Tricherie
  CONTES NORMANDS de 1935

Par Jean GAUMENT & CAMILLE Cé

  TRICHERIE 
         
 

IL me fut rarement offert de tricher, et pour une fois que je m’y risquai…

 

C’était au temps de mon bachot. Il y avait une épreuve de mathématiques dont je n’attendais rien de bon. Mon seul espoir était de forcer la main à la chance, et nous étions, en « Première », une bonne moitié qui ne différions à ce sujet que sur l’emploi du meilleur système.

 

Parce que je m’appelais Verdurat, je choisis Verdure comme complice. A moins de quelque fatalité, nous devions être, le jour de l’écrit, voisins de table par ordre alphabétique. Verdure n’était pas incapable de se tirer du problème, et la question de cours ne l’épouvantait pas. Il était donc convenu que vers la moitié de l’épreuve, nous échangerions nos brouillons

 

Le matin de l’examen, dans les jardins de l’hôtel de ville, à Caen, nous apportâmes les derniers perfectionnements à ce plan satanique. Loin de nous cacher, nous étalions la joie insolente de quiconque vient de découvrir une petite canaillerie nouvelle.

 
 
 
     
 

Parmi les inconnus qui admiraient de confiance notre audace, il y avait un gros rougeaud qui souriait onctueusement : «  - Pas mèche de fricoter avec vous ! Tribouillard, c’est trop loin de Verdurat et Verdure ! » Son attitude gluante gâtait à l’avance la joie d’un profit mal acquis.

 

Cependant, à l’appel des secrétaires, les candidats entraient dans la salle. Quand ce fut le tour de Tribouillard, il s’engouffra d’un élan si hâtif qu’il faillit culbuter le surveillant, se raccrocha aux pans de sa jaquette, et lui crachota dans l’oreille ce que je pris pour des excuses. Verdure et moi, nous étions l’un à côté de l’autre au bout de la table. On dicta les sujets, et je lus sur le visage de mon complice qu’il trouvait le problème faisable. D’un signe de tête, je lui fis comprendre que la question de cours me convenait, et qu’il n’y avait qu’à nous mettre au plus vite à notre honnête demi-tâche.

 

Mais le surveillant, comme s’il eut deviné le sens de nos gestes ébauchés, se rapprocha de nous, et pendant toute la première heure, ne nous lâcha pas une seconde de l’oeil. Nous n’y prîmes point garde

d’abord, parce que notre travail nous absorbait ; mais lorsque, mon brouillon terminé, j’envisageai les moyens de le faire passer à Verdun, cette vigilance de la tangente nous glaça. Pendant un bon quart d’heure nous épiâmes une occasion qui ne se présentait point, lorsque tout-à-coup Tribouillard, dans l’intention évidente de venir à notre secours, laissa tomber sa bouteille d’encre qui se brisa. Tous les regards se levèrent sur le maladroit. La tangente accourut vers le lieu de l’accident. Verdure en un clin d’oeil me passa ses papiers et prit les miens. Le tour était joué, et nous remerciâmes d’une muette action de grâces Tribouillard et la Providence.

 

Notre joie fut brève. Le surveillant en trois enjambées revint sur nous et, par dessus mon épaule, allongea l’index vers mon brouillon qui était le brouillon de Verdure.

 

« - Suivez-moi tous les deux jusqu’au bureau du Doyen. »

 

Le flagrant délit excluait toute dénégation, et nous fûmes honteusement exclus, avec menaces des pires conséquences.

 

Dans la rue Froide, Verdure éclata en sanglots. Pour moi, ni la confusion, ni la crainte ne m’empêchaient d’éprouver une colère obscure contre le Tribouillard. Car plus je me rappelais mes souvenirs, et plus je me persuadais que ce joufflu avait joué dans le drame le rôle du traître. Mais j’avais beau me creuser la cervelle, je n’entrevoyais point quelle autre raison qu’une gratuite méchanceté l’avait pu pousser à nous dénoncer ?

 

Trois jours après, je vins contempler de loin les murs de la Faculté sur lesquels on affichait la liste des admissibles. Ce n’était point, bien entendu, que je fusse assez naïf pour me berner de l’espoir d’un miracle, mais j’étais déjà (et je suis resté) affligé d’une curiosité passionnée, à la façon des gens qui, à peine sortis d’une catastrophe de chemin de fer, veulent connaître les causes du déraillement. Dans le groupe inquiet qui piétinait sous la galerie, j’aperçus mon Tribouillard, et le surveillai avec une prudence de policier. Quand l’appariteur vint coller son papier, les autres s’élancèrent pleins de hâte, mais Tribouillard s’avança tranquillement, en garçon qui savoure d’avance le résultat. Un large sourire sur sa figure rouge ne me laissa point de doutes : l’animal était admissible, et pourtant j’aurais mis ma main au feu qu’il était un parfait crétin.

 

Comme il se dirigeait vers le square Saint-Pierre, je lui fis signe de me suivre, et dès que nous fûmes à l’abri des curieux : « - C’est toi, lui dis-je à brûle-pourpoint, qui nous as mouchardés ? ».

 

Devant l’aveu de sa face niaise, la rage m’empoigna et j’appelai la morale à la rescousse : « - Rien n’est plus lâche que de cafarder ! »

 

Il semblait tomber de la lune et prit le temps de se ramasser : « - Pourquoi serait-il plus lâche de cafarder que de tricher à un examen ? Chacun fait, à sa mode, ses petites saletés ».

 

Je me lançai dans un grand couplet sur l’honneur, et Tribouillard me laissa parler jusqu’à ce que je fusse à bout d’indignation et de salive. Puis il m’asséna en douce les coups d’un bon sens qui acheva de m’exaspérer : « - Il y a les trucs qui réussissent, et ceux qui ne réussissent pas. Avec le mien, je décroche la timbale ; avec le tien, tu t’es cassé la … ».

 

Je levai la main pour le gifler, mais d’une poigne plus solide que je n’aurais prévu, il me rabaissa le bras et me regarda presque en face : « - Tu dois avoir soif, et moi j’ai chaud. Qu’est-ce que tu dirais d’une canette de bière ? Il y a justement, rue de la Monnaie une petite brasserie… »

 

Je me sentis contraint de le suivre dans le dédale des vieilles ruelles humides, et il commanda deux bocks avec l’assurance d’un vieux client, cependant que, déconfit, je bafouillais : « - Enfin, me diras-tu ? Quel intérêt ?... »

 

Sa face de pleine lune s’illumina : « - A la bonne heure ! Quand on parle intérêt, il y a toujours moyen de tomber d’accord… Je n’étais pas plus fort en math que toi-même et Verdure, mais j’avais pris, comme vous, mes petites précautions : mon carnet dans ma poche, était bourré de notes. Il fallait seulement trouver un système pour que la tangente me laissât tranquille. Alors, tu comprends… Pendant que je l’avais obligé à s’occuper de vous… »

 

Il choqua son verre contre le mien : « - A ta santé, Verdurat ! Je te laisse payer la bière, mais je te fais cadeau de mon truc. Tu pourras t’en servir la prochaine fois… »

 
 

 

 
 

Nos bons paysans, collection CPA LPM 1900

 
         

Contes Normands Gaument & Camille