repasse avec une douce mélancolie les années lointaines de sa jeunesse en faisant tourner son rouet vermoulu.

 

C'est l'heure où les domestiques tressent leurs chapeaux, où le berger hache betteraves et navets pour le bétails; quand à la servante voici qu'elle épluche tranquillement les légumes pour la soupe du lendemain. 

 

La lumière ne coûte pas cher dans notre atelier du soir: une longue résine, suspendue à la muraille, à l'aide d'une pince de bois consumé péniblement sa mèche fumeuse et répand une lueur jaunâtre sur le visage des travailleurs.

 

Dans l'âtre, le châtaignier pétille – c'est un méchant bois de chauffage- l'ajonc épineux crépite avec une violence qui ne dure qu'un moment, juste le temps d'éclairer ceux qui serait en train de bâiller par suite d'un vieil usage.

 
         
 

Au surplus voici une opération qui a toujours été incompatible avec l'ennui, je veux dire la manducation des châtaignes harassées. Une poêle à frire, à long manche de fer ou même de bois, est percée à l'aide d'un poinçon gros comme le doigt, de quelques dizaines de trous ou pertuis circulaires. C'est, on le voit, un instrument d'une simplicité primitive, et il ne faut pas s'étonner qu'on n'ait pu préciser l'époque de son invention ni citer le nom de son auteur.

 

La soirée du dimanche est choisie de préférence pour le repas de châtaignes. On n'appelle cela ni souper ni collation et pourtant c'est souvent l'un et l'autre, car il n'est pas rare de mettre deux fois la harassoire sur le feu dans la même soirée. Qui donc pourrait demeurer indifférent à ce spectacle capable de captiver nos yeux et nos oreilles et de produire en même temps dans les estomacs une attente si légitime! Le maître de maison harasse lui-même les marrons qu'un ouvrier maladroit pourrait laisser tomber dans le feu.

 
 
         
 

À propos de ce maître cultivateur, je crois utile d'ouvrir ici une parenthèse pour dire que jamais les anciens ne le désignaient d'un autre nom que celui de bourgeois. C'est avec un regret des plus vifs et un étonnement pénible que les personnes sages voient s'introduire chez nous l'habitdue blâmable de décerner le titre de patron au maître de maison, cultivateur, fermier ou propriétaire. Le mot patron, quand il désigne l'artisan, chef d'atelier, est certainement très noble et sans reproche, mais il devier du pur argot absolument répréhensible quand on l'adresse au bourgeois laboureur.

 

Il faut donc espérer que nos concitoyens reconnaîtront le bien-fondé de ces observations, et qu'ils voudront revenir franchement au langage de nos ancêtres. Oui, oui parlons comme nos pères!


 
 

Donc le bourgeois fait cuire les châtaignes. Un fagot de chêne flambe sous la poêle. La chaleur s'introduit par les trous multipliés; les châtaignes sautent en l'air et retombent avec un ensemble parfait, faisant entendre un bruit rauque ressemblant assez au cri du râle dans nos prairies à la fin d'avril. La cuisson s'opère, la décortification se produit. Parfois un marron plus coriace ayant accumulé sous son enveloppe un gaz abondant se déchire tout à coup: l'explosion s'accompagne d'une détonation épouvantable aux plus jeunes de la famille!

 

Chaque fois qy'on sert des châtaignes harassées, c'est un régal pour les jeunes gens qui ont complété leur râtelier dentaire. Quant aux plus âgés de la familles, aux vieillards, c'est surtout pour eux un prétexte de boire du cidre nouveau, car personne n'ignore que nos marrons farineux donnent la soig.

 

Voici nos gens rangés en cercle autour du foyer: au milieu, un canot plein de châtaignes fumantes, la cruche au cidre et la tasse, tels sont les objets sur lesquels convergent tous les regards.

 

 
 
 
 
 
         
 
         

Veillée de Noël