Titre de propriété
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  TITRE DE PROPRIETE 
         
 

ISIDORE Malpertuis n’était pas plus canaille que les autres honnêtes gens. Si l’on ne savait pas se débrouiller en ces temps où la vie s’embrouille de jour en jour, on serait perdu.

 

Isidore avait femme et enfants, et il ne voyait pas pourquoi il ne leur paierait pas des vacances. Il était greffier du tribunal de Vauramort, en Vallée d’Auge ; il avait pour voisin un nommé Couliboeuf qui, éleveur de chevaux, avait gagné gros comme lui - ce qui n’était pas peu dire - et qui possédait des villas à louer et à vendre tout le long de la côte de Cabourg à Honfleur. Couliboeuf traînait - goutteux et poussif - sa bedaine, comme une futaille de cidre, agitant un trousseau de clés, clés de paradis d’année en année de plus en plus chers. Il louait ses chalets comme il voulait, sauf un qu’il avait acheté dans le temps, perché tout au haut d’une falaise brune.

 

La mer, à coups de lames s’en taillait chaque hiver, une tranche, comme on découpe - à coups de pelle, au dessert - une glace au chocolat. Si bien que la villa restait suspendue sur le bord de l’abîme, volets clos, comme une personne qui ferme les yeux pour ne pas se voir rouler dans le trou.

 
 
 
     
 

Depuis trois ans elle n’était pas louée, mais Isidore avait fait son tour par là ; le sol était encore solide et, jusqu’à l’hiver prochain, la maison tiendrait peut-être encore le coup. C’était un risque à courir, et il proposa - sur un ton badin - au père Couliboeuf, deux cents francs : « histoire de voir, un jour de grand vent, comment on faisait la culbute ». Isidore Malpertuis avait le goût du risque, frère du goût de la grande aventure. M. Couliboeuf était dans son jardin, à l’heure douce du café, entre un carafon de fine et un de calvados, et il soufflait comme un marsouin s’égayant entre deux eaux. Il fut bon prince, et il se contenta de doubler le prix, tout en doublant sa dose de gloria.

 

Au premier août, Isidore et sa femme s’installèrent en priant à voix basse le vent de ne pas souffler trop fort et la mer de rester bien sage dans son lit.

 

Isidore se croyait à la tour de Pise et quand sa femme - qui était un peu boulotte - se penchait à la fenêtre, il l’a tirait par la jupe, de peur qu’elle n’emportât la maison.

 

La nuit ils éprouvaient les sensations fortes du cinéma et, hantés par le film de Charlot, ils se croyaient tous dans la cabane en balançoire au bord du gouffre. Cela donnait un étrange piment à leur villégiature et quand la brise du large rôdait à travers les ténèbres, ils avaient des vertiges, des réveils fous en sursaut, se croyant, lit par-dessus tête, effondrés au milieu des éboulis de la falaise. C’étaient des terreurs délicieuses et ils se répétaient, avec des gloussements de rire, qu’ils avaient pour quatre cents francs un balcon incomparable sur la mer qui, reculé de dix pas seulement, se serait loué dans les quatre mille !

 

Par prudence, cependant, interdiction absolue aux enfants de jouer autour de la maison et, s’ils descendaient sur la grève, on leur criait d’en haut de ne pas se tenir juste en dessous, mais de courir un peu plus loin, de crainte que le chalet ne déboulât sur eux.

 

Il y a des précautions qui ne sont pas inutiles. On avait même amarré une forte corde, de la girouette à un chêne voisin, avec le confus espoir qu’elle retiendrait la maison, un jour de tempête.

 

Isidore flânait dans Pommeville, une oreille au bruit de la mer, une autre au bruit des ragots. Il avait un vieil ami, clerc principal du notaire de l’endroit, qui lui avait confié des secrets : M. le marquis de la Courtepaille possédait le château non loin de la falaise ; ses terrasses se trouvaient très exposées, et la commune venait de voter cent mille francs - dont le marquis payait la moitié - pour bâtir un mur de soutènement, bien épaulé sur les rochers ; le mur prolongé étayerait la villa branlante, considérée comme danger public, et une propriété du maire, également menacée…

 

Le père Couliboeuf s’était désintéressé de cette maison, désespérément vouée à l’abîme, et ne fichait plus les pieds à Pommeville, tout occupé de ses villas neuves de Cabourg.

 

Les travaux du mur étaient commencés, et une équipe d’ouvriers cimentait des blocs.

 

Isidore prépara son coup, comme le prince impérial son coup d’Etat.

 

Quand tout fut machiné, il loua une auto, retrouva - comme par hasard - mon Couliboeuf, installé à Dives au café des Herbages, son quartier général, lui signala une armoire normande à colombes, une merveille qu’il avait repérée chez un paysan dans la campagne de Villers, et que le bonhomme lâcherait pour cinq cents francs. Le père

 

Couliboeuf s’intéressait aux vieilles armoires - non pour la beauté de leurs sculptures, mais pour la beauté des bénéfices - car il les revendait cher.

 

« - Tenez,  j’ai ma bagnole, je vous y conduis, c’est à une petite lieue d’ici ».

 

Un matois de paysan prévu (et prévenu) refusa de se séparer de l’armoire de sa grand’mère : il ne la céderait qu’à mille francs… Enfin, tout de même, si l’on coupait la poire en deux… Et, finalement, sur un coup d’oeil entendu d’Isidore, il se résigna pour cinq cents.

 

Isidore, rembarquant son homme, lui proposa de déjeuner à l’Hôtellerie de la Langouste, s’engagea dans un chemin creux et, sans crier gare, franchit la grille, comme par hasard grande ouverte, de son château branlant. Couliboeuf déjà pris par le vertige, voulut fuir, mais Mme Malpertuis était sur le perron entourée de ses enfants : « - Voilà plus d’un mois que nous sommes ici, cher monsieur, et nous ne sommes pas morts. Partagez donc notre déjeuner. Nous avons quelques bons amis ».

 

Le père Couliboeuf ne voulut pas paraître plus couard qu’une femme et ne se fit pas trop prier.

 

Les Malpertuis avaient justement une langouste qui n’avait pas l’air détestable, et une jolie femme, qui accompagnait son mari, le premier clerc, ami d’Isidore.

 

M. Couliboeuf était homme sensible, malgré son âge : comme tant d’autres, il aimait la bonne chère, les vieilles armoires et les jeunes femmes, et il s’installa à table de bon appétit.

 

Le repas fut gai, arrosé d’un petit chablis… « Ah ! mes gaillards, vous ne vous embêtez pas ! » riait Couliboeuf en se torchant le bec après une rasade. On avait achevé le foie gras et on allait attaquer la bombe glacée, quand des bombes d’un autre genre éclatèrent dans la falaise en dessous.

 

On tressauta. La jeune femme poussa des cris de pintade. M. Couliboeuf - qui était écarlate comme la langouste mangée - devint couleur du sorbet qui était à la pistache.

 

Une bande de forcenés hurlait sous les fenêtres : « A mort les proprios ! Un coup de dynamite pour faire sauter la cambuse ! »

 

Isidore ne fit qu’un bond, se saisit d’un revolver, courut au balcon et répondit aux meneurs par des : « Canailles ! Assassins ! Bolchevistes ! » et par des « pan-pan » dans le vide.

 

La horde se retira en grondant ; quelques pétards encore, espacés, et le silence retomba - plus inquiétant que le tintamarre.

 

M. Couliboeuf faillit avoir une congestion. On dut le remonter avec de l’eau froide sur les tempes et  de l’eau-de-vie dans le gosier.

 

Au milieu de l’émoi général, Isidore s’épanouissait : il sirotait son café, humait son cigare : « Moi, j’aime ça… J’aime le chahut, les coups de Trafalgar, moi ! »

 

Les autres le regardaient avec stupeur, comme on regarde un fou.

 

« - Tenez, votre baraque, je vous l’achète deux mille balles… Tant pis si je dois sauter avec elle. » Et, magnanime, il tendait deux billets…

 

Sa femme et la femme du clerc se jetèrent sur lui, suppliantes, pour l’arrêter au bord de la folie, pendant que le principal chuchotait au bonhomme : « Saisissez l’occasion ! Demain, si ce n’est pas ce soir, votre maison croule ! »

 

Le père Couliboeuf leva les bras au ciel : « A n’importe quel prix, m’en débarrasser ! » Malgré sa terreur, il eut encore la présence d’esprit d’en réclamer quatre mille francs, par une habitude qu’il avait de diminuer de moitié quand il achetait, et de doubler quand il vendait.

 

« - Je risque tout, je prends ! » cria Isidore exalté.

« - Prenez-le au mot, il est fou ! » souffla le clerc.

 

Un clerc de notaire, ça vous a toujours du papier timbré sur soi. L’affaire bâclée, signée, le père Couliboeuf - qui pouvait à peine tenir sur ses jambes tant par les nourritures et les vins que par la venette - sortit en titubant et en s’épongeant le front.

 

Lui parti et déjà loin, on fit : « Psitt » par la fenêtre aux dangereux communistes, de braves maçons en blouse blanche, qui n’étaient pas plus que vous et moi ennemis de la propriété, puisque chacun avait sa bicoque au soleil avec un bout de jardin autour. Mes gaillards d’entrer, la cigarette sur l’oreille et la bouche fleurie.

 

Un billet de cinquante à chacun, et un royal « larmot » de calvados ! On trinqua à la santé de cet âne de Couliboeuf, de ces dames et de la compagnie ; la trogne enluminée, ils avaient le coeur chantant comme des rois ! A la tienne Etienne !

 

Et c’est ainsi que, pour la modique somme de six mille huit cent quarante-huit francs et soixante-quinze centimes (faut compter les frais de vente et les petits à-côté) Isidore Malpertuis devint honnêtement propriétaire d’un balcon de première classe sur l’infini !

 
 

 

 
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         
   

Contes Normands Gaument & Camille